Monde

En Allemagne, les pirates ne font plus rire personne

Annabelle Georgen, mis à jour le 08.07.2012 à 14 h 46

À la surprise générale, le Parti pirate a connu ces derniers mois une ascension vertigineuse en Allemagne. Chez les partis «offline», l'inquiétude monte.

Des délégués du parti pirate lors d'une conférence fédérale à Offenbach le 4 décembre 2012, REUTERS/Alex Domanski

Des délégués du parti pirate lors d'une conférence fédérale à Offenbach le 4 décembre 2012, REUTERS/Alex Domanski

Quand Gerwald Claus-Brunner a débarqué à l'assemblée plénière du Parlement de Berlin en salopette orange, keffieh palestinien noué sur la nuque façon pirate, les costumes-cravates l'ont d'abord regardé comme une bête curieuse. On se serait cru trente ans plus tôt, quand Joschka Fischer se pointa au Bundestag en baskets, gage que les Verts fraîchement élus allaient dépoussiérer la scène politique allemande.

«La seule chose que nous avons en commun avec les Verts à leurs débuts, c'est que nous voulons changer le système, nous prônons la démocratie participative, ce qu'ils ont relativement vite abandonné», estime celui que la presse a vite fait de surnommer «le pirate en salopette». Cet électrotechnicien de 39 ans occupe l'un des quinze sièges que les pirates ont remporté au Parlement de Berlin il y a six mois, après avoir obtenu 8,9% des suffrages aux élections régionales. Il est entré sur le tard en politique, trois ans auparavant, parce qu'avant de rencontrer les pirates il ne se reconnaissait pas dans les partis traditionnels. Comme la plupart des électeurs de son parti.

Troisième force politique du pays

Dans son bureau trône un de ces coffres au trésor dont regorgent les histoires de pirates: un cadeau de bienvenue de la fraction des Verts, rempli de pièces en chocolat. Les pirates n'ont pas tardé à mettre la main sur le seul butin qui compte vraiment en politique: selon un sondage récent, 13% des électeurs donneraient leurs voix au Parti pirate, ce qui ferait d'eux la troisième force politique du pays après la CDU et le SPD, dépassant les Verts, qui ne récoltent que 11% des intentions de vote.

Un pas de géant dans la jeune histoire de ce parti qui a vu le jour à Berlin en septembre 2006, quelques mois après la création de son grand frère suédois le Piratpartiet, et qui plafonnait timidement à 2% lors des élections législatives de 2009 (plafond auquel s’est heurté le Parti pirate lors des législatives de 2012).

Forts de 27.000 adhérents, les pirates allemands ont depuis conquis le Parlement de la Sarre en mars dernier, raflant 7,4% des voix et laissant les Libéraux (FDP) sur la touche, et surtout en mai celui de Rhénanie du Nord-Westphalie, Land le plus peuplé d’Allemagne, avec 7,6% des suffrages et 20 sièges à l’assemblée locale.

Après s'être doucement moqués d'eux, les autres partis se font désormais du souci. Les pirates prennent d'assaut le débat politique avec des sujets qu'ils maîtrisent bien mieux que leurs adversaires et un programme en forme de révolution numérique: libre accès à l'information sur Internet, légalisation du partage, protection des données personnelles, transparence de la vie politique, ouverture des données publiques... Pour faire diversion, les vieux partis envoient leurs spécialistes des nouvelles technologies en première ligne, comprenant que pour se mesurer à ce parti «online», une page Facebook ou un compte Twitter ne suffisent plus pour faire illusion.

En riposte, la CDU a lancé fin mars l'association Cnetz, version nettement plus sexy de CDU-Netzpolitik, le groupe de travail dont elle s'était dotée en 2010, mais dont le discours, sur le fond, reste le même. Les membres affirment sur la page d'accueil de leur site: «Nous voulons un internet de la liberté. Sachant que pour nous, la liberté, si elle n'est pas associée à la responsabilité, n'a pas de valeur. Elle n'est pas une fin en soi, mais nous engage. C'est la différence essentielle entre la netpolitique telle que nous la comprenons et celle, arbitraire et sans responsabilité, dont parlent les autres ».

Quelques mois plus tôt, le SPD a fondé un think tank autour des questions liées au web, le D64, qui se présente comme un «centre pour le progrès digital».

Démocratie liquide

Ne se contentant pas de donner une portée politique à des thématiques longtemps confinées aux blogs de nerds, les Pirates expérimentent eux-mêmes l'exercice de la démocratie participative, et  ne rechignent pas à mettre en pratique la culture du partage si chère au web. Lors de leurs meetings, où les débats s'étirent au milieu d'une forêt de laptops et de câbles enchevêtrés, les militants votent en brandissant des cartons de couleur. En place d'hôtels luxueux, les dortoirs d'une auberge de jeunesse font très bien l'affaire. Pour ne pas être coupé de sa base, le parti utilise un logiciel nommé LiquidFeedback, qui permet à ses adhérents de soumettre des propositions et de s'exprimer sur des sujets divers.

Conçue comme un outil au service de la «démocratie liquide», un mélange de démocratie directe et indirecte, qui permet à chaque participant de décider lui-même dans quelle mesure il veut faire valoir ses propres intérêts ou être représenté par les autres, cette plateforme compte aujourd'hui environ 6.000 utilisateurs, et plus de 1.600 sujets en discussion. La transparence étant l'un de leurs maîtres-mots, les pirates mettent aussi un point d'honneur à filmer ou enregistrer leurs réunions, qui sont retransmises en live sur le web.

Dès leur arrivée au Parlement de Berlin, ils ont imprimé leur style décontracté dans les assemblées plénières, alternant prises de parole frisant l'insolence et repli derrière leurs écrans pour marquer leurs divergences. Ils ont aussi demandé – sans succès – à ce que les voitures de fonction mises à la disposition des parlementaires soient remplacées par des vélos et des abonnements de métro.

Allocation universelle

Les autres partis leur reprochent avant tout de ne pas vouloir se positionner en fonction du clivage traditionnel gauche-droite, refus qui cacherait selon eux un programme politique inconsistant, et de n'être qu'en somme qu'un «parti protestataire classique», selon les mots d'Angela Merkel. Pétri par la philosophie libertarienne, le vaste programme des pirates reprend notamment le principe de l'allocation universelle, un revenu de base qui serait garanti à tous les citoyens sans exigence de contrepartie, et convoque pêle-mêle l'ouverture des marchés, la légalisation des drogues, la gratuité des transports publics, la séparation de l'Église et de l'État, l'instauration de la loi du sol ou encore la mise en place d'une politique énergétique durable.

«Nous nous positionnons différemment. Social-libéral est un terme qui convient bien à mon avis. Nous devons à la fois nous soucier que tous ceux qui vivent dans notre pays aient un revenu et faire en sorte que le citoyen puisse agir de la façon la plus indépendante possible de l'État. Quelque part entre la CDU et Die Linke. Nous sommes inclassables », explique Andreas Baum, 33 ans, chef de la fraction des pirates à Berlin.

«Cela va trop vite»

Le flou idéologique entretenu par les pirates leur a valu d'être au cœur de quelques scandales ces derniers mois, comme lorsque deux de ses militants ont confié être des anciens du NPD, le parti d'extrême droite allemand. Plus récemment, un des représentants des pirates en a remis une couche, se fendant d'une déclaration pour le moins douteuse dans la presse, comparant l'ascension spectaculaire de son parti à celle du parti national socialiste entre 1928 et 1933... Pour tenter de mettre fin à la polémique, les pirates envisagent de contrôler à l'avenir le passé politique de leurs représentants.

Paradoxalement, les pirates commencent eux-mêmes à avoir le vertige quand ils regardent en arrière. L'angoisse a désormais chassé l'euphorie chez les plus idéalistes, comme elle s'était emparée des Verts peu après leur arrivée au pouvoir. Gerwald Claus-Brunner met en garde:

«Cela va trop vite. Le mouvement est plus grand que le Parti pirate. C'est comme une grande vague sur laquelle nous ne serions que l'écume. Nous sommes trente fois plus nombreux qu'il y a trois ans. Le problème, c'est qu'on est submergés de carriéristes. Si nous les laissons prendre trop de place, on va finir par ne plus se différencier des autres partis, c'est le grand danger. [...] Si nous n'arrivons pas à rester aujourd'hui sur la bonne piste, nous risquons de disparaître tout aussi rapidement »

Adolescent mal à l'aise dans son corps grandi trop vite, le Parti pirate s'apprête désormais à s’engager dans la bataille des élections législatives de septembre 2013, conscient que c’est là que se jouera son destin.

Annabelle Georgen

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