La liste noire de Google

Le moteur de recherche censure un certain nombre de termes jugés choquants de ses suggestions. Mais pas encore «juif».

Capture Google effectuée le 11 novembre 2010

- Capture Google effectuée le 11 novembre 2010 -

En une de l'Express ou du Point, tout le monde est franc-maçon. Sur Google, nouveau média, nouvelle époque, tout le monde est juif. Passé un certain degré de notoriété dans la politique ou les médias, la question de la judéité se pose sourdement dans l'esprit des Français. C'est ce que matérialise Google Suggest, l'inconscient du web, qui affiche les requêtes les plus tapées par les internautes. 

Les suggestions du moteur de recherche ont un effet pervers. Elles sont une aide technique en même temps qu'une publication. Ce qui n'est qu'une question dans la bouche d'internautes devient une rumeur une fois qu'elle est publiée dans les suggestions, en vertu du vieux principe «Y a pas de fumée sans feu». Les suggestions Google donnent l'illusion de donner une réponse alors qu'elles ne posent que des questions.

Google modifie son algorithme sur «juif»

On comprend le malaise de plusieurs associations qui se battent contre l'antisémitisme qui avaient porté plainte contre Google. Un accord qui n'a pas été rendu public a été trouvé le 27 juin. D'après le Nouvel Observateur, le moteur de recherche s'engage à réhausser le seuil à partir duquel le mot «juif» apparaîtra dans les suggestions.  

Mais Google aurait pu aller plus loin, car de nombreuses expressions sont censurées de Suggest: elles n'apparaissent pas du tout dans les suggestions. C'est une face peu connue du moteur de recherche et qui ne manque pas de poser question tant les choix semblent arbitraires. Il apparaît difficile de savoir si cette censure est manuelle ou algorithmique, sans doute un peu des deux.

Nous avons essayé de lister les principaux mots censurés, il y en a sans doute beaucoup d'autres, on compte sur vous pour en rajouter dans les commentaires.

1. Les termes sexuels

 

 

Tous les termes pouvant servir de tag sur un site de porn sont censurés.

On retrouve sans surprise:

  • sexe
  • pute (mais pas «prostituée»)
  • salope
  • bite
  • femme facile
  • seins
  • nichons
  • fesses
  • niquer
  • baiser
  • sucer
  • troncher
  • défoncer
  • tringler
  • violer
  • sodomiser
  • pédophilie

Les cas particuliers: 

  • lolita (et tant pis pour Nabokov et Kubrick) 
  • gay, homosexuel et lesbienne (termes qui n'ont pourtant rien de sexuels) 
  • enfant (mot qui tombe donc comme «lolita» dans le champ des tags porno) 
  • maman (censuré pour suspicion de milfitude)
  • actrices françaises (merci aux actrices qui se déshabillent dans leurs films et qui pénalisent toutes les autres) 
  • le nom de tous les acteurs et actrices porno est censuré

2. Les insultes ou les mots grossiers

 

 

  • pisser 
  • caca (alors que «chier» n'est pas censuré) 
  • merde 
  • va te faire mettre 
  • enculé

3. Les expressions discriminatoires

 

 

Les noirs et les arabes bénéficient d'une censure sur ce type de suggestion qui dérapent très vite.

Ce n'est pas le cas pour les religions: les juifs, les chrétiens comme les musulmans.

  • les noirs sont
  • les arabes sont (les termes «arabe», «beur» et «rebeu» sont aussi censurés)

4. Les drogues

 

 

  • cocaïne
  • ecstasy
  • MDMA
  • crystal meth 

Les termes «héroïne» et «crack», bénéficiant peut-être de leur homonymie, ne sont pas censurés.

5. Les personnalités

 

 

  • Pamela Anderson (coupable de sex-tape)
  • Paris Hilton (coupable de sex-tape)
  • Dustin Diamond (le Screech de Sauvé par le gong, coupable de sex-tape)
  • Victoria Silvstedt (coupable d'un Google Images trop affriolant)
  • Victoria Abril (coupable de quelques scènes nues)
  • Cécile de Ménibus (si quelqu'un a une explication...)

6. Les personnalités nues

 

 

Les personnalités féminines ont un privilège octroyé par Google: le mot «nue» accolé à leur nom est censuré. Ce n'est pas le cas des hommes, pour qui le «nu» peut apparaître. 

Malgré tout, de très nombreuses personnalités féminines ont un «nu» qui apparaît dans leur Suggest, ce qui montre à quel point ce genre de requête est tapée.

7. Les demandes de retraits

 

 

L'affaire n'a jamais été rendue publique et nous a été confirmé par son entourage. Martine Aubry a déposé une plainte auprès de Google à la mi-2011 pour faire retirer les suggestions Martine Aubry alcoolique et Martine Aubry voilée. Les deux requêtes ont été effectivement retirées du moteur pendant l'été 2011, d'après nos constatations. 

Capture d'écran le 10 juillet 2011, avant suppression.

Google refuse de communiquer sur les cas particuliers, précisant juste que l'entreprise «n'intervient pas dans le processus algorithmique hors des dispositions prévues par les lois et les tribunaux français».

Le problème pour Martine Aubry est que le retrait de ces deux expressions ne calme pas les internautes. Google témoigne encore aujourd'hui du désir d'en savoir plus sur les rumeurs malveillantes qui ont circulé à son sujet quand elle s'est déclarée candidate à la primaire socialiste.

Dans un tout autre domaine, l'entreprise Direct Energie avait intenté un procès contre Google pour faire retirer le terme arnaque après le nom de l'entreprise. Le mot a finalement été déréférencé.

Reste l'effet Streisand, bien connu sur Internet: faire retirer un terme des suggestions Google, c'est s'exposer à des articles de presse (comme celui-ci) qui évoquent les termes censurés. D'ailleurs, je suis sûr que vous découvrez l'existence d'une sex-tape de Dustin Diamond.

Vincent Glad

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.fr, Les Inrockuptibles et GQ, ancien chroniqueur au Grand Journal de Canal+. Ses articles
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Publié le 05/07/2012
Mis à jour le 05/07/2012 à 12h14
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