Culture

Les sitcoms doivent-elles devenir tristes?

Michael Atlan, mis à jour le 12.07.2012 à 9 h 59

Vouées au divertissement et multipliant les gags, les sitcoms américaines se sont parfois aventurées vers le drame, suscitant à chaque fois les réactions passionnelles de fans, émus ou révoltés par le changement de ton.

How I Met Your Mother (CBS/Canal+)

How I Met Your Mother (CBS/Canal+)

«La rançon du succès? Pourquoi maintenant y a une dose de ouin ouin dans chaque épisode? Faudrait pas commencer à se prendre au sérieux, comème! Ouaip, c'était mieux avant...». 

«Sérieux ils deviennent de plus en plus glauque et triste les Bref là. WTF?»

Il y a comme un air de déjà vu sur la page Facebook de la série Bref depuis que Kyan et Navo ont décidé de mettre un peu de drame dans leur série comique. Certes, parmi les dizaines de milliers de commentaires laissés à chaque épisode, ces remarques étaient largement minoritaires. Mais elles étaient caractéristiques d'un débat presque aussi vieux que la comédie à la télé —en particulier aux Etats-Unis où le format de la «situation comedy» prospère depuis les années 50.

Les premiers sitcoms, à la fin des années 40, sont des adaptations d'émissions de radio. Ce sont des pièces de Vaudeville qui, comme The Abbott et Costello Show, ne sont là que pour distraire et offrir du rire pendant trente minutes avec des numéros burlesque. D'ailleurs, c'était le plus souvent le gag qui déterminait l'intrigue et non l'inverse —comme c'est le cas aujourd'hui? PÔ compris. Un peu plus tard, I Love Lucy, le sitcom le plus populaire des années 50 puis ceux des années 60, comme La Famille Addams ou Ma Sorcière Bien-Aimée, ont apporté plus d'histoires mais ont poursuivi cette tradition de comédie pure. Le rire avant tout.

M.A.S.H., la rupture

Dans les années 70, tout change. Les grands sujets politiques et sociétaux de l'époque s'invitent dans les sitcoms comme All in the family qui aborde le racisme et l'émancipation des femmes. Mais c'est M.A.S.H., l'adaptation du film de Robert Altman sur la guerre de Corée, qui va le plus loin. Au lancement de la série en 1972, les producteurs, au prix d'une longue négociation avec le diffuseur CBS, obtiennent d'abord que les fameux «rires» soient supprimés sur les scènes d'opération chirurgicale. Mais c'est trois ans plus tard, en mars 1975, qu'ils révolutionnent la façon de faire de la comédie à la télé.

La  scène finale, totalement inattendue, de la troisième saison vient alors de traumatiser l'Amérique. Radar entre dans la salle d'opérations en pleine intervention et annonce la nouvelle:

«J'ai un message. Le colonel... L'avion de Henry Blake... Il a été abattu... Au-dessus de la Mer du Japon.... Il n'y a aucun survivant.»

En quittant la salle d'opération, Radar laisse une équipe de médecins abasourdie et muette puis en larmes. Fin.

C'était la première fois dans l'histoire de la télé américaine qu'un personnage central d'une série comique (de surcroît la série la plus regardée de l'époque) mourait dans des conditions tragiques. Le traumatisme, aux Etats-Unis, est considérable et les producteurs reçoivent des milliers de lettres avec un leitmotiv, comme ils le révèlent dans la série d'interviews réalisées par les Archives de la Télévision Américaine. 

«Des meurtres au rabais ne font pas partie de cette série.»

«Pourquoi avez-vous fait ça? Ce n'était pas nécessaire. C'est juste une petite série comique. Vous avez contrarié toute la famille. Nous ne regarderons plus jamais cette série.»

Malgré cela et des réprimandes de CBS et de la Fox, c'est pourtant cette année 1975 que M.A.S.H. reçoit le très prestigieux Peabody Award «pour l'intelligence de son humour et la manière dont la comédie est utilisée pour élever l'esprit et offrir un discours riche sur la nature de la guerre.»

Car ce choix d'intégrer un moment tragique dans la série ne s'est pas fait gratuitement, par simple goût de la provocation. Quelques jours plus tard, le 29 avril 1975, c'est la chute de Saigon et la fin officielle de la guerre du Vietnam. C'était l'intention des producteurs: livrer un message, utiliser la popularité du show pour aller plus loin que les rires.

Cancer, séparation et abandon paternel

Plus tard, d'autres séries très populaires et grand public comme Le Prince de Bel-Air (pour dénoncer la prolifération des armes à feu, la drogue ou le racisme) ou La Vie de Famille (sur le racisme) ont utilisé ces brusques changements de ton pour faire réagir et provoquer le débat —souvent en surfant sur l'actualité grâce à l'extrême rapidité de leur processus de production.

Ce regain de «réalité» dans un exercice autrefois purement axée sur le rire va alors envahir les sitcoms, changeant radicalement la façon dont on les regarde. Pour tous ceux ayant grandi devant la télé des années 80 et 90, les storylines parlant de deuil, de séparation ou de maladie n'ont en effet rien d'inédit ou d'anormal. Les enfants ont eu la mort du grand-père dans La Fête à la maison, le cancer de Randy dans Papa Bricole ou l'abandon paternel dans Le Prince de Bel-Air. Les plus grands ont eu la séparation de Roseanne ou la confession-vérité de Coach et sa fille dans Cheers.

Il suffit de se rendre sur YouTube, de lire quelques-uns des commentaires sous ces vidéos pour comprendre à quel point ces scènes ont marqué. Souvent, dans ces séries qui, pour la plupart, ont duré plus de dix ans, ces moments sont les seuls que les spectateurs ont retenus. C'est mon cas —je m'en rends compte en écrivant cela. Ces moments, ils ont été formateurs. Les blagues s'oublient vite. Les larmes moins. «Je m'identifie tellement. Mon père a été absent pendant vingt ans», écrit quelqu'un sur YouTube sous la vidéo du Prince de Bel-Air. «Je sais ce que c'est. Mon grand-père est mort du cancer"», écrit un autre sous la vidéo de La Fête à la maison.

Même dans les sitcoms, la vie n'est pas toujours rose

Comme beaucoup d'autres, ces séries sont entrées dans les foyers. Leurs personnages sont devenus des membres de la famille. Les enfants que l'on rencontrait au début devenaient des jeunes adultes. Les jeunes adultes insouciants devenaient des adultes responsables. Les adultes responsables vieillissaient, prenaient quelques rides. Et si on les aimait avant tout pour les rires qu'ils amenaient avec eux lors de leurs visites, il fallait bien se faire une raison: la vie n'est pas toujours rose. Elle est aussi faite de coups durs. Et donc, cette deuxième famille, elle aussi, tombait malade. Elle aussi, se séparait, divorçait. Elle aussi... pouvait mourir. Et tout cela faisait écho à nos propres expériences.

«C'était une sorte de rite de passage que nous souhaitions pour les personnages. (…) Nous avons exploré beaucoup d'autres grandes étapes –la plupart sont heureuses, d'autres sont tristes. C'est probablement une des plus tristes mais c'est quelque chose que les personnages devaient avoir à gérer, à notre avis.

Vous aimez tellement ces personnages. C'est ce qui rend ces histoires si déchirantes. Notre but avec cette série était de créer des personnages que vous aimeriez. C'est ce qui était génial dans Cheers: toute la comédie venait des personnages. Par conséquent, tout le drame, quand il y en avait, venait aussi des personnages.»

C'est ainsi que Carter Bays, le co-créateur de How I met your mother, a envisagé l'épisode 13 de la saison 6, diffusé deux jours après le nouvel an 2011. Comme il l'explique, ce n'était pas la première fois que la série comique changeait de ton mais, cette fois, après le choc de l'annonce de la mort d’un personnage, c'est tout le reste de la saison qui a été parcouru par cette mélancolie, poussant un peu plus loin les limites de la façon dont la  comédie se crée à la télé. Mais sur le coup, ce ne sont pas des milliers de lettres qu'ont reçu Carter Bays et Craig Thomas, ce sont des milliers de commentaires sur les forums, Twitter et autres blogs: 

«Je ne comprends pas. Je suis d'accord que c'était intelligent et "bien fait" mais je ne regarde pas CBS le lundi soir pour voir un de mes personnages de télé préféré dans une scène aussi déchirante. Je veux me détendre et rigoler, pas apprendre que le père de mon meilleur ami vient de mourir», peut-on lire dans les commentaires du site TV Line.

Une sitcom doit-elle obligatoirement faire du drame?

Pourtant, malgré les mécontents, sur la durée, ces moments ont fait la grandeur des séries qui les ont osés. Le rire les a installées dans les foyers mais c'est le drame, l'ambition des sujets traités qui les a accrochées dans le cœur des gens. C'est cette capacité d'être humaines, tendres, parfois dures qui permettent à ces séries de devenir des membres à part entière de la famille. Dans une dizaine d'années, il est peu probable qu'on se souvienne des vannes de Barney Stintson ou des détails de la vie sentimentale de Ted Mosby mais on se souviendra longtemps de la souffrance de ce personnage dont on arrivait à croire qu'il était devenu notre meilleur ami, à force de rire avec lui tous les lundis soir.

Mais sont-ils vraiment obligatoires? Une sitcom doit-elle, à un moment ou à un autre, faire du drame pour devenir une empreinte indélébile de la télé? 

30 RockIt's always sunny in PhiladelphiaCurb your enthusiasm... Autant de sitcoms de la dernière décennie qui ne se sont jamais aventurées dans le drame malgré l'alignement des saisons au compteur (six, huit et dix, respectivement) et des éloges qui continuent de pleuvoir. Les épisodes se sont enchaînés mais le rire a dominé —toujours. Et on ne peut pas dire que les personnages de ces séries ne soient pas développés, intéressants et attachants.

Après tout, Liz Lemon, en six saisons de 30 Rock, s'est transformée en archétype de la femme urbaine du 21e siècle. L'identification a fonctionné à plein régime. Des femmes du monde entier se sont retrouvées dans ce personnage accroc à la junk-food et, disons-le, franchement pathétique. Et c'est là que la série de Tina Fey réussit à créer ce fameux lien avec le public, à faire de Liz Lemon la «meilleure amie» de ses spectateurs. Lorsque d'autres auraient usé du drame, de scènes touchantes, 30 Rock parvient à parler de la solitude —parfois extrême— de son personnage principal grâce à des blagues.

Des répliques comme: «Ma mère m'envoyait des articles sur les vieilles filles considérées comme porte-bonheur au Mexique» ou «Tu as de la chance. Tu as une femme qui t'aime. Moi, j'ai une famille SIMS qui n'arrête pas d'être assassinée» en disent bien autant sur les tourments du personnage qu'une scène confession tire-larme de temps à autre. On est sûrement trop occupé à rire mais notre inconscient a capté... C'est la finesse de Tina Fey et de son équipe de scénaristes.

Des séries sur rien qui parlent de beaucoup

C'est celle aussi de Larry David et son Curb Your Enthusiasm et avant cela de son Seinfeld. «Une série sur rien qui parlait de beaucoup» titrait le New York Times en 1997. Derrière les dialogues construits autour des banalités parfois les plus affligeantes, il y avait en effet la vie, la vie réelle et quotidienne, parfois morne, parfois absurde, parfois sans intérêt, des vingt millions de téléspectateurs qui la regardaient toutes les semaines. Pas de larmes, pas de maladies mais des places de parking perdues ou des heures d'attente pour avoir une table au restaurant chinois.

D'autres drames, en quelque sorte. Seinfeld, ce n'était pas un coup de fil, brutal et choquant, de votre meilleur ami, en larmes, vous apprenant la mort tragique de son père. Seinfeld, c'était un coup de fil, long, parfois monotone et souvent hilarant, de votre meilleur ami vous apprenant sa rupture avec une fille parce qu'elle avait «des mains trop masculines».

Ce nihilisme et cette insensibilité aux choses «sérieuses» de la vie causera d'ailleurs une des seules polémiques qu'aura connu la série, polémique pour le moins ironique compte tenu de tout ce que je viens de raconter.

En 1997, quand un des personnages récurrents du show décède après avoir ingurgité de la colle toxique en fermant ses enveloppes de mariage, les réactions sont vives pour dénoncer... l'absence de drame. Le monde à l'envers —vingt-deux ans après le choc causé par l'ultra-sensibilité lacrymale de M.A.S.H.

«L'épisode de Seinfeld d'hier soir m'a consterné. Normalement, je trouve drôle —voire hilarant— l'humour "bizarre" mais l'épisode d'hier soir est allé au-delà d'un niveau normal de décence. Faire mourir la fiancée de George aurait pu passer si ça avait été fait d'une façon sensible mais là, ce n'était pas le cas. Je ne crois pas qu'un acte de violence à la télé m'ait autant dégoûté. Je crois sincèrement que les scénaristes et les producteurs de la série doivent des excuses à leur public.»

Une sitcom n'est pas bonne ou mauvaise. Elle touche les gens ou non

C'est une des réactions que l'on peut trouver sur un forum de l'époque dédié à la série. Une réaction très loin d'être isolée qui montre bien une chose: une sitcom, c'est comme cette bibliothèque dans votre salon, comme ce site Internet consulté tous les jours, ce quotidien qui vous accompagne dans le métro. Une sitcom, c'est tout ça, tous ces lieux, objets qui peuplent votre quotidien: quand ils changent, quand ils sont réaménagés, déplacés, réorganisés, redesignés, il y a des mécontents —que ce soit pour le meilleur ou non. Les habitudes ont la peau dure.

Mais avec le temps, on s'y fait et on finit même, parfois, par apprécier encore plus la nouvelle version. Les sitcoms évoluant vers plus de tendresse, de sincérité, voire de tristesse, comme Sacrée FamilleFriends ou How I Met Your Mother, ont toujours cohabité avec d'autres, plus «conservatrices», plus dogmatiques sur leur vocation initiale, comme Mariés Deux enfantsMon Oncle Charlie ou Seinfeld. Les unes ne sont pas meilleures que les autres. Leur longévité est là pour le rappeler. Car une sitcom n'est pas bonne ou mauvaise. Une sitcom touche les gens ou non. La sitcom parle au cœur des gens, à leur expérience, à leur sensibilité et surtout à leur vie quotidienne. Elle est donc multiple: des tendres bizarreries de New Girl ou Community à la récente mélancolie de How I Met Your Mother ou The Office en passant par le cynisme nihiliste de Curb Your Enthusiasm ou les robinets à vannes de Mon Oncle Charlie et 2 Broke Girls.

Le but n'est pas de toutes les aimer. Ce n'est pas fait pour ça. Est-ce que vous devenez ami avec tous les gens que vous rencontrez? Le but d'une sitcom, plus que n'importe quel genre de séries télé, ce n'est pas de discuter de la pluie et du beau temps avec un type qui vous tape sur les nerfs pendant une soirée chiante, c'est d'avoir une conversation marrante avec un type sympa qui vous racontera sa semaine de travail, ses histoires d'amour, ses petits (ou ses gros) problèmes. Bref, tout ce qui fait le charme de l'amitié et de la vie en ce bas monde!

Peut-être ce type sympa mettra dans ses histoires de la tendresse, du cynisme, des blagues pourries, des blagues réussies. Peut-être que parfois ça n'aura aucun sens. Peut-être que de temps en temps il se fera plus sombre, plus mélancolique. Peut-être. Mais avec le temps, ce type vous aurez appris à le connaître, à l'appréhender. Il sera devenu votre ami, votre grand frère, votre mère et votre père par procuration. Il sera juste devenu celui qui vous permet d'aller vous coucher le cœur un peu plus léger...

Michael Atlan

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