France

Olivier Ferrand, l'ambition tranquille

Hervé Bentégeat, mis à jour le 04.07.2012 à 6 h 46

Disparu samedi, le député des Bouches-du-Rhône et fondateur de Terra Nova avait beaucoup apporté à la gauche victorieuse.

Olivier Ferrand. emmaantropoli via Wikimedia Commons.

Olivier Ferrand. emmaantropoli via Wikimedia Commons.

Il n’y a pas beaucoup d’intellectuels en politique, même à gauche. Cette arène promeut souvent des hommes bavards au détriment des hommes profonds, qui traitent les idées comme un coureur de jupons traite les femmes —avec la désinvolture des gens pressés.

Ils se méfient des plus intelligents qu’eux, qu’ils soupçonnent d’être plus retors. A tort, bien souvent: l’intellectuel est subtil dans l’analyse, candide dans les relations humaines. Habile dans le débat d’idées, naïf dans le rapport de forces. Voyez Jaurès, cet agrégé de philosophie jamais ministre, ou Blum, ce fin lettré éternel hésitant.

Il y avait l’un de ces oiseaux rares au PS. Il était jeune encore (42 ans), beau, aimable, souriant. Il venait de se confronter au suffrage populaire et de remporter de justesse, près de Marseille, une circonscription pas facile. C’était l’une des têtes les mieux faites de la classe politique française.

Jusqu’où ira-t-il?, se demandait-on. Saura-t-il déjouer les pièges, éviter les chausse-trappes, s’imposer par la seule force de sa réflexion, qui surpassait de loin celle de la plupart de ses camarades? On ne le saura jamais. La mort qui nous piste et nous suit à la trace a pris Olivier Ferrand un matin d’été, sans prévenir, avec une vélocité de rapace.

La gauche victorieuse lui doit beaucoup: la primaire ouverte, le «contrat générationnel» de François Hollande, l’obsession anti-déficit de Manuel Valls, c’est lui. Entre autres. Ou plutôt Terra Nova, le think-tank qu’il avait fondé en 2008, et qui devint, en un temps record, la boîte à idées des socialistes.

Ambition tranquille

C’était un homme charmant, ouvert, malin, pas sectaire pour un sou. Le gendre idéal: beau gosse, sportif (champion de tennis, skieur émérite…), du recul, de l’humour. On sentait qu’il aimait séduire, et pas seulement par la force des idées.

Qu’il y avait, derrière ce sourire enjôleur, une ambition tranquille. Pas celle d’un Rastignac –sinon il se serait lancé beaucoup plus tôt, avec comme seule arme le culot dont ils font tous preuve–, mais plutôt celle d’un homme qui a réfléchi, s’est fait son idée, et désire à présent la mettre en œuvre. Il y avait encore quelque chose de juvénile dans ses traits, dans son regard.

Il recevait en bras de chemise au siège de Terra Nova, curieusement situé en plein Champs-Elysées: locaux rupins, atmosphère feutrée. Ce qui ne cadre pas vraiment avec la lutte des classes. A moins que ce ne soit la lutte des classes qui ne cadre plus avec la gauche… «Ne vous y trompez pas, prévenait-il, nous sommes pauvres comme Job. C’est un mécène qui nous abrite ici, et notre budget est dix fois moins important que celui de l’Institut Montaigne [un autre think tank, fondé par Claude Bébéar, l’ex-patron d’Axa, NDLR] ou de la Fondation pour l’innovation politique [un autre think-tank, dans la mouvance de l’UMP]

Son CV n’apprend rien: encore un énarque de la Direction du Trésor passé par les cabinets ministériels —Matignon avec Jospin, conseiller de Moscovici, de Romano Prodi quand il était président de la Commission européenne, rapporteur adjoint de la commission Juppé/Rocard sur l’affectation du «grand emprunt»… Bref, un grand commis comme il y en a beaucoup.

«Progressiste» plus que socialiste

Mais il était beaucoup plus que ça. Ne serait-ce que par son ouverture d’esprit et sa passion pour les idées:

«Quoi de plus intelligent que John Rawls ou Amartya Sen? Et en France, que Rosanvallon ou Daniel Cohen

Il croyait à la nécessité, pour la gauche, de n’être pas seulement dans la gestion, mais aussi d’apporter du rêve. Lequel? «C’est tout le problème…» Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un sens aigu du marketing, de l’entregent, et un éclectisme de bon aloi sachant opérer l’une de ces synthèses dont le PS est si friand.

Fils revendiqué de Jospin («l’intégrité même»), de Rocard («une filiation naturelle») et de Strauss-Kahn («quelle agilité intellectuelle!»), très proche d’Arnaud Montebourg, il n’avait pas que des amis au PS et au sein de la gauche. L’aile gauche —Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon…— n’appréciait pas ce social-démocrate qui tournait le dos aux vieilles recettes keynésiennes et qu’ils considéraient, au fond, comme un libéral déguisé.

Lui-même, d’ailleurs, se revendiquait «progressiste» plus que socialiste. Un progressiste sensible à l’accroissement des inégalités et au sort des laissés-pour-compte du monde du travail:

«Les travailleurs précaires, les chômeurs, les exclus, 12 millions de personnes, soit 40% de la population active, vous vous rendez compte!»

Tintin chez les Tontons flingueurs

On voyait bien que la politique n’était pas tout pour lui, et que l’économie, qui semble avoir tout submergé, n’était pas, à ses yeux, l’alpha et l’omega de toute société. Qu’il prenait sans doute plus de plaisir sur un court de tennis ou une piste de ski que dans l’un de ces innombrables colloques d’experts…Un peu théoricien, un peu journaliste, un peu animateur, un peu politique, il faisait figure, aux yeux de ses pairs, d’amateur intelligent —trop, même—, mais d’amateur quand même.

Il brûlait pourtant d’entrer en politique, la vraie, celle qui donne accès au pouvoir et non plus à la seule influence. Les luttes d’appareil, très peu pour lui: «Ce sont des réunions à n’en plus finir, qui ne débouchent sur rien!»

Il avait déjà été adjoint au maire du 3e arrondissement, à Paris, mais c’était de la petite bière… En 2007, il avait tenté de conquérir un siège aux législatives, dans les Pyrénées-Orientales, et s’était cassé les dents. Les caciques locaux n’avaient pas apprécié le parachutage de ce surdoué, et le lui avaient fait savoir à coups de menaces de mort et de gros bras décidés à lui rectifier le portrait.

Il avait joué du verbe et des poings. C’était Tintin chez les Tontons flingueurs:

«Je sais que la politique ne fait pas de cadeau aux pieds-tendres. Mais la méchanceté n’est pas forcément une condition indispensable: regardez Mendès, ou Rocard…»

«Il est charmant, ce garçon»

Il rêvait vaguement d’être ministre. Sans se faire trop d’illusion. A Salon-de-Provence et autour, pendant la campagne, il avait tiré des milliers de sonnettes: «Bonjour madame, je m’appelle Olivier Ferrand, je suis le candidat socialiste… »

Il souriait, d’un sourire espiègle de jeune homme bien élevé. Parfois on le faisait entrer. Il restait quelques minutes, écoutant les avis et les doléances. Il était frappé par les discours anti-arabes. On ne votait pas toujours pour lui (le Front national a fait un joli score), mais, le soir, la dame disait à son mari: «Il est charmant, ce garçon.»

Son engagement venait de loin, de sa mère, journaliste à La Provence, le quotidien socialiste conquis à la Libération par Gaston Defferre, qui participa à la campagne présidentielle du maire de Marseille, en 1969. Il avait passé son enfance dans cette ville, et rêvait d’en devenir maire un jour, à tout le moins président de l’OM. «Une cité pleine de promesses qu’elle n’a jamais tenues…»

Le glas de Saint-Sulpice sonne comme à regret. Adieu, monsieur Ferrand. Vous étiez l’un des rares à donner à la politique quelques lettres de noblesse.

Hervé Bentégeat

Olivier Ferrand était également chroniqueur pour Slate.

Hervé Bentégeat
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