France

Au bonheur des ingénieurs

Monique Dagnaud, mis à jour le 16.07.2012 à 5 h 49

Il existe un métier dans lequel vous serez choyé, recruté et bien payé.

Smile / Jessica. Tam via FlickrCC Licence by

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Voulez-vous être attendu, choyé, recruté, récompensé, et même un brin mythifié? Soyez ingénieur. C’est la corporation la plus anciennement protégée de la France moderne: l’Ecole des Ponts et Chaussées a été créée en 1747, le Génie en 1748… Et elle a le vent en poupe. Voilà le meilleur gouvernail pour naviguer en temps de crise. «Vraiment?» s’interroge le bachelier pas tellement galvanisé par les équations différentielles à 2 inconnues. Démonstration.

L’économie est en manque d’ingénieurs, et en cette période de disette d’emplois, s’il est une qualification qui est passionnément  recherchée par les entreprises et qui ne connaît pas la crise, c’est bien celle-ci. «Nous ne formons pas assez d’ingénieurs», déclare Christian Lerminiaux, président des directeurs d’écoles françaises d’ingénieur. La France produit bon an mal an 30.000 diplômés et les besoins seraient plutôt de 40.000.

L’édition 2012 de l’enquête BMO (besoin de main d’œuvre, PDF) signale que le projet de recrutements d’ingénieurs s’accélère avec une demande accrue pour le domaine du numérique (informatique, télécoms, internet): une demande qui repart à la hausse après avoir fléchi en 2008-2009 en raison de la crise. 

Alors que le taux d’emploi des élèves du supérieur est de 85% trois ans après la fin de leur scolarité, il est de 88% pour les élèves diplômés des écoles d’ingénieur.

source: Enquête 2010 auprès de la génération 2007

Et avantage appréciable, l’ingénieur ignore la détresse de la recherche d’emploi qui s’éternise, puisque presque tous ceux qui se destinent à travailler immédiatement après leur sortie de l’école trouvent un emploi tambour battant dans les deux mois qui suivent —30% à 40% d’entre eux sont même recrutés durant leur scolarité.

Et ce, pour une grosse majorité avec un confortable CDI et un salaire annuel brut de près de 36.400 euros (primes incluses), en augmentation par rapport à l’année précédente, alors que le salaire des premiers emplois incline à stagner.

source: Résultats de l’enquête Insertion des jeunes diplômés, Conférence des grandes écoles,  2012

Près de la moitié de ces premiers emplois, enfin, est située dans une activité «noble»: études, recherche et conception.

Certes, faire carrière pour un ingénieur exige une habileté stratégique. Celui-ci, en effet, ne saurait œuvrer dans la technique toute sa vie. Après avoir approfondi un savoir-faire et pris de plus en plus de responsabilités dans un secteur, il doit à un moment donné, disons 35 ans, savoir déployer de la polyvalence, et manifester des qualités de gestion, y compris de gestion humaine. Comment progresser, gagner en pouvoir et en rémunération, en effet, tout en se détachant d’un savoir théorique? Ce virage, c’est le talon d’Achille du métier, ou en tout cas son héritage historique [1].

Mais n’est-ce pas à mettre au bénéfice de ce métier de devoir développer des aptitudes aussi antagoniques qui mêlent celles du savant, celles du géomètre, celles du créateur et celles du manager?   

Cette pénurie d’ingénieurs est stupéfiante alors que la France est le premier pays européen à en former, et plus largement à former des diplômés dans le secteur scientifique –20 % des diplômés de l’enseignement supérieur ont suivi une filière scientifique alors que la moyenne européenne est de 14%.

Est-ce dû au malthusianisme des grandes écoles? Est-ce dû à un manque d’appétit de la part des bacheliers S qui préfèrent bifurquer loin de l’austérité des sciences dures? Est-ce dû à la désaffection des femmes pas toujours bien accueillies dans l’empire des technophiles (les dernières promotions comportent seulement 27% d’ingénieurEs)? Est-ce dû au fait que, dans le maelström du capitalisme mondialisé, les ingénieurs soient moins bien rémunérés en début de carrière que les cadres financiers et commerciaux?

Les ingénieurs français s'exportent

Plusieurs autres pays européens accusent également un manque dans cette profession: en particulier l’Allemagne, qui embauche des ingénieurs de toute l’Europe, mais aussi la Suisse, la Suède, la Belgique et le Danemark. Au total, les ingénieurs français s’exportent: 10% des frais émoulus des écoles d’ingénieur en 2011 ont un contrat de travail à l’étranger avec comme premières destinations la Suisse, le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Au-delà de ces considérations strictement matérialistes, l’ingénieur bénéficie du prestige qui a entouré une profession prospérant dans le sillage de l’idéal encyclopédiste des Lumières, et assise sur une sélection sévère par les savoirs académiques. Caractéristique de l’ingénieur français: une scolarité longue (bac +5), qui le distingue bien du monde des techniciens, alors que dans d’autres pays coexistent deux systèmes de formation: «l’un de courte durée, correspondant à une sorte de profil d’ingénieur technicien, le deuxième, plus long, comportant davantage d’enseignement théorique» [2].

Cette formation est auréolée du label de la Commission des titres d’ingénieur qui habilite les écoles, et est soutenue par une myriade d’associations fonctionnant en réseaux. Les écoles d’ingénieur, publiques et privées, se sont fortement développées: leurs effectifs, en vingt ans, ont plus que doublé (52.000 en 1988-1989 à 108.000 en 2008-2009) et 277 unités délivrent aujourd’hui le fameux titre.

Mais l’ensemble est traversé d’un farouche sens du classement, et les écoles historiques, les plus cotées, n’entrebâillent que parcimonieusement leurs portes pour maintenir haut leur réputation (400 places à Polytechnique en 2012). Moyennant quoi, dans les entreprises, les positions hiérarchiques se décalquent sur «la valeur» attribuée à l’école.

Bref, cette profession, par son organisation et son histoire,  est particulièrement propice à dégager une image de bien rare, de sérieux et d’utilité au service de la société. Une enquête met en lumière ce qu’on pourrait nommer «l’éthique des ingénieurs»: 87% sont d’accord avec l’idée «que le génie de l’homme permettra de garder la Terre vivable», 67% avec l’idée «que le progrès technique apporte plus de bien que de mal»; enfin, 85% pensent «qu’il faut s’engager pour transformer la société» (Enquête 2011 des Ingénieurs et scientifiques de France, PDF).

Dans l'air du temps

Signe de ce sens de l’engagement, les associations qui chapeautent les écoles d’ingénieur françaises ont envoyé début juin une lettre à François Hollande. Elles lui rappellent «l’importance des ingénieurs dans la société comme acteurs clés de la formation, de l’innovation, et de la compétitivité en vue de réindustrialiser la France». Elles se disent prêtes «à engager des réformes profondes» et «à travailler avec l’ensemble des ministres concernés par la réindustrialisation du pays».

En un mot, à une époque historique où la société entière honnit le monde de la finance, et où la France manifeste une perte de compétitivité désolante, les ingénieurs saisissent l’occasion de faire valoir leurs atouts au service d’une économie de la connaissance et de la production.   

Le métier d’ingénieur est dans l’air du temps. L’utilité de ces scientifiques pour doper l’innovation et assurer le redressement industriel n’est pas à prouver. Ils bénéficient d’une image flatteuse, due à leur capacité à savoir manier des savoir-faire hétérogènes –et due aussi au fait, ironie de l’époque, qu’ils travaillent souvent dans l’ombre,  or à l’ère de la frivolité communicationnelle, cette discrétion se mue en diamant.  

Leur rareté en nombre fait monter en flèche leur cote sur le marché du travail. Vous n’êtes pas convaincu par tous ces arguments? Vous n’avez nullement envie de devenir ingénieur? Tant pis pour vous!

Monique Dagnaud

[1] cf. Les ingénieurs français, Paul Bouffartigue et Charles Gadéa, Revue française de sociologie, année 1997. Retourner à l'article

[2] idem. Retourner à l'article

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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