Culture

L'évolution de la nourriture dans l'espace à travers la Science-fiction

Matt Novak, mis à jour le 11.08.2012 à 11 h 56

La nourriture que mangent les astronautes à complètement évoluée en quarante ans. Et la Nasa s'est inspirée de la Science-fiction, elle-même souvent basée sur la science, pour mettre au point ses aliments.

Nasa.

Nasa.

Lorsque j’étais petit, c'est-à-dire vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, j’adorais visiter le musée des Sciences du Minnesota. Deux choses me plaisaient tout particulièrement: le gigantesque tricératops et la glace pour astronautes.

Les astronautes devant avoir une vue proche de la perfection, je savais, en tant que binoclard, que je ne serai probablement jamais envoyé dans l’espace. Mais je pouvais au moins manger comme eux.

Rien ne semble plus nous unir en tant qu’espèce –ou nous unir à la terre– que la nourriture. Nous lui consacrons des manifestations, des chaînes de TV, des magazines entiers. Nous avons tous besoin de manger pour vivre et cela doit souvent être l’expérience la plus humanisante qu’il soit possible de vivre lorsque vous vous trouvez à plusieurs centaines de kilomètres de la Terre (Enfin, j’imagine. Je ne suis encore jamais allé dans l’espace.)

«Les astronautes d'Apollo ne mangeaient pas»

En dehors des questions techniques liées aux fusées, etc., la nourriture représente l’un des plus grands défis qui se pose à l’exploration humaine de l’espace. À l’inverse des robots, qui n’ont pas besoin de manger, de boire ou même de nécessairement revenir sur terre, les êtres humains ont besoin de carburant.

Et la perspective d’un tourisme spatial —qui ouvrirait de nouveaux mondes même à ceux qui sont myopes comme des taupes— fait qu’il est encore plus important d’imaginer de quelle manière nous pourrons nous nourrir dans l’espace.

Le fait est que la question de la nourriture ne doit pas être envisagée uniquement du point de vue du consommateur. Chef de projet du programme alimentaire spatial de la NASA de 1975 à 1985, le Dr. Charles Bourland sait sans doute mieux que quiconque à quel point il est difficile de préparer un repas correct dans l’espace. Je l’ai joint à sa maison du Missouri, où il passe sa retraite.

J’ai demandé au Dr. Bourland quelle avait été la principale innovation en matière de cuisine durant les 50 dernières années de voyages spatiaux. Sa réponse:

«- Les toilettes.

Pardon?», demandai-je, croyant avoir mal entendu.

Les toilettes. Les astronautes d’Apollo [dans les années 1960] ne mangeaient tout simplement pas, parce qu’ils ne voulaient pas avoir à aller aux toilettes. … Ils prenaient des laxatifs, se faisaient des lavements et tout le reste avant le lancement et ils ne mangeaient pas. Et même une fois dans l’espace, ils ne mangeaient pas. Vous savez, c’est un peu comme si vous voyagez à trois dans un combi Volkswagen et que l’un de vous va aux toilettes. L’odeur persiste pendant des heures. Même avec la ventilation, il faut beaucoup de temps pour s’en débarrasser

Dans les années 1960, lorsque les astronautes buvaient, c’était souvent de l’eau, aromatisée au Tang, bien sûr (mais contrairement à la croyance populaire, le Tang fut inventé en 1957, avant le programme spatial américain).

Une amélioration dans les repas dans les années 1970

Avec l’amélioration des toilettes dans les années 1970, Bourland affirme que les astronautes «ont commencé à manger. À la même époque, on a découvert que l’on pouvait manger en apesanteur dans des récipients ouverts sans que cela pose problème tant que la nourriture était humide».

Cela a donné une longueur d’avance inattendue aux États-Unis dans la course à l’espace. Au milieu des années 1980, lorsqu’un cosmonaute soviétique vint visiter le centre spatial Lyndon B. Johnson à Houston, la NASA lui servit l’un des repas de la navette spatiale.

D’après le Dr. Bourland, «Il a dit "C’est bon, mais on ne peut pas manger ça dans un récipient ouvert comme ça dans l’espace". Je lui ai répondu: "Ah bon. Et bien, nous, c’est ce qu’on fait tout le temps."» Et bing!

Comme l’indique Bourland dans son «Livre de recettes de l’astronaute» (The Astronaut’s Cookbook), qu’il a co-écrit avec Gregory L. Vogt, on peut diviser les aliments de l’espace en six catégories distinctes:

  • Les produits déshydratés: aliments dont l’eau a été extraite sur terre pour être ensuite rajoutée une fois dans l’espace.
  • Les produits thermostabilisés: aliments ayant subi un traitement thermique et présentés en boîtes ou en pochettes souples similaires aux rations militaires MRE (meal ready to eat : repas prêt à la consommation).
  • Les aliments à humidité intermédiaire: pêches séchées, poires séchées, bœuf séché… en bref, quasiment tout produit avec 15 à 30% d’eau.
  • Les aliments sous leur forme naturelle: noix diverses, céréales, M&Ms et autres produits immédiatement consommables dans des emballages souples.
  • Les viandes ionisées: steaks, fajitas, saucisses… La viande est cuite puis stérilisée par irradiation.
  • Les condiments: ketchup, moutarde, mayonnaise, sauce piquante…

Tout cela est très bien pour réaliser le trajet —à vrai dire, ça ne diffère pas trop des repas d’aéroport. Mais si l’homme venait à coloniser Mars, comme Elon Musk de SpaceX, espère le faire d’ici 2033, il faudra sans doute que nous soyons capables de faire pousser de la nourriture.

Il est intéressant de constater que nombre de chercheurs considèrent le développement de l’agriculture dans l’espace comme faisant partie d’une progression humaine naturelle dans l’inconnu. Un article de 2002 paru dans la revue Advances in Space Research (Les avancées de la recherche spatiale) remarque que:

«Le processus d’adaptation à de nouveaux environnements ne sera pas différents de celui des fermiers qui, par le passé, ont colonisé de nouveaux environnements sur terre.»

La SF comme inspiration

Pour élaborer la cuisine spatiale de demain, les aspirants explorateurs ont, bien entendu, eu vent de la cuisine spatiale des œuvres de fiction. Depuis des décennies, écrivains et artistes imaginent de quelle manière nourrir ceux qui vivront à plein temps dans l’espace.

Dans les années 1980, les enfants curieux qui traînaient dans les bibliothèques ont pu découvrir la cuisine spatiale de l’avenir dans un livre intitulé The Kids’ Whole Future Catalog: A Book About Your Future (Le catalogue du futur pour les enfants : un livre sur ton avenir). Il nous promettait un monde où les choses seraient un peu plus glamour, plus amusantes.

L’un des exemples les plus caractéristiques de cet avenir idyllique nous est offert par un entretien imaginaire avec un agriculteur spatial… de l’an 2012:

Au menu aujourd’hui, le serveur nous a indiqué que tous les produits servis avaient été produits ici, sur l’Île Un. Vous importez encore un peu de nourriture de la terre?

Non, ça coûte trop cher. Tous les aliments destinés à nos 10.000 citoyens sont produits ici, dans cette exploitation agricole.

Ça doit représenter une très grande surface de culture?

Pas vraiment. Nous pouvons produire toute la nourriture nécessaire à l’alimentation d’une personne sur une surface de seulement deux mètres sur deux. À elle seule, l’exploitation n’occupe que 40 hectares.

Comment faites-vous pour faire pousser autant de nourriture sur une si petite surface?

Et bien, tout d’abord, nous faisons pousser la plupart de nos cultures de manière hydroponique –dans de l’eau plutôt que de la terre. Cela nous permet d’économiser beaucoup d’espace, puisque nous pouvons ainsi faire pousser nos plantes sur des structures verticales. En outre, notre exploitation produit de la nourriture en continu –une culture après l’autre, tout au long de l’année. Ici, c’est toujours l’été et nous n’avons jamais d’orage, ni même de jours nuageux.

Vous élevez des animaux?

Oui, ils nous permettent de recycler les restes. Nos vaches et nos chèvres sont élevées presque exclusivement avec des tiges de maïs, de concombres et autres résidus agricoles. Nos poules mangent des restes de table. Les lapins constituent notre principale source de viande. Ils prennent moins de place que les porcs ou les vaches et ont besoin de deux fois moins de nourriture par livre de viande produite. Nous faisons également de l’élevage de poissons dans ces bassins, là.

Où trouvez-vous l’eau nécessaire pour ces bassins à poissons?

Toute l’eau des colonies est sans cesse réutilisée. L’eau que nous prenons pour boire et cuisiner provient des déshumidificateurs de l’exploitation, qui extraient l’humidité de l’air. Les eaux usées sont purifiées dans un fourneau solaire puis réinjectées vers l’exploitation.

Vous avez déjà eu de mauvaises récoltes?

Pas pour l’instant. Lorsque nous avons débuté, nous avons soigneusement inspecté toutes les cargaisons de plantes et de graines en provenance de la terre pour nous assurer qu’elles ne contenaient pas de mauvaises herbes ou d’insectes. Cela nous a permis d’avoir aujourd’hui une exploitation quasiment exempte de nuisibles.

Vous regrettez l’exploitation que vous aviez sur terre?

Pas le moins du monde! J’ai même appris à apprécier les hamburgers de lapin!

Dans le numéro de mars/avril 1988 du magazine 21st Century, un article racontant le réveillon du 31 décembre 2019 d’un agriculteur vivant sur la lune se montre moins optimiste quant à la facilité d’élever des animaux dans l’espace. Ainsi, les auteurs Frank Salisbury et Bruce Bugbee imaginent:

«C’est l’heure d’aller au restaurant pour le dernier repas lunaire de 2019. La carte nous permet de choisir à l’avance pour trois jours. Il nous a fallu choisir quel menu du jour nous désirions lors du petit déjeuner afin de garder un régime soigneusement équilibré. Le choix est impressionnant si l’on tient compte du fait que notre colonie a moins de 10 ans et que le nombre de 100 occupants initialement prévu a été atteint il y a 5 ans seulement. Aujourd’hui, nous sommes 250 à vivre ici. Nous sommes tous essentiellement végétariens, mais ce n’est pas nécessairement par choix!»

Plus loin, l’article explique que:

«Produire de la nourriture sur la lune est une opération couteuse pour plusieurs raisons. Tout d’abord, nous ne pouvons compter sur le soleil comme source d’énergie pour la photosynthèse. La nuit lunaire dure près de 15 journées terrestres et lorsque le soleil brille, il est difficile d’utiliser sa lumière directement pour nos cultures. Même s’il était possible d’étanchéifier une serre comme celles que l’on voit sur terre, elle ne pourrait jamais contenir une pression atmosphérique suffisante à la fois pour les plantes et les êtres humains qui s’en occupent.»

Un problème de goût

Sorti en 1986, le livre d’Arthur C. Clarke Le 20 juillet 2019 : une journée dans la vie de la planète Terre se passe la même année que l’article de Salisbury et Bugbee. Il prévoit notamment que la nourriture dans l’espace ne sera pas des plus délicieuses –non pas parce qu’elle sera nécessairement insipide, mais pour une raison physiologique.

«Plus tôt dans la semaine, Bonnie a choisi son menu à l’avance pour plusieurs jours. Elle n’a désormais plus qu’à se laisser glisser jusqu’au réfectoire pour prendre son plateau en plastique. À table, sa place l’attend, avec des aimants pour tenir les couverts: un couteau, une fourchette, une cuillère, une paire de ciseaux.

Cette dernière sert à ouvrir les innombrables sachets en plastiques. Au milieu de la table, le jeu de tuyaux à eau rappelle ceux que l’on trouve chez les dentistes. Bonnie n’a qu’à attraper l’un de ces tuyaux et le glisser dans un sachet en plastique pour voir le produit lyophilisé absorber l’eau. Pour son petit déjeuner, elle a choisi des pêches thermostabilisées, des œufs brouillés et une saucisse lyophilisés, des cornflakes aux mûres déshydratés, du jus d’orange et du café en bouteilles de plastique compressibles.

Le seul problème est qu’aucun de ces produits n’a vraiment bon goût. Ce n’est pas dû au fait que le produit a été séché puis reconstitué; c’est à cause de la congestion de ses sinus. Si l’apesanteur permet de vivre le rêve de la lévitation et du vol sans effort, elle suppose aussi d’avoir constamment une sensation de nez bouché.»

C’est un jeu auquel nous jouons encore aujourd’hui. Le numéro de mai/juin 2007 de Nutrition Today imagine à quoi ressemblera un jour le fait de s’alimenter sur Mars:

«Les astronautes devront avoir un régime équilibré aussi bien dans l’espace que sur Mars afin que leurs ressources énergétiques et nutritionnelles leurs permettent d’affronter les difficultés posées habituellement par les rigueurs d’un vol spatial, notamment la perte de calcium osseux et l’absence de protection des radiations extérieures.

Dans l’un des scénarios, des capsules inhabitées seraient envoyées sur Mars avant les astronautes pour leur fournir des réserves d’eau et de nourriture lorsque la navette atteindrait la planète. Les partisans d’une mission martienne habitée affirment que de la nourriture fraîche pourrait ainsi être disponible lorsque la navette rejoindrait la planète. Selon eux, il serait possible de faire pousser des fraises, d’élever des lapins et de produire d’autres sortes d’aliments dans des conditions contrôlées.»

La plupart de ces représentations de notre future alimentation spatiale présentent un trait commun: nous voulons recréer des mini-terres partout où nous allons. C’est peut-être l’édition du 30 avril 1961 du Philadelphia Inquirer qui le montre le mieux.

Dans un article pleine-page sur «La vie dans l’espace», une immense illustration présente une colonie spatiale installée sur un astéroïde creux. Un tracteur laboure le sol. Un garçon pêche un poisson dans une mare. Trois vaches broutent au loin.

Dans le même esprit, une scène du film de Stanley Kubrick 2001: l’odyssée de l’espace, œuvre culte de science-fiction sortie en 1968, montre trois astronautes manger des sandwiches en disant qu’ils sont meilleurs aujourd’hui qu’ils ne le furent autrefois. La simplicité du sandwich permet au spectateur de se retrouver dans cette scène –un sandwich, comme à la maison.

Autant l’enfant de 5 ans qui sommeille en moi est encore tout excité à l’idée d’une glace pour astronautes, autant je trouve que la nourriture terrestre a quelque chose d’extrêmement réconfortant. Un jour, lorsque je finirai par prendre mes vacances si désirées sur Mars, j’imagine que j’aurai envie d’un sandwich. Un bon vieux sandwich comme ma Maman (ou M. Kubrick) savait les faire.

Matt Novak

Traduit par Yann Champion

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