Monde

La crise menace le modèle vietnamien

Daniel Vernet, mis à jour le 30.05.2009 à 17 h 31

Comme en Chine, le parti unique a échangé la croissance contre le pouvoir.

Quand on se promène à Hanoï, Da Nang et encore plus Ho Chi Minh Ville - l'ancienne Saïgon -, on se sent spontanément d'accord avec Roger Cohen. Le chroniqueur du New York Times estimait récemment que «passer de la moto à la voiture occupera certainement plus la prochaine génération que militer en faveur d'une démocratie pluraliste». Au Vietnam comme en Chine d'ailleurs, deux pays qui ne s'aiment pas beaucoup mais qui ont un système similaire de « léninisme de marché ».

Vingt ans après la révolte de Tien An men et la chute du mur de Berlin, l'heure n'est plus aux révolutions mais, écrit Roger Cohen, à une «évolution pacifique». «Au fur et à mesure que les classes moyennes de la Chine et du Vietnam deviennent plus exigeantes pour ce qu'elles consomment, elles seront aussi plus exigeantes en tant que consommateurs de gouvernement». Et de parier que dans vingt cinq ans, ces deux pays connaîtront plutôt plus de démocratie et de liberté, obtenues par une évolution pacifique, que moins.

Le pari n'est pas gagné d'avance. Comme le remarque Jean-Claude Pomonti dans son livre Asie du Sud-Est 2009, la vision d'un processus de «démocratisation» doit tenir compte des facteurs d'incertitude «même quand la plupart des gens vivent deux ou trois fois mieux que voilà un demi-siècle».

Or ces facteurs d'incertitude sont nombreux. Les dix dernières années ont été prometteuses. A la suite de la politique d'ouverture économique commencée au tournant des années 1980-1990, les taux de croissance ont atteint 8% au Vietnam. Le niveau de vie a été multiplié par deux. Le pays compte aujourd'hui autant de téléphones portables que d'habitants. Les investissements étrangers ont  afflué, y compris ceux de la diaspora vietnamienne que le gouvernement encourage maintenant à placer son argent dans la mère patrie. Des chantiers se sont ouverts un peu partout dans le pays pour rénover les infrastructures, attirer les touristes étrangers, créer dans les grandes villes des centres d'affaires.

Comme en Chine, le parti unique veille à ce que l'ouverture économique ne se traduise pas par un désordre politique. Dans ce domaine, il souffle le chaud et le froid, alternant les signes de dégel avec les périodes de reprise en main. Internet est le moyen de communication qui permet de faire entrer l'air frais de l'extérieur. C'est aussi une soupape de sûreté car la chaleur ne ponte que dans les espaces clos, ainsi que le remarque Roger Cohen.

Est-ce à dire que le Vietnam — et la question vaut pour la Chine — est sur la voie d'une évolution vers plus de démocratie soutenue par la croissance économique et le progrès des technologies de la communication? Ce serait trop simple. Les craintes de débordement et de chaos qui hante les dirigeants chinois — et Vietnamiens — depuis la perestroïka de Gorbatchev et les manifestations de Tien An men, les ont amenés à passer avec leurs populations une sorte de contrat. Les termes peuvent se résumer ainsi: enrichissez-vous comme bon vous semble aussi longtemps que vous ne mettez pas en question le pouvoir politique.

Or la crise économique mondiale et ses conséquences dans des pays qui ont bâti l'essentiel de leur croissance de ces dernières années sur les exportations en direction du monde occidental risquent de mettre à mal ce contrat social. Au Vietnam, le gouvernement est coincé dans le dilemme entre relancer l'activité par la demande intérieure et freiner l'inflation, qui avait été jugulée avant la crise après avoir atteint 25%. Les employés ont de plus en plus de mal pour acheter la motocyclette qui représente le premier signe extérieur de bien-être. Son coût représente six mois voir un an de salaire. Pour ne rien dire de la voiture qui est l'étape suivante.

Des grèves ont éclaté dans plusieurs entreprises, appartenant à des investisseurs étrangers. Elles n'étaient pas dirigées contre le pouvoir mais elles ne peuvent que l'inquiéter car des débordements sont toujours possibles. Elles illustrent en tous cas la fragilité de la situation. Les nouvelles classes moyennes ne s'adonneront pas à la revendication politique au risque de perdre le statut acquis ces dernières années. En revanche, si la période de forte croissance touche à sa fin, le régime devra trouver un autre moyen de mobiliser la société. Le recours aux veilles méthodes classiques des partis uniques ne peut alors être totalement exclu. Il n'y a sans doute pas lieu d'être pessimiste, mais il vaut mieux être vigilant que trop confiant.

Daniel Vernet

Photo: devant une boutique à Hanoï

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