Monde

Religieux, orthodoxe et gay en Israël

Kristell Bernaud, mis à jour le 04.07.2012 à 6 h 50

Comment concilier une vie homosexuelle et religieuse? Plusieurs associations ont lancé publiquement le débat en Israël. Leur objectif est d’attirer la tolérance du monde rabbinique.

Lors de la gay pride à Jérusalem le 28 juillet 2011. REUTERS/Baz Ratner

Lors de la gay pride à Jérusalem le 28 juillet 2011. REUTERS/Baz Ratner

En 2011, Tel Aviv a été élue la ville la plus gay-friendly au monde. Edénique pour les homosexuels, la ville blanche a fait du drapeau arc-en-ciel l’un des ses attributs. A une soixantaine de kilomètres plus au sud, Jérusalem offre une toute autre ambiance. La ville sainte laisse planer une atmosphère austère. Les homosexuels sont à peine visibles. «Mon petit ami refuse que je le prenne par la main dans les lieux publics, témoigne David Jonas, Président de l’association israélienne gay religieuse Havruta. Cela le gêne. »

Comme David, les gays religieux à oser sortir de l’ombre sont de plus en plus nombreux. Cette année, lors de la gay pride de Jérusalem, des homosexuels religieux ont défilé en marge du cortège. Ils luttent avant tout pour conserver leur identité homosexuelle sans pour autant renoncer à leur identité religieuse. Ces dernières années, plusieurs associations gays religieuses ont vu le jour en Israël. Havruta est l’une d’entre elles. Aujourd’hui, elle compte 500 membres. Mais près de 300 d’entre eux mènent une double vie.

Peut-on concilier une vie homosexuelle et religieuse? «Oui», défend Daniel. Elevé dans une famille religieuse traditionnaliste, Daniel a pourtant traversé de longues années de souffrance et de détresse. «Quand j’étais jeune, je pensais que je ne pouvais pas être gay et religieux à la fois. Mais je n’avais pas envie de choisir! C’était très dur pour moi de le faire. J’ai essayé de refouler mon homosexualité, j’ai eu quelques petites amies, mais ça n’a pas marché. C’est seulement à l’âge de 26 ans que j’ai compris que je pouvais être gay et religieux. J’étais assez mûr pour comprendre, pour m’accepter tel que je suis.»

Une «abomination»

L’homosexualité est un tabou dans le judaïsme. La Torah stipule que l’acte sexuel entre hommes est une «abomination» (Lévitique, 18, 22). Si les relations entre les personnages bibliques de David et Jonathan ont parfois été interprétées comme ambigües, les exégètes ont très souvent décrété qu’il ne s’agissait pas d'homosexualité mais bien d’une amitié très forte.

Si le texte biblique dit que l'homosexualité est une abomination, alors il n’y a pas d’autres solutions que de la combattre, estime-t-on dans le monde rabbinique. Les rabbins voient les gays comme des âmes perdues qui se sont éloignées du chemin de la foi. De plus, la vie juive religieuse tourne autour de la famille. Dans le judaïsme, le mariage et la procréation sont des commandements de la Torah. Résultat: la majorité des juifs orthodoxes gays se marient, font des enfants et cachent leur identité sexuelle, de peur d’être mis au ban de leur communauté religieuse.

L’orientation sexuelle ne serait pas interdite

Pour remédier à cette situation, le rabbin Ron Yosef mène une croisade depuis ce jour où il a fait son «coming out». Une «sortie de placard» inattendue et explosive. C’était en 2009. A 35 ans, Ron Yosef a publiquement affiché son homosexualité lors d’une émission télévisée. Une première pour un rabbin orthodoxe. Il témoigne:

«C’était une façon de dire: regardez je suis religieux orthodoxe et gay C’était la seule manière d’avoir un débat responsable sur le sujet pour faire évoluer les mentalités.»

Le Rabbin Ron Yosef a ouvert une brèche dans le débat sur l’homosexualité au sein du monde religieux. Son cheval de bataille: faire asseoir les rabbins autour d’une même table et ouvrir un dialogue rabbinique sur ce problème. Il ne s’agit pas de modifier la loi juive, explique le rabbin, mais de comprendre que «la loi religieuse n’interdit pas l’identité homosexuelle. La halakha (ensemble des règles du judaïsme) prohibe l’acte sexuel mais pas l’orientation sexuelle. Le problème est que les instances rabbiniques ne séparent pas les deux. Moi, je dissocie les deux. Quel est alors le problème si je fais quelque chose qui n’est pas interdit par la Torah? Pourquoi devrais-je être accusé de pêcher?» Ron Yosef peut se targuer d’avoir lancé un nouveau débat.

«Dans l’histoire du peuple juif, jamais jusqu’à maintenant, aucun religieux n’est venu dire aux rabbins que seul le sexe est interdit mais pas l’orientation sexuelle. S’ils arrivent à reconnaître ça, alors ils devront accepter les gays. »

Il y a trois ans, Ron Yosef a rédigé une lettre envoyée aux rabbins et leaders du monde orthodoxe. Il y rappelle son attachement aux préceptes du judaïsme orthodoxe, mais affirme que les homosexuels ne doivent pas être reniés de leur communauté, ni être obligés de se marier. Aujourd’hui, plus de 160 rabbins soutiennent sa démarche, même s’il y a trois ans, ils le considéraient comme un «illuminé». Mais Ron Yosef reconnaît que la reconnaissance de l’homosexualité dans le monde religieux relève d’un travail de titan.

«Il y a une ouverture aujourd’hui, mais elle est mince. Les rabbins les plus influents du milieu orthodoxe ne veulent toujours pas évoquer le sujet. Pourtant, ils doivent prendre conscience que selon les textes et leur interprétation, j’ai raison et ils ont tort. Mais c’est un processus qui va prendre du temps. Je comprends qu’ils soient dans une position inconfortable. Je respecte ça mais nous devrions discuter, débattre, trouver une solution.»

Un an avant son «coming out», Ron Yosef a fondé la première association religieuse homosexuelle HOD (acronyme pour les mots hébreux «homosexuels» et «religieux»). En quatre ans, plus de 6000 personnes se sont adressées à l’association, un chiffre qui ne cesse d’augmenter. Les individus ont entre 16 et 60 ans, mariés, religieux traditionnels ou encore orthodoxes…

HOD leur fournit écoute, conseils et soutien psychologique. Beaucoup d’entre eux sont en état de détresse. Près d’un tiers évoquent le suicide. D’après le rabbin, trois des personnes qui sont entrées en contact avec l’association depuis son origine se sont données la mort. «Les gays religieux se battent contre eux-mêmes. Grâce aux associations, ils se sentent entourés.»

Après être avoir déclaré publiquement son homosexualité, Ron Yosef a tout de même fait l’objet de menaces. Mais il assure ne pas avoir peur. Il continue d’officier dans l’une des synagogues de la ville balnéaire de Netanya. «Au départ, mon «coming out» a mis ma communauté religieuse dans une position difficile et inconfortable. Mais j’ai bénéficié de leur respect, du fait que j’officie là-bas depuis plus de 12 ans.»

La Torah pour excuse

L’association Kamoha («vous») s’adresse uniquement aux homosexuels orthodoxes. Elle compte plusieurs centaines de membres sur sa liste mail. Une fois par mois, l’association organise des rencontres à Jérusalem et Tel Aviv, à l’abri des regards. En moyenne, 30 participants, jeunes pour la plupart, se dévoilent pendant ces rares espaces de liberté. Amit, le directeur de Kamoha, explique:

«Notre objectif n’est pas de modifier la halakha. Nous sommes religieux. Nous voulons faire partie de la communauté religieuse. Nous faisons toutes les halakhotes (lois juives). Nous ne voulons pas être différents.»

L’association oeuvre pour faire «changer les mentalités». Amit précise:

«Je pense que les religieux se servent de la Torah comme excuse à leur homophobie. Nous voulons empêcher les gens de répudier les gays et de les menacer de mort. Nous nous battons contre cette mentalité, nous essayons d’influencer le monde religieux pour qu’il devienne plus tolérant. »

Une «thérapie» pour les gays

Kamoha propose à ceux qui le souhaitent des «thérapies de conversion», sorte d’ateliers avec des psychologues professionnels, eux mêmes religieux, pour ramener les gays sur le chemin de l’hétérosexualité. Mais tous les homosexuels «ne sont pas aptes à aller en thérapie, observe Amit. C’est une affaire très personnelle.» Le directeur de l’association qui a lui-même expérimenté ce processus avoue qu’il n’a pas eu d’effet sur lui. Mais il assure que grâce à cette thérapie, certains ont abandonné leur penchant homosexuel pour se «ranger» et se marier.

L’association vient de lancer un autre projet. En collaboration avec un rabbin, elle offre aux hommes gays la possibilité de se marier avec une lesbienne. Le mariage et la parentalité étant des commandements de la Torah, il permet ainsi à ces hommes et à ces femmes de confession juive de vivre en conformité avec leur religion. Un projet qui soulève toutefois de nombreuses objections au sein du monde religieux mais aussi de la communauté homosexuelle.

Le dilemme de la famille

Vivre son homosexualité reste une affaire très personnelle. Issue d’une famille traditionnaliste, J. a su très jeune qu’il était gay. A la fin de son adolescence, il s’éloigne de la religion, se qualifiant même d’athée et s’adonne pleinement à sa vie homosexuelle. Mais son désir de fonder une famille et d’avoir des enfants l’obsède. A l’âge de 25 ans, taraudé par ce problème existentiel, il prend conscience avec douleur qu’il doit faire un choix entre une vie de famille et son homosexualité. Il décide de revenir à la religion et se met à prier.

«J’ai compris que c’était dans la religion que je trouverai mon salut. Je cherchais un support, un soutien pour m’amener à fonder une famille. Comme la religion va de pair avec la famille, je me suis adressé à Dieu pour oublier mon attirance pour les hommes. J’ai beaucoup souffert, mais c’est la foi qui m’a aidé à sortir de mon homosexualité.»

A l’âge de 31 ans, il se marie. Cinq enfants vont naître de cette union. J. assure avoir mené une vie «droite» pendant 20 ans. «La pratique de l’hétérosexualité a refoulé mon homosexualité, même si elle est toujours restée ancrée au fond de moi. Mais c’est un sacrifice qui valait la peine.»

Mais son mariage finira par un échec. J. a divorcé il y a un an.

«Je ne souhaitais pas divorcer car je savais que cela me ramènerait inévitablement à mon orientation sexuelle.»

Aujourd’hui, J. fréquente à nouveau les hommes. Il ne veut plus faire de sacrifices, ni se mentir à soi-même, même s’il garde l’anonymat quant à son homosexualité. Au sein de diverses associations anonymes, il raconte son expérience personnelle à d’autres gays. «Je leur raconte que je ne regrette rien, que j’ai fait un sacrifice comme un autre, comme chacun doit en faire dans son existence.» Dans la pratique, J. concède qu’il est très difficile d’être gay et religieux. Il constate autour de lui que beaucoup de gens renient la pratique religieuse à cause de leur homosexualité. Si sa foi est restée intacte, J. avoue ne plus observer autant les commandements de la Torah.

«Cela me gêne beaucoup, car je fréquente beaucoup moins les religieux. La plupart se cachent dans une vie matrimoniale. Même si je suis gay, l’amour de Dieu est trop fort pour que je quitte la religion. J’aspire à pouvoir concilier ma vie religieuse et sentimentale, à trouver un compagnon religieux avec qui nous pourrons vivre pleinement notre foi. »

Une vie schizophrène dans un pays pourtant ouvert sur les droits des couples homosexuels: droit à l’adoption ou encore au congé de paternité. La société israélienne laïque est très tolérante sur le sujet. Tel Aviv est un modèle d’intégration pour les couples gays. Daniel, lui, souhaite rester vivre à Jérusalem. Au dessus de la fenêtre de sa chambre, flotte le drapeau arc en ciel.

«Ici, j’ai besoin d’exprimer mon identité gay. C’est vrai qu’il serait plus certainement plus facile de vivre à Tel Aviv. Mais j’aime Jérusalem et je souhaite me battre pour en faire une ville plus tolérante. »

Kristell Bernaud

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