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Les vins de Bordeaux en crise?

Temps de lecture : 5 min

Le millésime 2011 sonne-t-il la fin de l’euphorie et des prix délirants atteints pour les meilleurs crus de Gironde, 900 à 1.000 euros la bouteille pour Lafite 2009, Ausone et Cheval Blanc? Que font les amateurs, collectionneurs et spéculateurs à l’heure des ventes en primeur du millésime 2011?

La vinothèque.
La vinothèque.

C’est le gourou américain Robert Parker qui, au début du printemps, avait cru bon de signer l’arrêt de mort du millésime 2011: aucun intérêt, la qualité n’est pas là. S’abstenir.

Quelques semaines plus tard, l’œnophile new-yorkais aux redoutables jugements revenait sur son verdict et annonçait la publication dans sa Wine Letter de châteaux plus ou moins glorieux à mettre en cave. Le bougre répondait à la demande de kyrielles de marchands de vins américains, anglais, suisses, indiens, inquiets d’avoir à cesser leurs achats de vins de Bordeaux: que dire aux clients fidèles, amateurs de rouges de Pauillac, Margaux, Saint-Estèphe et autres Sauternes? Vendre d’autres vins? Lesquels?

En même temps que les négociants de Bordeaux, Robert Parker se décidait à la fin mai à donner des notes de 90 à 100 aux principaux crus classés 2011 –il reste que le millésime le plus récent ne suscite aucune passion, et pas la moindre envolée des cours, à l’inverse des superbes millésimes 2009 et 2010: de formidables réussites en Gironde.

Un marché atone

«En 2011, à Bordeaux, le moins bon côtoie le meilleur, écrit Jean-Marc Quarin, critique de vins reconnu, collaborateur de Decanter, le magazine culte anglais. L’hétérogénéité marque le millésime, de bons vins rouges, mais surtout de très bons blancs secs et des vins liquoreux de haut niveau.»

Pourquoi se précipiter? Quel intérêt pour des bordeauxphiles, des revendeurs, des connaisseurs à acquérir en primeur des rouges passables, sans génie, que l’on pourra toujours avoir en 2013 quand ils auront été élevés?

«Le marché, ces jours-ci, est atone, explique Xavier Milhade, négociant et propriétaire des Châteaux Recougne et Boutisse, les Chinois ne sont pas là et les clients habituels –marchands, grandes surfaces, exportateurs– qui ont des allocations de châteaux ne se manifestent pas. Même les premiers grands crus, les vins star comme Cheval Blanc, Lafite, Margaux, Latour, Haut-Brion ne partent pas. Les prix ont baissé de 50 % par rapport à 2009 : Cheval Blanc cote 460 euros, Lafite parti à 550 euros est retombé à 420 euros et le reste suit. Cela dit, il y a d’excellents crus de Pomerol et de Saint-Émilion qui sont le haut du panier, à mettre en cave absolument.»

La chute des cours est générale: des Lafite 2008 sortis à 1.200 euros sont proposés à 550 euros. Des grands hôtels de Paris comme le Four Seasons George V faisaient des réservations de 48 bouteilles de Lafite ou de Mouton Rothschild: la hausse vertigineuse des cours a réduit les achats à 6 bouteilles! Comment revendre un Margaux 2009 acheté 900 euros? 2.700 euros, coefficient trois, le minimum. Il y a peu d’acheteurs, même pour des clients riches qui logent dans des suites à 1.500 euros.

Les Chinois ne veulent plus payer

En 2008, 2009, 2010, ces prix fous, jamais vus pour des vins jeunes à attendre dix à quinze ans pour un noble Pauillac ou un Château Margaux, ont été forgés pour les milliardaires de Hong Kong, de Pékin ou de Shanghai qui veulent des valises Vuitton, des sacs Hermès et des costumes Dior –c’est la fascination pour les marques françaises et pour des vins de luxe: le même réflexe. «Les Chinois ne boivent pas de vin, ils boivent des marques», dit un importateur de la place bordelaise.

Brusque retournement de la situation. Les Chinois ne veulent plus payer ces tarifs hors normes. Ils ont été conseillés, renseignés par des financiers de Hong Kong et des experts en vins basés à Shanghai. De plus, les faux flacons pullulent, des contrefaçons de Lafite, de Pétrus (une bouteille vide coûte 400 euros), de Cheval Blanc et même de Romanée Conti, le vin le plus cher du monde –le 2009 à 10.000 euros– polluent le marché. Prudence et suspicion, d’où l’assèchement des acquisitions et la désespérance des négociants bordelais.

Cela dit, la Chine reste le premier pays importateur de vins français avec 367 millions de dollars en 2011, loin devant les Etats-Unis.

«Pour bien vendre nos vins, il faut une qualité constante, une marque connue et de bonnes notes de Robert Parker, souligne Xavier Milhade qui a obtenu 92/100 pour le Château Boutisse, cru classé de Saint-Émilion. Le vin part très bien aux Etats-Unis par palettes entières de 600 bouteilles, c’est l’effet Parker.»

Ce professionnel, rompu aux arcanes du marché, cite des crus classés 2011 de bon rapport qualité-prix comme le Château Calon Ségur autour de 60 euros, Pontet Canet à 66 euros, Beychevelle à 55 euros, Haut-Bailly à 40 euros, et Carbonnieux en rouge et en blanc autour de 30 euros –des prix remarquables pour le marché français.

De son côté, Jean-Marc Quarin recommande en primeur 2011:

  • A nos Amours de Lafont Fourcat, simple bordeaux rouge, suave, charnu, au fruité pur. 15,5/20. 14 euros.
  • Clos Puy Arnaud, Côtes de Castillon, nez truffé, bouche veloutée, vivante, grande finale. 16/20. Autour de 20 euros.
  • Château Angludet, Margaux, tanins soyeux, un délice supérieur aux crus classés. 16,5/20. Autour de 24 euros.
  • Clos Manou, simple Médoc, amoureusement travaillé, évoque plus Pauillac et Saint-Julien. 16,75/20. Autour de 20 euros.
  • Château Pichon Longueville Baron AOC Pauillac, second cru classé. Coup de cœur, grand vin, subtil, puissant et raffiné qui vaut les premiers crus classés, vingt ans en cave. Autour de 100 euros.

Vous pouvez consultez le guide Quarin.

La vinothèque de Bordeaux propose un tarif 2011 très intéressant:

  • Sociando Mallet, cru bourgeois du Haut-Médoc, une valeur sûre et un prix compétitif. 23,50 euros.
  • Lynch Bages, grand Pauillac de la famille Cazes, un «must». 68 euros.
  • Lascombes, un cru classé de Margaux en progrès, une affaire. 48 euros.
  • Cantemerle, un cru classé de Haut-Médoc, bon prix. 23 euros.
  • Cos d’Estournel, superbe second cru classé de Saint-Estèphe, d’une étonnante régularité. 115 euros.

Tous ces vins du Médoc en majorité sont dans l’enfance. Ils doivent être élevés en barriques de chêne et ne seront livrés qu’au premier semestre 2013. Oui, les connaisseurs recherchent d’abord des vins mûrs, prêts à boire ou des millésimes récents de haute qualité: une cave est vivante et doit s’enrichir. Voici des Bordeaux sélectionnés par Guillaume Cottin, gérant de la Vinothèque.

  • Château d’Armailhac 2006, cru classé appartenant à Philippine de Rothschild, un Pauillac souple, aimable. 49 euros.
  • Château Bouscaut 2009, un cru classé de Pessac Léognan rond, élégant, grand millésime historique. 24 euros.
  • Château La Chapelle de Lafon-Rochet 2009. Le second vin d’un Saint-Estèphe charmeur, gras et finement boisé. 33 euros.
  • Château Haut-Marbuzet 2006, le vin célébrissime d’Henri Duboscq se bonifie en vieillissant et la finesse enchante. 40,70 euros.
  • Château Langoa Barton 2007, l’un des deux Saint-Julien d’Anthony Barton, un cru classé d’une grande classe, harmonie et saveur, pour les fêtes. 59,90 euros.

Ces vins de bonne lignée n’affichent pas des tarifs somptuaires. Pour tout dire, ils sont abordables et peuvent réjouir vos hôtes. Il est inexact de soutenir que le négoce de Bordeaux est tombé sur la tête et que l’arrogance des châtelains dépasse les bornes: seuls les crus de rêve genre Pétrus et Yquem atteignent des sommets. Il n’y aurait plus de bordeauxphiles en Europe et aux Etats-Unis si tous les beaux crus de Gironde, chers à François Mauriac et à Ernest Hemingway, addict du Château Margaux, devenaient inaccessibles. Le marché fluctue selon la qualité, le génie des millésimes, une notion capitale inventée par les courtiers de Bordeaux. C’est le millésime qui situe la classe du vin.

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  • 9 rue des Capucines 75001. Tél.: 01 42 60 85 76. 27 rue de Marignan 75008. Tél.: 01 45 63 18 98.

Nicolas de Rabaudy

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