Monde

Israël à la manœuvre

Jacques Benillouche, mis à jour le 29.05.2009 à 6 h 23

A quelques jours de deux élections au Liban et en Iran, l'Etat hébreu se prépare à toutes les éventualités en réalisant des exercices militaires de grande envergure.

Soldats israéliens de retour de Gaza en janvier 2009. Jerry Lampen / Reuters

Soldats israéliens de retour de Gaza en janvier 2009. Jerry Lampen / Reuters

Toutes les branches militaires (terre, mer et air) ainsi que la défense passive participeront à des manœuvres du 2 au 6 juin dont la finalité ne manque pas d'étonner. Le porte-parole de Tsahal, d'habitude prolixe quand il s'agit d'informer les journalistes, s'est montré très réservé sinon gêné pour expliquer la signification de ces opérations conjointes. Pourtant, les expériences à munitions réelles n'ont jamais fait défaut dans le pays. Le centre de Tel-Aviv avait subi les Scuds irakiens, le nord les Katiouchas du Hezbollah et le sud les roquettes du Hamas. Même les gamins y sont habitués puisqu'avant de jouer au foot, ils apprennent à descendre dans les abris. Pendant une semaine, les Israéliens vont vivre au rythme du canon et au son des chasseurs.

Nul ne se permet de mettre en doute en Israël le bien-fondé d'un tel exercice imposé par le gouvernement mais il convient de s'interroger sur les raisons de ces manœuvres sous-entendent. Car, annoncées à grand renfort de publicité et qualifiées par les autorités militaires de «grande ampleur», elles sont dotées du degré maximum sur l'échelle qui n'en comporte que trois. Cette classification contraindra toute une population à se terrer dans les abris au cours du troisième jour, à 11h précises, dès que retentira la sirène d'alarme nationale. Selon la zone où ils se trouvent, les Israéliens ne disposeront alors que de trente secondes au Golan, contre 2 à 3 minutes ailleurs, pour s'y précipiter. Cette distinction de durée ne peut être considérée comme fortuite. Le nord avec les Syriens et le Hezbollah, alliés affirmés de l'Iran, est à la frontière de tous les dangers, celle d'où pourrait venir la riposte.

Israël simulera une attaque aérienne sans précédent qu'un ministre a détaillée de manière laconique: «Israël aura à souffrir simultanément de frappes de missiles et d'attentats terroristes lors du prochain conflit. Ce n'est pas une situation imaginaire. Ce n'est pas déconnecté de la réalité et s'il y a une guerre, il est très probable que cela se produise. Si quelqu'un nous attaque, nous serons prêts». Pour justifier les dépenses engagées pour cet exercice, alors que le pays est frappé par la crise économique la plus virulente depuis les Intifada, les théories ne manquent pas.

La première, issue de la réflexion des stratèges, consiste à émettre l'idée qu'Israël a décidé d'attaquer les bases nucléaires iraniennes. Il doit en conséquence préparer son opinion publique à une riposte punitive et désordonnée de la part du régime iranien qui ne pourra montrer aucune faiblesse. La presse échafaude des hypothèses, souvent farfelues, mais nul n'est capable de dire quand et comment interviendra cette opération de grande envergure. Cependant, ce remue-ménage en dit long sur les conséquences que l'Etat juif semble accepter de subir. L'annulation des visites du Premier ministre israélien en Europe vient accréditer l'idée qu'il préfère éviter les questions auxquelles il ne pourra répondre. Il n'est pas non plus en état de donner une quelconque assurance à ses hôtes en ce qui concerne la politique préventive qu'il compte mettre en œuvre pour défendre la sécurité de son pays.

L'exercice pourrait aussi s'assimiler à une opération purement psychologique entrant dans le volet militaire d'une guerre d'information ou de désinformation. Il s'agit de déstabiliser les populations palestiniennes et iraniennes pour les inciter à ne pas soutenir leurs activistes respectifs et pour se rallier les opinions publiques en les menaçant d'une guerre totale. Les images et les informations deviennent de véritables armes de guerre dont Tsahal tient à se servir.

Dernière théorie, celle des trois messages que Netanyahou tient à adresser au président américain d'abord, qu'il presse de s'engager de manière plus coercitive contre les Iraniens faute de quoi il agirait tout seul, puis aux Iraniens et aux Libanais qui sont à la veille de leurs élections. L'exercice planifié de longue date a été maintenu malgré un calendrier politique défavorable. La visite de Barack Obama au Caire le 4 juin, les élections libanaises le 7 juin et l'élection présidentielle iranienne du 12 juin donnent à penser que le Premier ministre israélien veut affirmer son indépendance vis-à-vis des préoccupations internationales. Il se doit d'influencer l'avenir de la région. Les Libanais et les Iraniens ont intérêt, selon lui, à «bien voter» s'ils veulent garantir la tranquillité de leurs pays respectifs.

Mais en donnant aux militaires la tâche de préparer la population, il savait pertinemment qu'il ne pouvait qu'accroitre les risques de tension dans la région. Les paroles du chef d'Etat-major israélien ne pourront rassurer personne sur les intentions réelles de Tsahal: «Le dialogue a été ouvert entre l'Iran et les Etats-Unis, et, en ce qui concerne l'armée israélienne, il s'agit de l'unique moyen de stopper les iraniens». Cette modération, suspecte de la part de l'éventuel ordonnateur de l'attaque contre l'Iran, rappelle les termes apaisants utilisés par Itzhak Rabin et Moshé Dayan à la veille du déclenchement de la guerre des Six-Jours.

Si les enjeux militaires sont réels, cet exercice ressemble fortement à un écran de fumée sur ce qui se prépare réellement. En fait, les véritables manœuvres se passent à l'étranger, à la frontière irako-iranienne dans des bases prêtées par les Américains, aux confins du Soudan où des raids israéliens ont décimé des convois d'armes iraniennes à destination de Gaza ainsi qu'au large de Gibraltar, à 4.000 km de Tel-Aviv, où l'aviation israélienne s'exerce à combattre à très longue distance de ses bases.  

Le mois de juin risque d'être chaud.

Jacques Benillouche

Image de une: Soldats israéliens de retour de Gaza en janvier 2009. Jerry Lampen / Reuters

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