Monde

La nouvelle bataille d'Okinawa

Mathieu Gaulène, mis à jour le 05.07.2012 à 6 h 41

L'île, sous souveraineté nippone depuis 40 ans, ne se sent pas japonaise. Alors que les militaires américains sont toujours omniprésents, les Okinawais rêvent d'un retour aux sources.

Une manifestation devant la base américaine de Futenma, en 2010. REUTERS

Une manifestation devant la base américaine de Futenma, en 2010. REUTERS

Le Japon fête cette année le retour sous sa souveraineté de l'île d'Okinawa, sous occupation militaire américaine de 1945 à 1972. Mais sur ces îles formant l'archipel Ryûkyû, le temps est à l'introspection et aux souvenirs douloureux. Lors de sa venue le 15 mai 2012 sur l'île, le Premier ministre japonais Yoshihiko Noda a promis d'«alléger le fardeau des habitants de l'île». Quarante ans après le retour d'Okinawa dans le giron japonais, l'heure n'est pas à la célébration de l'identité nippone, mais bien de celle d'Okinawa, voire de la culture des îles Ryûkyû, l'ancien nom chinois de ces îles.

La guerre du Pacifique continue d’y hanter les mémoires, certains habitants prétendant qu'on y voit toujours les fantômes des enfants tués. Après avoir connu la colonisation japonaise au XIXe siècle et un violent processus d'acculturation, la bataille d'Okinawa, trois mois de combats d'avril à juin 1945, aura été le summum de l'horreur dans la guerre, avec la mort de 240.000 personnes dont 123.000 civils, un cinquième de la population de l'île [1]. Et si la bataille se poursuit dans les têtes, c'est que les habitants d'Okinawa continuent à subir, chaque jour depuis plus de 60 ans, les vrombissements d'avions et d'hélicoptères, ainsi que des crashs parfois mortels.

Malgré la restitution de l’île il y a quarante ans, les habitants vivent toujours la présence américaine comme une nouvelle occupation. Les Etats-Unis y possèdent encore un droit d'occupation permanente, avec plusieurs bases utilisant des pans entiers de l'île —les trois quarts des bases militaires présentes sur le sol japonais sont concentrées à Okinawa, et la possibilité d'introduire des armes nucléaires sur l'île, ce qui est théoriquement interdit au Japon.

US go home!

La guerre du Vietnam, un âge d'or pour les commerçants de l'île — quand les soldats américains, pas sûrs de revenir vivants, dépensaient toutes leurs économies dans les bars, clubs et bordels de la capitale de Naha— n’est plus et ne compense plus le poids de la présence de l’armée américaine. Qui devient petit à petit insupportable: incidents causés par les soldats américains en ville, viols, accidents d'avions militaires, nuisances quotidiennes…

En 1995, le viol d'une jeune fille de 12 ans par 3 soldats américains a été le catalyseur d'humiliations quotidiennes. Les habitants de l'île ont alors manifesté massivement pour la fermeture des bases américaines.

Rien n’a vraiment changé depuis. L’armée américaine contrôle toujours 20% du territoire et s’est enfermée dans ses bases. Cela fait seize ans que les autorités américaines et japonaises essaient de se mettre d'accord pour déplacer loin des habitations l'aérodrome militaire de Futenma. L'armée américaine y fait des essais notamment avec ses avions hybrides Ospreys, qui connaissent de nombreux accidents. En 2009, la victoire du PDJ après plus de 50 ans de domination de la droite avait ravivé l'espoir d'une fermeture progressive des installations américaines, à commencer par le transfert de celle de Futenma hors d'Okinawa.

Alors que le PDJ promettait un déplacement hors d'Okinawa, c'est la solution américaine qui semble prévaloir, c'est-à-dire reconstruire l'aérodrome sur une île artificielle au nord de l'île, sur la côte d'Henoko. Mais celle-ci est mal acceptée par les habitants de l'île en raison de la présence d'une barrière de corail et d'espèces marines en voie de disparition comme le Dugong. Dernier épisode en date: alors que le gouvernement japonais avait annoncé le 27 juin qu'il autorisait les Etats-Unis à déployer les avions américains MV-22 et CV-22 Osprey sur la base aérienne d'Okinawa, le gouverneur d'Okinawa a fait savoir le 1er juillet qu'il s'y opposait.

L’économie locale reste dépendante de Tôkyô et des bases militaires américaines. On parle au Japon avec sarcasme d'une économie reposant sur les «3K»: les bases militaires (kichi en japonais), les subventions publiques pour la construction (kôkyô kôji) et le tourisme (kankô).

La préfecture la plus pauvre du Japon

Okinawa est une destination de rêve pour les Japonais. 4,6 millions de touristes s'y rendent chaque année, ce qui génère 15% des revenus de l'île. Dès la rétrocession d'Okinawa, pour aligner le niveau de vie des habitants de l'île sur la métropole, des transferts financiers massifs sont opérés jusqu'en 2001 et représentent 30% des revenus annuels de la préfecture. Des travaux publics métamorphosent l'île avec la construction d'autoroutes et de bâtiments publics divers. Las, Okinawa reste cependant la préfecture la plus pauvre du Japon et celle ayant le taux de chômage le plus élevé, au-delà des 9%.

D’où un sentiment de trahison exacerbé et l’évocation du souvenir douloureux de la colonisation japonaise au XIXe siècle. Alors que la langue des îles Ryûkyû se parlait encore, les professeurs instituent un rite humiliant qui va perdurer jusqu'en 1972.

Tous les matins, le premier élève qui prononce un mot en uchinâguchi se voit remettre une sorte de bonnet d'âne qui se transmet tout au long de la journée en fonction des écarts à la langue japonaise. Ceci est vécu comme un jeu par les enfants, mais s'avère une arme redoutable pour faire passer la langue d'Okinawa au rang de folklore.

Un retour de la culture locale

Paradoxalement, c'est pendant l'occupation américaine que les habitants d'Okinawa se sont sentis le plus japonais. Aujourd'hui, certains essayent de faire revivre cette langue, qui est notamment enseignée dans les universités d'Okinawa. Car d'après plusieurs sondages menés dans les années 2000, les habitants se sentent sans complexe «Okinawaiens avant d'être Japonais» [2].

Ce retour aux sources, à la culture originelle de l'île, est aujourd'hui très bien incarné par la culture populaire de l'Archipel. Le cas le plus emblématique est celui de la chanteuse Cocco, originaire de l'île. Sa carrière s'est déroulé en deux temps: la chanteuse se produit d’abord au Japon, ne fait pratiquement jamais référence à son origine d'Okinawa et refuse de se produire sur l'île, par peur d'être récupérée comme un produit culturel prêt à consommer pour des Japonais en mal d'exotisme.

Mais après s'être retirée de la scène pendant plusieurs années, elle fait le choix en 2006 de donner son premier concert à Okinawa et s'engage résolument pour une défense de son île, contre les bases militaires [3]. La culture des îles Ryûkyû se fait de plus en plus présente jusqu'à son dernier album sorti en 2010, Emerald, avec des chansons faisant désormais explicitement référence aux souffrances accumulées des habitants de l'île, et chantées en partie dans la langue d'Okinawa.

La jeune génération d'Okinawa grandit désormais au gré des épisodes de Ryujin Mabuyer, super-héros d'Okinawa.

Cette série télévisée locale apparue dans les années 2000 est devenue très populaire dans l'île, au point qu'elle est même diffusée au Japon. Elle multiplie les clins d'oeils et références culturelles des îles Ryûkyû, avec des héros s'exprimant en partie en uchinâguchi, une première dans une série télévisée locale et la preuve que les habitants renouent aujourd'hui sans complexe avec leur culture d'avant la colonisation japonaise. Pour les enfants de l'île, s'exprimer avec des mots en okinawaien est devenu aujourd'hui kakkoi, c'est-à-dire «cool».

Mathieu Gaulène

[1] Patrick Beillevaire, Okinawa: disparition et renaissance d'un département, Le Japon contemporain, Fayard, 2007. Retourner à l'article

[2] «Les Okinawaiens ne sont-ils que des porcs?» 40 ans de la rétrocession d'Okinawa au Japon, Asahi Shinbun, 10 mai 2012. Retourner à l'article

[3] Kazuhiko Yatabe, Coco d'Okinawa: un autre regard sur la domination coloniale du Japon, Hermès 52, 2008. Retourner à l'article

Mathieu Gaulène
Mathieu Gaulène (7 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte