Life

Comment appartenir à la société secrète de Wimbledon

Yannick Cochennec, mis à jour le 29.06.2012 à 14 h 09

Le tournoi du Grand Chelem n'est pas dirigé par la fédération britannique de tennis, mais par un club privé. Si vous n'êtes pas de la famille royale ou Amélie Mauresmo, difficile d'en faire partie.

La reine Elizabeth II à Wimbledon, le 24 juin 2010. REUTERS/Pool/Oli Scarf

La reine Elizabeth II à Wimbledon, le 24 juin 2010. REUTERS/Pool/Oli Scarf

Le savez-vous? Wimbledon est un tournoi du Grand Chelem organisé par un club privé contrairement à Roland-Garros, l’Open d’Australie et l’US Open placés chacun sous l’égide et la responsabilité d’une fédération nationale de tennis.

Le vénérable All England Lawn Tennis and Croquet Club, qui accueille l’épreuve et qui, dans un mois, sera le cadre du tournoi olympique des Jeux olympiques de Londres, a la mainmise sur l’épreuve depuis son année de naissance, en 1877, sachant qu’il reverse ses nombreux profits à la LTA, la fédération britannique de tennis.

Baptisé outre-Manche The Championships, le tournoi s’est installé en 1922 sur son site actuel de Wimbledon, dans la banlieue sud-ouest de Londres. Le All England Club —la version abrégée de son appellation car le croquet n’est plus trop pratiqué dans son enceinte– est une institution de la haute société londonienne en lien avec la monarchie.

La Reine, Elizabeth II, en est, selon le terme britannique, the patron, soit la première personnalité. Au cours de son règne, elle a visité à quatre reprises le tournoi (en 1957, 1962, 1977 et 2010), le Prince Charles, son fils, s’étant assis à son tour, mercredi 27 juin, dans la loge royale de 75 places du Centre Court pour la première fois depuis 1970.

Si la famille royale dans ses sphères les plus élevées n’est pas passionnée par le tennis comme le laissent transparaître ses très rares apparitions (contrairement à leur ancêtre George V, véritable fan), elle n’en a pas moins ses «privilèges». Au sein du club existent ainsi –eh oui– des toilettes uniquement dévolues au souverain en place et qui ne peuvent servir à personne d’autre.

Gagner le tournoi

Depuis 1969, la Reine délègue en réalité son pouvoir de patron à son cousin, le Duc de Kent, qui est le président du club et remet le trophée tous les ans en simple. C’est un rite immuable qu’il accomplit toujours de la même manière en pénétrant sur le court dans un silence de cathédrale puis en saluant mécaniquement quelques-uns des ramasseurs de balles qui lui font une sorte de haie d’honneur.

Jusqu’en 2001, il était assisté dans sa tâche par son épouse, la Duchesse de Kent, qui récompensait la gagnante et la finaliste du simple dames et avait eu notamment à consoler en 1993 la perdante, la Tchèque Jana Novotna, qui s’était littéralement effondrée dans ses bras. Mais en rupture de banc avec la famille royale –shame, elle s’est convertie au catholicisme– et rencontrant pendant longtemps des problèmes de santé —une profonde dépression— la Duchesse de Kent, figure familière pour les amateurs de tennis, a depuis disparu de la loge royale et des écrans des téléspectateurs.

Le club compte 375 membres de plein droit et une centaine de membres honoraires qui ne bénéficient évidemment pas des mêmes avantages que ces membres permanents. Parmi ces membres honoraires figurent d’anciens champions. En effet, tout joueur qui remporte en simple et uniquement en simple The Championships devient automatiquement membre honoraire. C’est le cas, par exemple, d’Amélie Mauresmo, victorieuse en 2006.

Les membres permanents ont, eux, davantage de pouvoirs comme celui, non négligeable, de pouvoir acheter pour leur entourage deux billets tous les jours sur le Centre Court. Ils constituent aussi et surtout une sorte de noyau dur de la haute société britannique que flatte l’appartenance à un tel club. Essayez de vous procurer la liste de ces membres et vous récolterez une polie mais très ferme fin de non-recevoir du All England Club.

Une liste d'attente cinquantenaire

Au sommet de cette institution sportive britannique qu’est Wimbledon, à l’instar des courses d’Ascot ou des régates de Henley, se trouve un comité d’une dizaine de membres à la tête duquel est élu un chairman qui est la face représentative du tournoi. Depuis octobre 2010, cet homme tout puissant s’appelle Philip Brook.

Comment devenir membre de Wimbledon? La question hante les nuits de nombreux candidats qui, pour certains, patientent sur une très longue liste d’attente de 1.000 noms… depuis plus de cinquante ans. En 2008, un certain Ian McKelvie avait révélé qu’il espérait depuis soixante-quatre ans, sa mère ayant fait sa première demande pour lui en 1944!

En fait, comme Wimbledon ressemble à une sorte de société secrète aux mystères insondables, il est difficile de comprendre les raisons de l’admission de l’un et du refus de l’autre, même si des règles de départ sont établies. En effet, pour postuler au statut de membre permanent, il faut d’abord se prévaloir de la connaissance de quatre membres permanents du club. S’en suit un inlassable lobbying qui paye ou ne paye pas.

Au-delà du fait d’avoir le loisir de dire –so chic– que l’on est member et que l’on peut donc s’asseoir pendant le tournoi dans la tribune réservée à cette caste de beautiful people (à la gauche de la loge royale), la position de membre donne également la possibilité de pouvoir jouer sur le gazon sacré de mai à septembre à l’exception des courts principaux.

Toutefois, la tradition veut que quatre dames disputent un double sur le Centre Court juste avant le début de The Championships, histoire de tester l’herbe avant le coup d’envoi des hostilités.

A côté des champions

Pour certains membres, le bonheur peut même s’avérer encore plus complet: ils ont la chance de côtoyer les champions de très près. C’est l’une des nombreuses particularités du tournoi. Lors de chaque conférence de presse dans la salle principale, les joueurs sont assistés d’un membre assis à côté d’eux, cravate verte et mauve aux couleurs du club autour du cou, qui est là pour donner le top de départ et le top de fin et pour tenter d’écarter éventuellement les questions baroques –ce qui peut arriver avec les tabloïds jamais à court de sensationnel pendant la quinzaine.

Précisons que comme les joueurs, qui doivent porter obligatoirement des tenues à dominante de blanc, chaque membre doit respecter un dress code très strict qui a d’ailleurs été sèchement rappelé cette année afin d’éviter toute tentative de tenue vaguement débraillée –«to avoid any embarrassment», comme indiqué. Un mail, accompagné de photos de «modèles» à suivre, a été adressé en ce sens à tous les membres.

Inutile d’ajouter que tout ce petit monde tiré à quatre épingles doit être absolument sur son 31 lors du dîner des champions qui suit la finale du simple messieurs le dimanche soir et à laquelle sont priés de participer tous les vainqueurs dans un hôtel huppé de Londres –smoking de rigueur pour le vainqueur, robe de princesse pour la gagnante. Jadis, ce cérémonial très pompeux incluait un bal ouvert par les deux lauréats du simple, mais cette coutume s’est éteinte au début des années 1980.

Au milieu de ses rites désuets, comme celui de ne pas jouer le premier dimanche afin de… préserver la tranquillité des riverains ou de réserver des vestiaires particuliers aux seules têtes de série, Wimbledon essaye néanmoins de s’adapter à son temps.

Yannick Cochennec

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte