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Application iPhone, Google Suggest: le tabou autour du mot «juif» alimente les fantasmes

Claire Levenson, mis à jour le 06.07.2012 à 11 h 47

Entre indignation, quand un service Internet désigne des personnes comme juives, et non-dits, par exemple dans le secteur médical, la France a un problème avec le mot «juif».

Le début de l'article «juif» dans L'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, via Wikimedia Commons.

Le début de l'article «juif» dans L'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, via Wikimedia Commons.

Lorsque les médias ont découvert l'existence de l'application «Juif ou pas juif» l'année dernière, une tornade d'indignation s'est abattue sur son créateur, le programmeur informatique Johann Levy, qui s'est fait abondamment insulter sur Facebook. L'application —qui recensait des célébrités juives— a été comparée à l'étoile jaune, des chroniqueurs ont dit que ça leur donnait la nausée, et les associations antiracistes ont dénoncé un outil «infiniment dangereux», qui a fini par être interdit.

Pendant ce temps, sur le site feujworld (voir la rubrique VIF, very important feuj!), ainsi que dans un livre intitulé Le Judaïsme pour les nuls, des listes de personnalités juives sont toujours disponibles, des informations qui n'ont pour l'instant menacé ni les juifs de France, ni l'unité de la République.

Ce qui gênait probablement —plus qu'une réelle peur qu'il était dangereux de dire que Patrick Bruel et Natalie Portman sont juifs—, c'était cet intitulé si direct, «Juif ou pas juif», une formulation loin des contournements comme «de confession israélite» ou «d'origine juive». Aux Etats-Unis, on dirait facilement de quelqu'un «She is jewish», mais en France, «Elle est juive» passe plutôt mal.

On essaye d’éviter le mot, parfois en utilisant le verlan «feuj», ou d'autres euphémismes qui virent parfois au lapsus, comme lorsque Claude Guéant, après les meurtres de Toulouse, avait dit «communauté israélienne» au lieu de communauté israélite. On a du mal à le dire, mais c'est un mot que de nombreux Français tapent sur leur clavier pour savoir quelles personnalités sont juives, de François Hollande...

... à Hillary Clinton.

Les algorithmes de Google, qui font apparaître comme première suggestion les mots les plus recherchés, ont eu le mérite de dévoiler cette obsession spécifiquement française. La situation est paradoxale: surtout, il ne faut pas en parler (à cause du scandale à la suite de l'application iPhone), mais seul face à son écran d'ordinateur, on veut absolument savoir qui est juif. On peut même supposer que le tabou alimente les fantasmes, et donc la frénésie des recherches Internet.

Une fierté identitaire qui passe mal

Il y a quelques années, une blogueuse anglaise a écrit un manifeste du «nouveau juif» –fier et sans gêne– par opposition au «juif ancien», qui «parle de son identité juive comme s'il s'agissait d'une maladie incurable». Avec son application iPhone, Johann Levy visait plutôt les «nouveaux» juifs, mais ce type de fierté identitaire passe encore assez mal en France. Avec l'affaire Google et la volonté des associations de ne pas faire apparaître le mot juif comme suggestion, n'y a-t-il pas un risque de donner l'impression que les juifs français veulent cacher leurs origines?

Ce débat fait ressurgir le problème de «la peur d'être juif ou d'être démasqué», écrivait la fondatrice du site juif Alliance. Le président de l'UEJF, Jonathan Hayoun, parle de trouver un équilibre entre «rendre le mot tabou» et «ouvrir la boîte de Pandore de l'antisémitisme».

En France, est-ce qu'on ne penche pas parfois trop du côté du non-dit? Pour l'historienne Maud Mandel, de l'université de Brown aux Etats-Unis, cette curiosité sur Internet représente en quelque sorte «la face cachée de l'assimilation à la républicaine»:

«C'est ironique car, traditionnellement en France, la religion et l'origine ethnique restent quelque chose de personnel, dans la sphère privée. Mais malgré ce cadre, les gens veulent savoir.»

Occulté même en cadre neutre

Pourtant, le réflexe en France est d'éviter d'en parler, même dans des cadres apparemment neutres comme le monde médical.

En Amérique du Nord, on entend beaucoup parler du risque élevé qu'ont les femmes d'origine juive ashkénaze de contracter certains cancers. En France, comme l'explique Hagay Sobol, le responsable du département d'oncologie génétique à l'Institut Paoli-Calmettes de Marseille, on n'en parle que de manière indirecte, car «chaque pays doit faire avec ses contraintes culturelles».

Un médecin ne demandera donc pas à une patiente si elle a des origines juives. Il l’apprendra de manière détournée en parlant des antécédents familiaux, ou en regardant le nom.

Sur le site de l'Institut national du cancer, la page sur les prédispositions génétiques au cancer du sein ne mentionne pas les origines juives ashkénazes comme facteur de risque, alors que l'équivalent canadien en français donne l'information sans réticence.

Pour tenter de comprendre notre rapport compliqué avec le mot juif, on peut commencer par lire le dictionnaire. Dans l'édition 2001 du Grand Robert de la langue française, après la définition de juif comme membre d'un peuple et pratiquant d'une religion, vous trouverez l’usage ancien: «Usurier. Personne âpre au gain». Le tout illustré par une citation tirée de L'Avare de Molière:

«Quel Juif, quel Arabe est-ce là? C'est plus qu'au denier quatre.»

Au XIXe siècle, le mot juif avait acquis une connotation tellement négative que les juifs français décidèrent de s’en débarrasser et de le remplacer par israélite. Un membre de l’assemblée représentative des juifs de France appelait en 1806 à «faire supprimer entièrement le mot juif dans la langue française» à cause du «dédain» et du «mépris vulgairement attachés au mot». Le mot israélite, sans connotation péjorative et censé symboliser l'intégration des juifs de France, avait alors pris le dessus.

On entend encore «Fais-pas ton juif»

Au fil des années, les deux termes ont évolué: la communauté juive s'est réappropriée le mot juif à partir des années 1970, comme l'explique la sociologue Chantal Bordes-Benayoun (dans le livre Un modèle d'intégration: juifs et israélites en France et en Europe), alors qu’israélite est maintenant vu comme un terme un peu dépassé.

Pourtant, le contour des définitions reste flou. Dans son enquête sur les juifs de France en 2009, la sociologue Dominique Schnapper notait que certaines personnes interviewées étaient très critiques du terme israélite qu'ils qualifiaient «d'hypocrite», «négatif» et «vieille France», alors que plus de 20% choisissaient encore de se définir comme Français «de confession israélite».

Quant à l'usage ancien de juif, il n'a pas disparu depuis Molière. Encore aujourd’hui en France, on peut entendre «Fais-pas ton juif» comme l'équivalent d'«arrête d'être radin», pas seulement au collège mais aussi dans les grandes agences de publicité.

L'écrivain américain Rosecrans Baldwin, qui a travaillé un an dans la pub à Paris, raconte dans un livre que pour certains collègues, les clients peu généreux étaient «radins comme des juifs», et que protester contre ce type de remarques vous faisait passer pour un ringard politiquement correct...

Claire Levenson

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Droit de réponse du Pr Hagy Sobol: Choc culturel ou perte en ligne ?

Il n’est pas nécessaire de faire référence aux travaux de Samuel Huttington sur « Le choc des civilisations », ni à la récente polémique suscité par Henri Guéant lors des présidentielle 2012 en France, pour noter qu’il existe des différences culturelles. Le récent article de Claire Levenson journaliste à Slate.fr en est une parfaire illustration.

L’auteur considère qu’il y aurait en France des réticences à aborder le domaine des origines ethniques, et tout particulièrement quand il s’agit de sujets juifs. Pour valider son hypothèse, la journaliste américaine revient sur les récentes polémiques suscitées par l’application « iphone juif ou pas juif » et le service « Google suggest » qui désigne comme « juif » un certain nombre de personnalités lors des recherches internet. Sa conclusion est qu’il existe un tabou et qu’« aux Etats-Unis, on dirait facilement de quelqu'un «She is jewish», mais en France, «Elle est juive» passe plutôt mal ».

Pour achever sa démonstration, Claire Levenson, affirme que « le réflexe en France est d'éviter d'en parler, même dans des cadres apparemment neutres comme le monde médical. » Et c’est à ce moment précis qu’elle me fait rentrer en scène, alors que le sujet officiel pour lequel j’avais été interviewé, en tant qu’universitaire, devait avoir trait à la santé * : « En Amérique du Nord, on entend beaucoup parler du risque élevé qu'ont les femmes d'origine juive ashkénaze de contracter certains cancers. En France, comme l'explique Hagay Sobol, le responsable du département d'oncologie génétique à l'Institut Paoli-Calmettes de Marseille, on n'en parle que de manière indirecte, car «chaque pays doit faire avec ses contraintes culturelles». Et plus loin d’expliquer : « Sur le site de l'Institut national du cancer, la page sur les prédispositions génétiques au cancer du sein ne mentionne pas les origines juives ashkénazes comme facteur de risque, alors que l'équivalent canadien en français donne l'information sans réticence. »

A la lecture de cet article, on pourrait craindre que par des prises de position « idéologiques » ou en raison d’un « tabou culturel » sur le mot juif, les professionnels de santé français feraient courir à leurs patients des risques inutiles en ne voulant pas poser les questions qui s’imposent. Fort heureusement, il n’en est rien. Pour le prouver, il suffit de se référer aux différents articles que nous avons publié sur le sujet, et en particulier les recommandations nationales de prise en charge médicale des sujets à haut risque de cancer du sein rédigées à la demande du Ministère de la Santé.

S’il existe un très fort consensus dans les pratiques médicales d’un pays à l’autre, basé sur les résultats d’études scientifiques internationales, pour autant, nous avons effectivement constaté des variations reposant sur des déterminants culturels. A titre d’exemple, en 1998, l’ablation préventive des seins chez une femme porteuse d’une mutation d’un gène de prédisposition lui conférant un risque proche de 80% de développer un cancer mammaire était considérée comme une mutilation par les experts français, alors que ce n’était pas le cas aux USA. Mais ces variations observées chez les médecins, sont aussi présentes chez les patientes avec une moindre acceptation de cette chirurgie par les femmes françaises comparées à leurs homologues anglo-saxonnes, en raison de la valeur « symbolique du sein » qui diffère entre les deux sociétés. Il n’est pas exclu que l’organisation de la santé puisse également avoir une influence avec un système d’assurance privé et une très forte judiciarisation privilégiant les approches plus « radicales » aux Etats Unis qu’en France.

 

Par contre, l’affirmation selon laquelle, il existerait en France un tabou spécifique autour du mot juif empêchant un médecin de poser directement la question à un patient lors d’un interrogatoire médical, n’est pas valide. Si réticence culturelle il y a, elle est globale quelle que soit l’origine : juive, auvergnate ou monégasque ! Et un détour par le contexte juridique français en matière de discrimination pourrait expliquer, tout au moins en partie, cette réticence attribuée aux praticiens français : « La discrimination commise à l'égard d'une personne physique ou morale par une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public, dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions ou de sa mission, est punie de cinq ans d'emprisonnement et de 75000 euros d'amende… ».

D’une manière plus générale, ce sont les dérives que l’on a connu au XIXième siècle avec l’eugénisme, puis au XXième siècle avec le régime Nazi ou sous l’aire communiste avec les théories de Lyssenko qui ont nourri les textes fondateurs de la Déclaration Universelle sur le Génome Humain et les Droits de l'Homme de l'Unesco , adoptée par l'ONU et qui encadrent de manière précise aujourd’hui les pratiques de la génétique.

Comme on peut aisément le constater, on est bien loin du fantasme et du tabou, mais beaucoup plus proche du principe de précaution. A moins que notre divergence d’opinion ne soit le résultat d’une de ces fameuses différences culturelles entre américains et français. Mais il n’est pas exclu non plus que ce soit un problème de communication, « de la perte en ligne » comme il peut en exister lors d’une interview entre une journaliste et un professeur de médecine ?

* Je suis journaliste à New York, je fais des recherches pour un article sur www.slate.fr autour de la prévention du cancer chez les femmes à haut risque, et notamment sur les différences entre la France et les Etats-Unis. J'ai une petite question pour vous: Aux Etats-Unis, on parle beaucoup du haut risque des femmes ashkénazes, auxquelles on propose les tests BRCA1 et BRCA2. Ma question: est-ce qu'il y a aussi une sensibilisation à ce sujet en France, ou la réticence française à parler des "origines ethniques" limite-t-elle la circulation de l'information?

Claire Levenson
Claire Levenson (141 articles)
Journaliste
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