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Comment réussir son shooting de mode quand on est amateur?

Tim Wu, mis à jour le 29.07.2012 à 8 h 15

Quand on a une fois dans sa vie photographié des mannequins avec du matériel de pro, on n’a plus du tout envie de photographier ses potes.

Germaine, modèle photographié par Tim Wu

Germaine, modèle photographié par Tim Wu

A l’automne dernier, deux de mes amies, Bree et Pam, m’ont demandé si j’accepterais d’être le photographe de leur toute nouvelle start-up de mode, Nesh NYC. A première vue, c’était une mauvaise idée. Je les ai averties que mon expérience était limitée (mon portfolio de portraits se limitait à des photos de ma femme prenant un air patient pendant que je bricolais les lumières).

Mais elles étaient sérieuses, alors j’ai dit oui. De mon point de vue, le défi se présentait ainsi: un photographe amateur pouvait-il créer d’assez bonnes images avec un matériel basique, du genre de celui qu’on trouve sur Amazon ou à la boutique de photo new-yorkaise B&H? C’est ce qu’on allait voir.

Bien sûr, si j’avais bien quelques inquiétudes, l’idée m’enthousiasmait au plus haut point. Il faut reconnaître que de nombreux hommes se laisseraient tenter par l’opportunité de jouer avec du matériel sophistiqué, entourés de belles femmes portant des vêtements moulants. Mais après dix années à photographier en amateur, j’avais aussi très envie de me lancer dans l’équivalent photographique de «la chasse au gros gibier».

La photographie de mode est un extrême du domaine, qui nécessite les meilleurs équipements et savoir-faire. En outre, j’étais attiré par l’idée de la photo sans compromis. D’accord, la gestion de la réalité et l’amour des imperfections humaines sont des sujets parfaitement dignes d’intérêt.

Mais le fait est que prendre des photos artistiques d’amies qui tournent autour de la quarantaine, c’est mission impossible. Ça doit être pour ça que les gens prennent tant de photos de leurs chiens. Au lieu de rechercher la beauté cachée, pourquoi ne pas adopter une approche plus directe? On prend un objectif sophistiqué, on installe des lampes hors de prix, on engage un mannequin professionnel et c’est parti mon kiki. En tout cas, c’est ce qui m’a donné envie de le faire.

Montrer le vêtement, mais surtout capturer «l’humeur»

«Des vêtements de yoga que l’on peut porter en talons hauts», telle est la description de la ligne de vêtements Nesh présentée dans un récent article. Le concept est d’imaginer des vêtements qu’une femme peut mettre à son cours de yoga avant d’aller, par exemple, à un cocktail, sans se sentir négligée (Nesh résout un problème auquel je n’ai personnellement pas beaucoup réfléchi, mais enfin je vois l’idée). Deux des trois fondatrices, la créatrice Bree Chambers et la manager Pam Elden, deux vétérans de l’industrie de la mode, en ont eu l’idée pendant leur formation de professeur de yoga.

Je ne suis sûrement pas objectif, mais à mes yeux leurs vêtements ont l’air superbe, quelle que soit celle qui les porte. J’aime tout particulièrement leurs pantalons qui s’inspirent des cuirs de motards, et dont l’originalité fait défaut à la plupart des justaucorps.

Où prendre les photos? Aussi improbable que cela puisse paraître à l’ère de la délocalisation, Nesh fabrique tous ses vêtements à Manhattan, dans la 36e rue. Dans un atelier au milieu des bureaux, la troisième co-fondatrice, Connie Basile, supervise un groupe d’hommes et de femmes qui cousent des vêtements pour de vrai (activité que je croyais à tort avoir déserté New York au siècle dernier). L’endroit était petit, mais il ferait l’affaire.

Pour me préparer, j’ai passé pas mal de temps à me renseigner sur les aspects techniques de la photographie de mode (il existe pas mal de matériel sur Internet et ailleurs) et à regarder des catalogues de vêtements et autres magazines que je ne lis jamais d’ordinaire, comme Vogue et Harper’s Bazaar. Je me suis rendu compte qu’il existe une grande différence entre les doubles pages des magazines et, par exemple, un catalogue [de vente par correspondance, NDLR] J. Crew.

Dans les magazines et même dans la publicité, montrer le vêtement n’est pas aussi important que de capturer «l’humeur.» J’ai remarqué qu’on ne peut pas vraiment dire où la photo est prise, à quelques exceptions près, mais que la texture du fond peut durcir ou adoucir le ton de la photo. J’ai également remarqué que nombre de prises étaient réalisées sur un fond d’un blanc pur «sans coutures», ce qui signifie qu’on ne peut pas voir où s’arrête le mur et où commence le sol.

Il n'y a aucune limite aux sommes que l'on peut dépenser pour l'éclairage 

Je me suis rapidement rendu compte que pour faire ces prises de vue professionnelles, il allait me falloir plus de lumière et un moyen de créer cet arrière-plan blanc homogène. La perspective d’acheter du nouveau matériel était à la fois excitante et terrifiante.

Comme la plupart des photographes, la seule idée d’un équipement professionnel me fait saliver. Malheureusement, je savais aussi d’expérience qu’il n’y a pratiquement aucune limite aux sommes que l’on peut dépenser pour l’éclairage. Une fois qu’on commence à s’emballer devant des trucs comme des bols de beauté, des volets de projecteurs, des softbox et des coupe-flux (j’adore le vocabulaire de l’éclairage), c’est sans fin.

Le «bon matos» coûte des milliers de dollars, mais Nesh est une start-up, nous avons donc opté pour le minimalisme et commencé avec le matériel le moins cher possible. J’avais déjà de bons flashs monoblocs et une softbox; nous y avons rajouté d’autres flashs chinois à environ 150 dollars chacun, des parapluies à 17 dollars pièce et un rouleau de papier géant qui, une fois déroulé, créerait un arrière-plan sans coutures, ainsi que des tripodes pour porter le tout. Quelque part j’étais un peu gêné de n’acheter que le moins cher, mais même avec des premiers prix l’addition grimpe vite. Et puis je me suis dit que si les photos n’étaient pas bonnes, je pourrais toujours mettre ça sur le dos du matériel.

Nous étions prêts pour un galop d’essai, ce que nous fîmes avec une amie appelée Rachel, actrice à Broadway et professeur de yoga (son dernier rôle était dans la production Mamma Mia à Broadway). A l’aide de manuels en ligne, j’ai préparé l’arrière-plan sans coutures, ce qui nécessitait d’éclairer à la fois le modèle et le mur. Nous avons commencé les photos et, à ma grande surprise, Rachel sembla soudain flotter au milieu d’un nuage. Et ça c’était le côté positif. J’avais utilisé des lumières trop fortes, ce qui donnait l’impression qu’elle portait le nuage sur elle en fait—ses vêtements étaient veinés de blanc sur les photos finales. Nous avions encore beaucoup de chemin à faire.

Economisez sur les objectifs et mettez le paquet sur un bon mannequin

Après avoir tout recalibré, nous nous sommes fixés comme objectif de faire d’entrée de jeu des prises assez bonnes pour être utilisées pour le lancement du site de Nesh. Le mannequin était une copine de Bree et Pam appelée Arianna, magnifique modèle et actrice moitié philippine, moitié allemande.

«La séance était agréable et hypnotisante» - Tim Wu

Cinq minutes à peine après le début de la séance, j’avais déjà tiré une leçon essentielle à tout aspirant-photographe de portrait: économisez sur les objectifs et mettez le paquet sur un bon mannequin. Une personne normale a l’air absolument canon sur une photo sur cent à peu près, tandis que le ratio d’Ari se rapprochait davantage de 1 sur 3. La plupart des gens sont stressés par l’appareil photo: Ari apportait quant à elle une espèce d’énergie décontractée et contagieuse. La séance était agréable et hypnotisante, même si au bout d’une heure j’étais épuisé.

Avec Ari, nous avons pris beaucoup de bonnes photos mais il restait de nombreux problèmes qui donnaient aux photos un côté très amateur. J’avais énormément de mal à mettre en avant les détails des vêtements noirs. Et je me suis rendu compte qu’il est vraiment très laborieux de photographier un pantalon. On ne devrait jamais sous-estimer la difficulté que représente une parfaite photo de fesses.

Mais les start-ups ne prétendent pas à la perfection, et le site Internet de Nesh a été lancé avec nos deux premières séries de photos. Le site avait cependant l’air un peu curieux avec un seul mannequin pour présenter tous les vêtements. Il nous en fallait d’autres, ce qui m’a conduit à un site Internet particulièrement fascinant, Model Mayhem. Ce site, «où des modèles professionnels rencontrent des photographes modèles», est en réalité un immense marché d’êtres humains séduisants.

Je savais que les mannequins, ou les gens aspirant à le devenir, étaient légion, mais je ne me doutais à quel point—ce site comporte près de 675.000 noms. Moi qui pensais que le monde de la mode était un univers de rosses, j’ai découvert que sur Model Mayhem, tout le monde semble passer son temps à envoyer des fleurs aux autres, à devenir amis et à faire des listes de ses photos préférées. C’est un peu comme Facebook mais avec des vêtements minuscules, voire, pour certaines, pas de vêtements du tout.

Premier casting râté

Notre «annonce de casting» pour Nesh ne promettait qu’un cachet modeste pour quelques heures de photos, mais elle généra des centaines de réponses. Il apparut clairement assez vite que la définition du terme «mannequin professionnel» est plutôt vague. Nous avons par exemple reçu la candidature très sérieuse d’une lycéenne de 16 ans du New Jersey rural, posant dans un costume de Noël vert et rouge, des ballons à la main.

Après de nombreux débats, nous avons engagé deux mannequins. Quand la première est arrivée, il s’est avéré très vite que nous avions fait une erreur. Malgré un book en ligne saisissant, elle semblait avoir pris de l’âge et du poids, et pour être honnête, les vêtements ne lui allaient pas très bien. Certes, selon des critères ordinaires c’était une personne séduisante.

Premiers essais décevants pour le photographe - Tim Wu

Mais à ce niveau, j’avais déjà perdu toute connexion avec la réalité. En outre, pendant la séance elle était raide et semblait attendre bien plus d’indications que je n’en étais capable de donner. Difficile de dire à quelqu’un comment se tenir debout, car aucun mot utilisable ne semble convenir («Tiens-toi comme ça»). A la vérité, je ne savais pas vraiment comment je voulais qu’elle pose —je voulais que ce soit elle qui sache. C’est comme danser en couple sans que personne n’arrive à décider qui mène. Les photos n’étaient pas bonnes et nous avions gaspillé notre temps et notre argent.

Notre mannequin suivant était une blondinette appelée Germaine. Quand elle est arrivée, j’ai été pris d’une soudaine inquiétude, parce qu’elle ressemblait à une personne normale, et je ne sais pourquoi, dans mon imagination, les mannequins doivent sortir de l’ordinaire. Elle était plus petite que je ne le pensais (bien qu’elle eût dit la vérité sur sa taille). Contrairement à Arianna, Germaine était un petit peu timide, ce qui me fit m’interroger sur son attitude face à l’objectif.

«Germaine était un petit peu timide» - Tim Wu

Mes craintes étaient injustifiées. Devant l’appareil, Germaine se transforma en créature d’une beauté saisissante. Tout le pouvoir du mannequin est dans le regard, et le sien «hors caméra» était absolument fascinant: elle donnait l’impression que ce qu’elle regardait était la chose la plus importante au monde. Son réel talent est un calme tranquille qui imprègne toutes les prises.

J’avais mal interprété sa timidité —en réalité, elle dégageait ce genre de paix intérieure qu’ont les nouveau-nés. Elle semblait aussi deviner instinctivement les poses qui allaient fonctionner, et prenait mes suggestions pour les faire siennes. A mesure que nous avancions dans la séance de pose, on aurait dit qu’Aphrodite était apparue parmi nous et tous, nous étions sous le charme. Et j’ai enfin pu faire une photo de fesses correcte.

Enfin récompensé de ses efforts, Tim Wu réalise une photo de fesses satisfaisante - Tim Wu

Au bout de ma huitième séance de pose avec Germaine et quelques autres mannequins, je pense que je commençais à maîtriser un peu le processus (vous en jugerez par vous-même), même si je me range encore dans la catégorie des débutants. Voici la leçon la plus importante que j’en ai tirée: le photographe ne peut que capturer la beauté, pas la créer. Ce qui rend l’équipe aussi importante que le photographe. Si l’on veut de bonnes photos, il faut un professionnel pour la coiffure et le maquillage, quelqu’un d’autre pour s’occuper en permanence des vêtements, et quelqu’un pour tenir le réflecteur ou la source de lumière secondaire.

Je rejoignais une culture encourageant les troubles de l’alimentation

Il faut du temps à un mannequin pour s’échauffer et se détendre, parfois jusqu’à une demi-heure. Les mannequins aiment les feedbacks, mais pas trop de bavardages, parce qu’elles se concentrent intensément. Enfin, étant donné que la communication verbale peut être compliquée, il faut qu’il y ait un genre de télépathie pour que tout se passe bien, de bonnes relations intuitives, comme lorsqu’on danse le tango.

«Son regard "hors caméra" était absolument fascinant» - Tim Wu

Plus subtile encore, cette leçon valable quel que soit le genre de photo: il est de la plus grande importance de voir vraiment la lumière et d’apprécier ses qualités, tout comme un cuisinier comprend la différence entre l’oignon et l’échalote. Faire des photos de mode m’a guéri de mon addiction au matériel d’éclairage: pour la plupart des prises, la lumière du soleil au bon moment de la journée a des avantages qui ne seront jamais égalés.

J’ai aussi appris des leçons décourageantes. Pour commencer, je m’étais mis dans la tête que je ne cherchais pas nécessairement à prendre en photo des mannequins «typiques», c’est-à-dire des femmes très minces aux traits anguleux. Je m’étais dit que je ne trouvais pas ces femmes particulièrement attirantes, alors pourquoi choisir de les photographier?

Hélas, au bout de quelques prises seulement, je me suis retrouvé de plus en plus attiré par ce genre de look justement. Les lignes tranchées qui divisent une photographie rendent bien, et c’est exactement ce que fait un long corps anguleux. Mais l’idée que même à ma toute petite échelle, je rejoignais une culture encourageant les troubles de l’alimentation me déplaisait souverainement.

Photo: Tim Wu

L’autre inconvénient de mon nouveau passe-temps est que prendre en photo des gens normaux sans tous les accessoires autour a perdu de son charme. C’est un peu comme faire une partie de mini-golf après avoir tapé toute la journée avec un vrai club et vu sa balle fuser à des centaines de mètres.

Tim Wu (texte et photos)

Traduit par Bérengère Viennot

Tim Wu
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