Monde

Le monde vu du bunker de Dick Cheney

Timothy Noah, mis à jour le 29.05.2009 à 13 h 15

Accepter un compromis, c'est se suicider.

Le Fort Alamo de la droite américaine se trouve au croisement de la 17e rue et la rue M dans le nord-ouest de Washington, D.C.  L'American Enterprise Institute (l'Institut américain de l'enterprise ou l'AEI) s'y réside, aussi bien que l'hebdomadaire le Weekly Standard. L'incubateur néoconservateur de la guerre en Irak, le Project For the New American Century (le Projet pour un nouveau siècle américain), y a vécu. L'organisation qui lui a succédé, la Foreign Policy Initiative, est juste à côté, aussi bien que le Committee on the Present Danger, une autre organisation néoconservatrice dont la première mission a été de mener la Guerre Froide, mais qui s'est reconvertie en 2004 pour faire la guerre contre le terrorisme. Ce que le croisement de Haight et Ashbury a été à l'Eté d'Amour, celui de la 17e et M est à l'Automne de Préemption.

Sur cette terre sainte est née, au moins en partie, la stratégie consistant à accroître la présence des troupes en Irak (le «surge») sous l'ancien Président George W. Bush, enfantée par l'Iraq Planning Group de l'AEI (bien que l'ancien correspondant du Washington Post, Thomas E. Ricks, dans son livre The Gamble, attribue le mérite principalement au Général d'armée Raymond T. Odierno, qui réside à près de 10 000 kilomètres de Bagdad). Le Président Bush a employé pas moins de 20 chercheurs de l'AEI.  Puisque l'ancien occupant de la Maison Blanche n'était pas disponible, c'était tout à fait logique que l'ancien Vice Président Dick Cheney fasse le discours dénonçant l'administration Obama pour sa réponse molle au terrorisme. 

Le tout petit trek que j'ai fait pour entendre Cheney était nostalgique, car pendant les premières années que j'ai travaillé pour Slate, notre bureau de Washington était dans l'immeuble de l'AEI. Cela devrait sembler un drôle d'endroit pour installer les locaux d'une webzine centre-gauche naissante, mais l'ancien économiste Herbert Stein, chercheur à l'AEI et contributeur régulier à Slate en était responsable. Selon le folklore Slate, nous avons perdu nos locaux au moins en partie à cause de moi; dans un article de 2000, j'ai soutenu l'hypothèse-à tort-que Mme (Lynne) Cheney, chercheur à l'AEI, allait être un handicap à la campagne.  (J'ai aussi écrit que M. Cheney avait «une certaine respectabilité fade.» C'était il y a très longtemps.)

C'était peut-être à cause de cette rubrique, dans laquelle j'ai traité Lynne de menteuse. On dit aussi à Slate que notre expulsion était liée à mes habitudes vestimentaires (un short) dans la cantine luxueuse de l'AEI. Nos souvenirs sont vagues, surtout les miens; je ne me rappelle pas d'en avoir été rapproché ou félicité à l'époque pour ces audaces (bien que je n'oublierai jamais le jour où Michael Novak m'a dit «chut» dans la fameuse cantine). De toute façon, mes souvenirs personnels de 17e et M sont beaux, et en prenant ma place, j'ai salué quelques vieux amis. 

Le Président Obama a astucieusement devancé le discours de Cheney à l'AIE, qui a été annoncé bien en avance, en faisant son propre discours sur sa politique anti-terrorisme à la même heure. Encore plus astucieusement, Cheney a décidé d'attendre la fin du discours du président pour commencer le sien. Son public regardait en silence le webcast de CNN du discours d'Obama, qui a été projeté sur un écran à côté du podium.  Le webcast a été reçu sans incident ou remarque. Une fois le président fini, l'écran est devenu bleu, et Cheney est entré avec le président de l'AEI, Arthur C. Brooks, qui a présenté Cheney en promettant que le public allait entendre «une opinion très informée.»

Cheney a commencé avec une remarque improvisée: «Ca se voit que le président à servi au Sénat et pas à la Chambre des représentants, car à la Chambre, nous sommes limités à cinq minutes.»  Ce commentaire m'a poussé à feuilleter la copie du discours distribuée en avance et à noter qu'elle était de 16 pages. Je laisserai à John Dickerson et Fred Kaplan la tâche de commenter les discours en détail, mais je dirais que celui d'Obama m'a semblé assez bon et celui de Cheney assez fou.  Le discours d'Obama a anticipé plusieurs arguments proposés par Cheney et leur a répondu; et bien que Cheney ait voulu que cela soit aperçu comme un débat, il n'a pas répondu aux contre-arguments d'Obama. A part ses premières phrases d'introduction improvisées, la seule déviation significative que j'ai notée du texte préparé était quand Cheney a dit que «constamment présent dans nos esprits» après le 11 septembre « était la perspective que le pire pourrait arriver - un 11 septembre avec des armes de destruction massive.»  Le texte préparé évoquait «des armes nucléaires.»   

Je ne sais pas si Cheney pensait amplifier ou modérer son discours avec cette révision. D'un côté, le terme «les armes nucléaires» est plus terrifiant dans sa spécificité. De l'autre, «des armes de destruction massive» est un terme de propagande (d'une logique fautive comme je l'ai expliqué antérieurement), et son emploi généralisé dans le discours courant reste un des accomplissements majeurs de l'ère Bush.

Le public d'environ 500 personnes (dont une centaine de journalistes) a applaudi deux fois : à la fin, quand il s'est levé pour ovationner, et quand Cheney a énoncé son thème central :

L'administration semble fière de sa volonté de trouver un juste milieu dans sa politique contre le terrorisme.  Elle trouve peut-être du réconfort en entendant que les deux extrêmes politiques sont en désaccord avec elle. Si la gauche est mécontente avec certaines décisions, et la droite est mécontente avec d'autres décisions, alors il peut sembler que le président est en train de trouver un bon compromis.  Mais dans la guerre contre le terrorisme, il n'y a pas de juste milieu, et les demi-mesures vous laissent à moitié exposés.  Il ne suffit pas d'empêcher quelques terroristes avec des armes nucléaires d'entrer aux Etats-Unis.  Il faut empêcher tous les terroristes avec des armes nucléaires d'entrer aux Etats-Unis.  La triangulation est une stratégie politique, pas une stratégie de sécurité nationale.  Quand le moindre petit indice ignoré ou non poursuivi peut mener à la catastrophe, ce n'est pas le moment de chercher un juste milieu.  Ce n'est jamais le moment de trouver un compromis quand les vies et la sécurité des Américains sont en jeu.

Voilà la nouvelle doctrine de la droite: vous trouvez un compromis, vous mourez. Cheney l'a appliquée au terrorisme, et au moins quelques Républicains se préparent à l'appliquer à la reforme du système de santé.  En attendant l'ascenseur, j'ai entrevu The Four Statesmen, l'énorme portrait néo-classique de l'ancien Président des Etats-Unis Gerald Ford, Helmut Schmidt de l'Allemagne, Valery Giscard d'Estaing et James Callaghan du Royaume Uni peint par Mark Balma. Le tableau commémore la fondation du G-7, la réunion multinationale des ministres de finance qui représentent les plus importantes démocraties capitalistes du monde. C'était la sorte de mission un peu fade mais méritante qui a animé l'AEI quand je suis venu à Washington au début de l'administration de Reagan.

Sous Christopher DeMuth, le prédécesseur de Brooks, l'AEI a rétabli la ligne dure.  Maintenant l'Institut est arrivé à son apothéose en se déclarant l'ennemi de la modération.  Quand les bureaux de Slate étaient ici il y a une décennie, le tableau était au même endroit, mais maintenant il y quelque chose de nouveau.  Il est encastré dans un énorme bouclier de verre.  Ce monument à la coopération a-t-il besoin d'être protégé, au cas où un chercheur en résidence l'attaquerait avec une paire de ciseaux ?

Timothy Noah

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le 21 mai 2009.

Photo: Dick Cheney à l'American Entreprise Institute  Reuters

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