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Israël, Gaza, autorité palestinienne: ce que la victoire des Frères musulmans va changer

Kristell Bernaud, mis à jour le 27.06.2012 à 16 h 26

En quoi la victoire du parti islamiste à la présidentielle égyptienne est-elle une source d'inquiétude pour l’Etat hébreu? Quel impact peut-elle avoir sur le conflit entre Israéliens et Palestiniens?

Prières des Frères musulmans après l'annonce de la victoire de Mohamed Morsi à la présidentielle, le 24 juin 2012, place Tahrir. REUTERS/Suhaib Salemc

Prières des Frères musulmans après l'annonce de la victoire de Mohamed Morsi à la présidentielle, le 24 juin 2012, place Tahrir. REUTERS/Suhaib Salemc

Déjà, en février 2011, la chute de l’ancien raïs égyptien avait suscité peu d’enthousiasme auprès des Israéliens. L’accession du candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, à la tête de l’Egypte, confirme le scénario tant redouté par l’Etat hébreu: voir un parti islamiste accéder à la tête du plus peuplé des pays arabes.

Le Caire, allié stratégique d’Israël sous le règne d’Hosni Moubarak, est devenu un voisin suspicieux. A l’annonce de la victoire de Mohamed Morsi élu avec 51,7% des suffrages, le mot d’ordre du Premier ministre israélien a reflété l’embarras et le malaise qui règnent au sein de la classe politique israélienne. Benyamin Netanyahou a ordonné à ses ministres de ne faire aucun commentaire sur le succès de la confrérie musulmane. Le chef du gouvernement israélien a déclaré «apprécier le processus démocratique en Egypte et respecter les résultats de l’élection présidentielle».

Au lendemain de la victoire de Mohamed Morsi, la presse israélienne a fait front commun pour exprimer son inquiétude. Le principal quotidien populaire, Yediot Aharonot, a titré «Ténèbres en Egypte», en allusion à l’une des dix plaies rapportées dans la Bible. Pour le quotidien de gauche Maariv, la crainte est devenue réalité, assurant que «le traité de paix est mis en doute».

Depuis la chute d’Hosni Moubarak, Israël est sur ses gardes et n’exclut pas un possible conflit avec son voisin égyptien. «Nous sommes très inquiets, assure Zvi Mazel, ancien ambassadeur d’Israël en Egypte. L’idéologie des Frères musulmans est antisémite et anti israélienne. Le fondateur de la confrérie, Hassan al-Banna, préconisait la destruction du peuple juif. Je ne vois pas comment ils peuvent se séparer de leurs pensées et de leurs croyances. N’oubliez pas que pendant sa campagne électorale, Morsi a déclaré qu’il voulait reconquérir Jérusalem. On espère que les Frères musulmans vont continuer le dialogue, préserver la paix et qu’ils feront preuve de pragmatisme. Mais nous redoutons que leur idéologie prime sur le reste.»

Le Parlement égyptien, dominé par les islamistes, avait voté en mars dernier une résolution qualifiant Israël «d’ennemi numéro un de l’Égypte» et  demandait l’expulsion de l’ambassadeur et l’arrêt de la vente du gaz égyptien à Israël. Mais contre toute attente, la chambre basse du Parlement a été dissoute par le Conseil suprême des forces armées, lors des élections présidentielles, laissant pour l’instant le pouvoir législatif aux mains de l’armée. 

Lors de son premier discours en tant que chef d’Etat, Mohamed Morsi a déclaré qu’il respecterait tous les accords internationaux, sous-entendu l’accord de paix conclu avec l’Etat hébreu. L’Egypte et Israël ont scellé la paix lors des accords de Camp David, signés en 1978, par le Président égyptien, Anouar El-Sadate, et le Premier ministre israélien, Menahem Begin, sous l’égide de Jimmy Carter, Président américain. Le traité de paix a permis à l’Egypte de récupérer la péninsule du Sinaï, annexée par Israël, suite à la guerre des Six Jours en 1967.

Mais les accords de Camp David se sont transformés en une paix «froide». Le traité de paix est plutôt impopulaire au sein de la population égyptienne qui soutient la cause palestinienne. Néanmoins, Hosni Moubarak n’en était pas moins un allié de poids pour les Américains et les Israéliens dans la région.

Le Raïs égyptien avait même perdu de son prestige au sein du monde arabe pendant l’opération israélienne Plomb durci contre Gaza à l’hiver 2008-2009. Il avait été accusé de participer au blocus de Gaza en fermant le terminal de Rafah, à la frontière entre l’Egypte et l’enclave palestinienne.

Questions sécuritaires et économiques

Au delà du traité de paix, l’autre inquiétude d’Israël se trouve dans la situation sécuritaire du Sinaï. Le sud de l’Etat hébreu est devenu un nouveau front actif pour l’armée israélienne qui a déployé des renforts le long de sa frontière avec l’Egypte.

L’attaque du 18 juin dernier, qui a coûté la vie à un ouvrier israélien, n’a fait qu’alimenter les inquiétudes d'Israël sur la sûreté de sa frontière au Sud. Depuis la chute de l’ancien Raïs égyptien, l’anarchie règne, les armes circulent en toute impunité, les trafiquants font la loi.

Le Sinaï, devenu zone de non droit pourrait devenir un futur bastion d’intégristes si le nouveau gouvernement ne rétablit pas son autorité. Depuis la bande de Gaza, des groupes armés tentent de s’introduire en Israël, via la Sinaï, pour commettre des attaques sur le sol israélien.

A court terme, les relations entre l’armée égyptienne et son voisin israélien vont être maintenues, notamment sur la question du Sinaï. Mais comment les Frères musulmans vont-ils gérer la situation sécuritaire? Vont-ils rétablir l’ordre ou bien laisser volontairement la péninsule en proie à ses trafiquants et ses groupes armés, en vue de déstabiliser Israël?

Vont-ils laisser les armes transiter par le Sinaï? Vont-ils encourager le Hamas à lancer des roquettes sur l’Etat hébreu? Les questions ne manquent pas et taraudent actuellement l‘establishment militaire israélien. «Nous avons toujours eu un dialogue politique important avec le Caire et l’armée égyptienne, sur les problèmes de sécurité, du Moyen-Orient ou encore de l’Iran, commente Zvi Mazel, l’ancien ambassadeur d’Israël en Egypte. Est-ce que ce dialogue va continuer? Si le nouveau pouvoir en place au Caire décide de stopper toute discussion avec nous, alors ce sera mauvais signe.»

Fait moins connu, les relations économiques entre les deux pays sont elles aussi non négligeables. Ici encore, quelle va être l’attitude du nouveau gouvernement égyptien, en ce qui concerne les échanges commerciaux, la vente du gaz naturel, ou encore les «Qualified Industrial Zones» (QUIZ)?

Cet accord économique permet à l’Égypte, en coopération avec Israël, d’exporter, notamment les produits textiles, vers les États-Unis sans payer de droits de douane. L’accord a été signé en 2005. Six ans plus tard en 2011, l’Egypte a enregistré une hausse de ses exportations de textile de 200 millions à 1,3 milliard de dollars. «Vont-ils maintenir cet accord? s’interroge Zvi Mazel. S’il était révoqué, c’est toute l’industrie textile égyptienne qui pourrait s’effondrer. »

Autre source d’inquiétude pour Israël: la nouvelle alliance égypto-iranienne. Le chef d’Etat fraîchement élu a annoncé son intention de renforcer les relations diplomatiques de son pays avec le régime des Mollahs, afin de créer un «équilibre» stratégique dans la région. «Le rapprochement avec l’Iran était à prévoir, concède Zvi Mazel. Alors que l’Iran était considéré comme un ennemi pour Moubarak, aujourd’hui, l’Egypte n’est plus le leader qui mène le front arabe contre Téhéran. Il n’y a plus d’alliance avec les Américains dans la lutte contre le programme nucléaire iranien. Ca va changer les données stratégiques de la région.»

Les défis internes de l’Egypte

Yaacov Katz, expert israélien des affaires militaires, a pour sa part estimé dans le quotidien  Jerusalem Post, que «rien ne va changer à court terme dans les relations avec l'Egypte, car Morsi est confronté à des défis autrement plus pressants qu'une guerre avec l'Etat juif». Le Caire a de nombreux défis internes à relever.

Acculé financièrement, l’Egypte doit redresser son économie défaillante, attirer à nouveau les investisseurs et relancer le tourisme. Nombreux sont les Egyptiens qui souffrent des conséquences économiques de la révolution. Sur la scène politique, la tâche est toute aussi ardue: Mohamed Morsi qui n’a pas les mains libres doit composer avec le Conseil suprême des forces armées.

Enfin, en cas de conflit avec Israël, le Caire serait soumis aux pressions de Washington. L’aide militaire des Etats-Unis à l'Egypte s’élève à 1,3 milliard de dollars par an et l'aide économique annuelle de 250 millions de dollars. Les Américains pourraient menacer de couper cette manne financière, de quoi freiner toute velléité guerrière de la part de l’Egypte.

Le double langage des Frères musulmans

A Gaza, le Hamas a fêté dignement la victoire de Mohamed Morsi. Le succès des Frères musulmans est un triomphe symbolique pour la branche palestinienne de la confrérie musulmane. Le mouvement islamiste palestinien, qui gouverne à Gaza, est issu des Frères musulmans, nés en Egypte en 1928, à la suite du démantèlement de l’Empire ottoman.

Sous le règne d’Hosni Moubarak, la confrérie musulmane était officiellement interdite. De ce fait, les relations entre le Hamas et l’ancien Raïs ont toujours été tendues. Hosni Moubarak a refusé de voir la bande de Gaza dépendre du Caire. Le point de passage de Rafah reliant l’enclave palestinienne à l'Egypte, était fermé quasiment en permanence. Il a été rouvert partiellement en mai 2011.

Avec l’accession de Mohamed Morsi à la présidence égyptienne, la population gazaouie se veut plein d’espoir. Elle compte sur la levée du blocus égyptien par une ouverture totale de Rafah. Les Palestiniens aspirent aussi à un changement radical de la politique égyptienne envers la bande de Gaza, notamment sur la question énergétique.

Ils attendent du Caire qui fournit 30% de l’électricité à Gaza qu’il mette fin à la crise énergétique qui sévit quotidiennement dans le territoire palestinien. Les Gazaouis espèrent aussi de l’Egypte qu’elle ne soit plus simple médiatrice entre le Hamas et Israël, mais qu’elle fasse pression sur l’Etat hébreu avec « une réaction ferme à chaque agression israélienne», explique Ziad Medoukh, responsable du département de français à l'Université Al Aqsa et coordinateur du Centre de la Paix de Gaza:

«Mais les Frères musulmans ont un double langage. Officiellement, ils veulent libérer la Palestine mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Désormais, ils vont tout faire pour se maintenir au pouvoir. Pour cela, ils ont besoin de l’appui des Etats-Unis, et donc, ils vont devoir faire des concessions. Au lieu de soutenir la résistance armée du Hamas, ils vont faire pression sur le mouvement islamiste pour qu’il cesse toute hostilité envers Israël afin de respecter la trêve. Le Hamas pourrait ainsi devenir un parti politique.»

L’enthousiasme patent du Hamas est beaucoup moins palpable du côté du Fatah. Dans la lutte interpalestinienne, le parti de Mahmoud Abbas craint que le Caire soit plus clément envers son petit frère gazaoui.  «L’Autorité palestinienne se trouve isolée, dans une position délicate, analyse Ziad Medoukh. Elle manque de soutien de la part des pays arabes et elle voit le Hamas renforcé par les Frères musulmans en Egypte. Les Américains et les Israéliens risquent d’en profiter pour faire pression sur Ramallah, pour que Abu Mazen reprenne les négociations de paix sans conditions préalables. C’est là que réside le danger pour la cause palestinienne. » L’accession des Frères musulmans au pouvoir en Egypte pourrait ainsi modifier la donne politique au Proche-Orient. 

Kristell Bernaud

A lire aussi le dossier Egypte sur Slate Afrique et le blog de Nadera Bouazza

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