Economie

Smic: promesse tenue, sans plus

Gilles Bridier, mis à jour le 27.06.2012 à 10 h 58

Le coup de pouce au Smic est un exercice incontournable pour un gouvernement de gauche. Mais il va déclencher une hausse des autres minima dans les branches professionnelles. Les réglages sont difficiles pour que l’emploi n’en souffre pas.

Lady story / Sanna R via FlickrCC Licence by

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Une revalorisation de 2% au 1er juillet prochain, qui se limite à un coup de pouce de 0,6% une fois déduite l’inflation de 1,4% enregistrée au cours des six derniers mois: la hausse du Smic n’a vraiment pas de quoi faire rêver. Et c’est heureux, compte tenu du coût du travail en France comparé aux autres pays de l’Union européenne. Le gouvernement a beau se taper la tête contre les murs, il ne dispose d’aucune marge de manœuvre s’il ne veut pas aggraver le chômage alors que le nombre de demandeurs d'emploi continue de progresser (8% de plus en un an, à la fin mai, PDF).

Le Medef, qui craignait un plus fort coup de pouce, qualifie la hausse de raisonnable. Mais les syndicats font la grimace, pas convaincus par l’exercice de communication de Michel Sapin, ministre du Travail, pour expliquer les effets d’une augmentation de 21,5 euros par mois. Pour le ministre, en anticipant de six mois une hausse qui n’aurait dû intervenir qu’en fin d’année selon le calendrier légal de revalorisation, le gouvernement offre un bonus de 90 euros aux smicards sur le deuxième semestre.

Malgré tout, quoi qu’en dise Jean-Luc Mélenchon qui juge cette augmentation dérisoire, le coup de pouce est deux fois plus élevé que celui de 2006, le dernier en date, ou que celui de 2001, l’avant-dernier. Or, les trois quarts des salariés payés au Smic travaillent dans des PME que le gouvernement veut protéger parce qu’elles créent plus d’emplois que les grosses entreprises. Mais ces petites entreprises sont fragilisées. Toute hausse supérieure aurait pu être contre-productive. «La promesse de François Hollande est tenue», conclut Michel Sapin, quand même un peu crispé en détaillant le mécanisme. Pas de quoi bambocher…

La mécanique des revalorisations

C’est qu’une hausse du Smic en France déclenche un mécanisme complexe de surcoûts pour l’économie qui vont bien au-delà du strict salaire minimum interprofessionnel. D’abord, elle déplace le curseur des allègements de charges dont profitent les entreprises pour les salaires inférieurs à 1,6 Smic. En relevant le salaire minimum, on repousse la limite des allègements et on réduit donc les recettes provenant des cotisations patronales.

Ensuite, lorsqu’il est relevé, le Smic peut venir cogner ou dépasser les minima sociaux négociés dans les branches professionnelles entre patronat et syndicats. Or, ces minima de branches ne peuvent, par définition, être inférieurs au salaire minimum. D’où la nécessité pour les partenaires sociaux, au sein des branches, de rouvrir des négociations pour relever les minima en les adaptant au nouveau Smic.

Mais l’effet boule de neige ne s’arrête pas là. Car au sein des entreprises, le relèvement des minima de branche est un signal pour engager de nouvelles discussions sur les revalorisations salariales, afin de conserver les écarts en vigueur par rapport aux nouveaux minima. Ainsi, la revalorisation du Smic déclenche-t-elle une accélération de l’augmentation des coûts salariaux… peut-être légitime au regard du pouvoir d’achat, mais critique pour relancer l’emploi.

Le travail coûte cher

En matière de coûts salariaux, la France est de plus en plus mal placée en Europe. Le différentiel favorable qui existait avec l’Allemagne a disparu en une décennie. En 2011 au sein de l’Union européenne, il n’y avait guère que la Belgique, la Suède et le Danemark moins bien placés que la France [PDF], estime l’institut de statistique européen Eurostat. Avec un prix horaire de la main d’œuvre de 34,2 euros, le salarié français coûtait 13% plus cher que son collègue allemand à l’heure travaillée, environ 30% de plus que l’italien, 50% de plus que le britannique, et… près de dix fois plus cher que le bulgare.

Au premier trimestre 2012, les écarts ont continué de se creuser [PDF] par apport à la moyenne européenne: +2,2% sur douze mois glissants au lieu de 1,7% pour l’Union à 27.  De sorte que pour l’entreprise française, le coût d’une heure de travail à la fin mars 2012 revient à 35 euros contre 30 à 31 euros en Allemagne et 20 à 21 euros  (en baisse) au Royaume-Uni, établit l’institut COE-Rexecode.

Toutefois, il s’agit là d’une évaluation globale des coûts de main d’œuvre, à la fois pour l’industrie et les services marchands. Si on ne considère que l’industrie manufacturière où ils sont traditionnellement plus élevés que dans les services, ces coûts de part et d’autre du Rhin sont quasiment alignés. Pas étonnant, dans la mesure où c’est en exerçant une forte pression sur les emplois de services et en introduisant les «mini-jobs» qui créent des travailleurs pauvres, que l’Allemagne est parvenue à faire baisser le coût global du travail. La France, malgré tout, a perdu son avantage d’antan dans l’industrie.

Oui, les Français ont une bonne productivité

Si on s’en tient à l’heure travaillée, le salarié français reste un modèle de productivité en Europe avec un indice de 125 comparable à celui du salariés belge, supérieur aux indices des salariés allemand, italien ou britannique (entre 106 et 109). Ombre au tableau: ce niveau de productivité est directement lié à l’importance du chômage des seniors pour ne maintenir en activité que les salariés les plus productifs. Cependant, c’est un paramètre à prendre en considération dans les comparaisons de coût horaire.

En revanche, dès qu’on s’intéresse au total des  heures travaillées, le salarié français perd cet avantage de compétitivité puisqu’il totaliserait 39,4 heures de travail hebdomadaire contre 40,6 pour son collègue allemand et 42,2 pour le britannique. Notons toutefois que d’autres pays (Belgique, Pays-Bas, Danemark…)  affichent des durées réelles de travail hebdomadaire inférieures à celle relevée en France.

L’heure, pour le gouvernement Ayrault, était donc au compromis serré. Pour autant, il ne pouvait s’exonérer de ce coup de pouce, symbole politique et passage obligé pour un gouvernement de gauche… Mais il n’y a pas que le Smic pour revaloriser les salaires les plus bas. Par exemple à la conférence sociale des 9 et 10 juillet, Michel Sapin espère faire évoluer l’organisation du temps de travail pour empêcher la prolifération des temps partiels subis, qui réduisent les salaires réels à des montants inférieurs au salaire minimum.

Gilles Bridier

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