Life

J'ai été agressée sexuellement à trois reprises avant l'âge de 20 ans

Emily Yoffe, mis à jour le 27.06.2012 à 12 h 21

Voilà pourquoi je n'ai rien dit à ma famille ou à la police.

REUTERS/Hazir Reka

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Cela aurait pu être bien pire. Aucun des trois individus qui m'ont agressée sexuellement quand j'étais jeune n'était un prédateur pédophile comme Jerry Sandusky, l'ancien entraîneur de l'équipe de football de l'université de l'Etat de Pennsylvanie, reconnu coupable d'agressions sexuelles sur des mineurs. Ce que j'ai subi fut bref et tristement banal. On estime, même si personne ne connaît les vrais chiffres, qu'une fille sur quatre et qu'un garçon sur six sont abusés sexuellement avant l'âge de 18 ans.

Sur le moment, ces actes m'ont choquée, mais ils ne m'ont pas anéantie. Je n'ai pas refoulé ces souvenirs – je n'y ai juste pas souvent pensé. Mais le procès de Sandusky m'a fait réfléchir plus sérieusement à ce qu'on m'avait fait et à ce que j'avais fait en réaction.

Dans les colonnes de Dear Prudence, je pousse toujours les gens à porter plainte après un abus sexuel. Sortir du secret permet d'ôter la honte qui pèse sur la victime et d'imputer les griefs à l'auteur des faits. En les exposant, on empêche aussi les agresseurs de récidiver. Mais, à l'époque, je n'ai rien dit à personne. Même avec le recul, vu le monde dans lequel ces événements ont eu lieu –entre le milieu des années 1960 et celui des années 1970– et la famille dans laquelle je vivais, je comprends toujours mon choix.

La première fois, j'avais neuf ans et je dormais chez mes cousins. J'étais particulièrement proche d'une de mes cousines, une fille de mon âge. Elle avait un frère d'environ 14 ans. A un moment donné, nous nous sommes retrouvés seuls, lui et moi, allongés sur le sol à regarder la télévision. Il a commencé à gentiment me chatouiller les pieds en me demandant «C'est agréable ou pas?» Ça l'était.

«Le jeu des chatouilles»

Il a ensuite lentement remonté ses doigts sur mes jambes et, quand il a dépassé les genoux, j'ai commencé à me sentir mal à l'aise et je lui ai demandé d'arrêter. Il m'a dit que le «jeu des chatouilles» devenait de plus en plus agréable à mesure qu'il montait. (Je remarque que, dans le procès Sandusky, le témoignage de la Victime n°6 mentionne une première approche de l'entraîneur où il se présente comme le «monstre des chatouilles»). J'ai voulu me débarrasser de sa main, mais mon cousin continuait à la faufiler vers le haut et à me dire combien ce serait agréable s'il pouvait remonter jusqu'à mon entrejambe.

Arrivé à cet endroit, je savais que quelque chose de mal était en train de se passer et je lui ai dit d'arrêter pour de bon ses chatouilles. Mais il s'est montré de plus en plus insistant. En me tenant d'une main, il a mis l'autre entre mes jambes et a tiré ma culotte. J'ai réussi à me libérer de son étreinte et je suis sortie de la pièce en courant. J'ai rejoint ma cousine dans sa chambre et la vie a repris son cours normal.

L'idée de transformer ces faits en mots et d'en parler à mes parents –ou aux siens– m'a paru pire que ce qui s'était passé. Je savais que les adultes allaient s'énerver et que cela pouvait déchirer nos deux familles. Il allait peut-être dire que je lui avais demandé de me chatouiller et que j'avais menti sur le reste. J'ai revu mon cousin à plusieurs reprises durant mon enfance, mais il n'a jamais plus essayé de me toucher.

Un beau jour, nos deux familles se sont éloignées l'une de l'autre et je n'ai eu aucune nouvelle de lui pendant des années. J'ai finalement appris qu'il avait été condamné à trois ans de prison, mais pour de la délinquance en col blanc, pas pour des abus sexuels.

«Le père de Diane me semblait pathétique»

La deuxième fois, j'avais quinze ans et je venais d'entrer au lycée. J'étais chez une amie, «Diane». On avait fait nos devoirs ensemble et c'était le moment pour moi de rentrer. C'était l'hiver, il faisait nuit et froid, et son père a proposé de me raccompagner.

C'était un homme taciturne, un peu indolent, et nous avons eu pendant ce bref trajet une discussion anodine au sujet de l'école. Il s'est garé dans l'allée, juste en face de chez moi, a coupé son moteur et s'est tourné vers moi, nous étions nez à nez. Sa voix s'est alors cassée d'émotion, il s'est mis à baragouiner sur les hommes et leurs besoins sexuels. Que lorsqu'une femme ne voulait pas faire l'amour avec son mari, disait-il, cela générait en lui de la colère et de la frustration.

Je savais que je n'avais qu'à ouvrir la portière, mais j'étais tellement choquée que je suis restée tétanisée. Il a bondi sur moi, un sein dans chaque main, a pressé son visage contre le mien. Je l'ai repoussé, je suis sortie de la voiture et je suis rentrée chez moi en courant.

Encore une fois, je n'ai rien dit, le père de Diane était le genre d'homme que le mien, un ancien champion de boxe à l'université, méprisait. J'ai imaginé que si je le lui disais, au lieu d'appeler la police, il allait sonner chez Diane et frapper son père au visage. Les choses auraient été compliquées à l'école, le lendemain. D'un certain côté, son père me semblait pathétique. Au lycée, les garçons étaient plus habiles dans leurs avances.

Pendant des années, je me suis souvenu de cet épisode comme s'il ne dépassait pas la porte de ma maison, comme s'il s'agissait d'un bref fragment vidéo précédant un écran noir. Mais évidemment, cela ne s'est pas terminé ainsi. Avec Diane, nous sommes restées amies pendant tout le lycée, et nous étions souvent l'une chez l'autre.

«La troisième fois, je n'étais plus mineure»

Les avocats de Sandusky ont essayé d'attaquer la crédibilité des victimes en soulignant que leurs témoignages à la barre étaient souvent plus précis que leurs premières déclarations devant le Grand Jury. Ce qu'explique la Victime n°7: «En parlant de différents événements, de différentes choses de mon passé, cela a déclenché des souvenirs différents.»

Je comprends parfaitement ce qu'il veut dire. En y pensant, cette semaine, je me suis souvenue pour la première fois depuis des années que le père de Diane avait continué à me proposer de me ramener chez moi. Je refusais toujours, sauf si Diane se joignait à nous, ce qu'elle faisait souvent.

Un soir, son père avait proposé de me ramener et Diane avait dit qu'elle nous accompagnait, j'avais donc accepté. Son père s'est tourné vers Diane et lui a dit qu'elle devait rester à la maison pour finir ses devoirs. Elle a protesté, dit qu'elle n'avait plus qu'un petit truc à lire et qu'elle voulait venir. Il s'est montré très autoritaire, ce qui ne lui ressemblait pas, insista pour qu'elle reste à la maison.

J'avais déjà accepté son offre et je devais donc trouver un moyen de m'en sortir si Diane ne venait pas finalement avec nous. La mère de Diane a visiblement senti que quelque chose ne tournait pas rond. Elle a dit fermement à son mari, à sa grande frustration, que Diane devait venir avec moi dans la voiture. Est-ce qu'elle suspectait quelque chose? Est-ce qu'elle savait?

La troisième fois, il ne s'agissait pas d'un abus sexuel sur enfants vu que je n'étais plus mineure, même si j'étais encore une adolescente de 18 ans ou 19 ans. Quelques années auparavant, ma famille avait œuvré à l'élection de notre membre du Congrès, Père Robert Drinan, un prêtre pro-choix opposé à la Guerre du Vietnam. Il était en ville pour une levée de fonds ou un meeting et j'étais allée le voir.

«Comment est-ce possible? C'est un prêtre!».

A la fin, il m'avait proposé de me raccompagner en voiture jusqu'au métro. (On pourrait penser que j'avais retenu la leçon). Il avait la cinquantaine et, pendant le trajet, nous avons parlé de l'université. Nous sommes arrivés à l'endroit où il devait me déposer, il a coupé son moteur et a commencé à bredouiller des choses incohérentes sur les hommes et les femmes.

Il m'a ensuite agrippée, a enfourné sa langue dans ma bouche tout en faisant courir ses mains sur mes seins et sur mon torse, de haut en bas. On aurait presque pu se croire dans un canular, une juive agressée sexuellement par un jésuite. En me débattant, j'ai peut-être eu la pensée la plus naïve de toute mon existence: «Comment est-ce possible? C'est un prêtre!»

Au moment de me dégager et d'ouvrir la portière pour sortir, j'ai vu que mon rouge à lèvre rose avait laissé une trace sur son col blanc d'ecclésiastique. Encore une fois, je n'ai rien dit. J'étais embarrassée, révoltée, et je n'avais aucune envie de porter des accusations contre un membre du Congrès, surtout un que j'admirais.

C'est peut-être à cause du foyer chaotique dans lequel j'avais grandi, parce que je savais combien les adultes peuvent se montrer imprévisibles et pas fiables, mais aucun de ces épisodes n'a eu sur moi d'effet destructeur d'innocence. Quand j'en ai parlé à David Finkelhor, directeur du Crimes Against Children Research Center [centre de recherches sur les crimes contre les enfants], il a compris pourquoi le silence avait été ma réaction instinctive:

«Les enfants savent intuitivement que cela peut prendre des proportions énormes chez les adultes, mais ils ne sont pas certains de le vouloir. Ce qui signifie se confronter à l'adulte qui a fait ça. Dans votre cas, cela impliquait votre amie. Comment vous en sortir? Vous vous êtes échappée, vous avez le sentiment que cela ne se reproduira plus. Vous ne pensez pas que cela pourrait arriver à quelqu'un d'autre. En fonction d'une analyse coût-bénéfice, c'est tout à fait logique de ne rien dire.»

J'aime à croire que le monde a changé depuis, du moins en ce qui concerne les plaintes d'abus sexuels sur enfants. Mais l'un des éléments les plus choquants dans l'histoire de Sandusky, comme l'a souligné ma collègue Emily Bazelon, c'est que les enfants qui ont décidé de ne rien dire ont eu souvent raison de penser que les adultes n'allaient tout simplement pas les croire.

Heureusement pour moi, mes agresseurs n'étaient ni des violeurs, ni le genre d'impitoyables prédateurs qui ciblent des enfants trop jeunes ou trop vulnérables pour réussir à s'enfuir. Selon Finkelhor, «sur le moment, ils ont eu ce qui leur semblait être un besoin sexuel, ils ont vu une opportunité de l'assouvir sans prendre trop de risques et ils en ont profité».

1.000 plaintes, 200 procès

Pour mon cousin, c'était peut-être simplement une question d'exploration sexuelle, même s'il était assez grand pour savoir qu'il faisait quelque chose de mal. Mais à quoi s'attendaient le père de Diane et Père Drinan? Que j'allais accepter de leur donner ce qu'ils n'arrivaient pas à obtenir autrement?

Aujourd'hui, j'ai tendance à penser qu'ils avaient moins un plan qu'une envie pressante. Il fallait qu'ils l'assouvissent, qu'importe les conséquences. Sans qu'il n'y ait eu pour autant de conséquences.

Mais tous les événements que j'ai décrits étaient des crimes. Parce qu'ils ont eu lieu dans le Massachusetts, je me suis entretenue avec un avocat de la région, Carmen Durso, qui a défendu de nombreuses victimes de prêtres pédophiles. Selon lui, s'ils s'étaient produits aujourd'hui, chaque cas aurait pu être qualifié en voie de fait avec attentat à la pudeur. (L’État est plus sévère si la victime a moins de quatorze ans). Parce qu'il se serait agi de crimes sexuels, une condamnation aurait conduit à l'inscription de l'accusé dans le registre des délinquants sexuels.

Pour Durso, cependant, réussir à poursuivre en justice les auteurs de ces incidents isolés aurait été un travail de longue haleine. Il cite un communiqué émanant de l'actuel DA du comté de Suffolk et qui explique que, sur 1.000 plaintes d'abus sexuels sur enfants arrivant chaque année sur leurs bureaux, seules 200 s'ouvrent sur un véritable procès.

«Il est probable que ce que vous décrivez aurait été, à l'époque comme aujourd'hui, considéré comme relativement insuffisant face au doute raisonnable du jury», explique Durso. Mais il ajoute qu'il est vital de porter plainte. «Il est probable que la personne qui a fait cela une fois va le refaire.» 

Je sais que la parole peut avoir un effet bénéfique. Pour Dear Prudence, j'ai récemment reçu des lettres de deux jeunes femmes mentionnant des rencontres fâcheuses avec des hommes plus âgés –dans un cas, il s'agissait d'un professeur particulier de maths, dans l'autre du père d'une amie. Dans les deux cas, les hommes cherchaient un frisson sexuel tout en prenant garde à rester clairement dans les limites du légal.

Pas certaine de recommander de parler

J'ai dit que la police devait être avertie, car c'est parfois une accumulation de preuves qui permet de poursuivre en justice ce genre de faits. Et ça n'a pas loupé, dans les courriers suivants, il s'est avéré que plusieurs victimes avaient déjà porté plainte contre ces hommes.

S'il arrivait à ma fille de 16 ans ce qui m'est arrivé, j'aimerais évidemment qu'elle m'en parle. Et je prendrais les mesures nécessaires. Un adolescent qui cherche à abuser de sa cousine devrait au minimum être réprimandé. Un père qui touche les seins de l'amie de sa fille devrait être signalé à la police. Mais tout en ayant beaucoup de mal à l'admettre, je ne suis pas certaine de lui conseiller de porter plainte si elle se faisait peloter par un homme puissant.

Comme nous l'avons constaté à de trop nombreuses reprises, parler d'un cas comme celui-là peut conduire une femme à subir une véritable éviscération de personnalité. Père Drinan est mort en 2007, et je sais parfaitement que je vais être attaquée pour avoir voulu salir la mémoire d'un homme aussi remarquable.

Parce que, dans tous les cas, j'ai pu immédiatement repousser mon agresseur et mettre fin à l'agression, il s'agit incidents isolés. Je n'ai pas été traumatisée, j'en suis même sortie endurcie –j'ai été capable de me défendre contre ces hommes plus grands et plus vieux que moi. Mais aujourd'hui, après toutes ces années, je me pose encore des questions sur le père de Diane: a-t-il touché quelqu'un d'autre?

Emily Yoffe

Traduit par Peggy Sastre

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