France

Jeune: les métiers ennuyeux, répétitifs ou fatigants te tendent les bras

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 28.06.2012 à 11 h 54

A peine leur bac en poche, les jeunes subissent le discours habituel du monde du recrutement, toujours aussi étroit et normatif: ne faites pas d’études intéressantes, ne vous attendez pas à un métier enrichissant et évitez de perdre votre temps sur les bancs de la fac.

En France aussi, les recruteurs recherchent des téléprospecteurs... Chine, Carlos Barria / Reuters

En France aussi, les recruteurs recherchent des téléprospecteurs... Chine, Carlos Barria / Reuters

Souvenez-vous, c’était il n’y a pas si longtemps. Un grand patron nous expliquait dans un livre que la fac de lettres, c’était en fait super, et qu’il fallait que les entreprises s’ouvrent à des profils différents, moins formatés. «Pas par altruisme mais simplement parce que la diversité des profils crée l’innovation», expliquait-il dans une interview au Monde. A l’initiative donc de Serge Villepelet, président de PwC en France, l’opération Phénix a été créée en 2006 pour transformer l’étudiant de lettres et sciences humaines, ce lépreux des recruteurs, en une future recrue à haut potentiel d’employabilité, ou quelque chose dans le genre.

Passer de la philosophie politique à la veille réglementaire en entreprise

Très médiatisée, l’opération du saint homme redonnait espoir aux bataillons de sur-diplômés sous-considérés, comme aux hordes d’étudiants indécis qui èrent de filière en filière dans les couloirs de facs lugubres au mobilier cinquantenaire, incapables de choisir entre médiation culturelle, sciences de l’éduc et psycho. Sur le site de l’opération précitée, les étudiantes en master d’histoire deviennent conseillère clientèle chez HSBC et les anciennes doctorantes en lettres modernes se muent en attachée commerciale chez Coca. Une ancienne étudiante en master recherche philosophie politique et éthique est passée chargée de veille réglementaire/gestionnaire de documentation technique chez Eiffage.

Vous allez rétorquer que la vie est dure, qu'il faut bien faire bouillir la marmite et que les illusions perdues de la jeunesse font les futurs recrutements de chargés de projet en télé-vente, mais tout cela n’est rien à côté de ce qui attend les jeunes d’aujourd’hui. Car ces belles envolées sur le potentiel professionnel du licencié en arts du cirque ou le relationnel de l’étudiante de psycho, c’était avant.

Avant le retour du discours de crise. Une formidable opportunité pour tout à la fois habituer le public à une résignation générale et durable et, surtout, faire enfin correspondre la demande avec l’offre de travail sur place et les attentes du marché, bordel. Parce que c’est bien joli de vouloir faire réalisateur ou blogueur comme métier, mais en attendant il y a de la demande en téléprospection, en assistance compta et en gestion de suivi commercial.

C’est là que Qapa.fr, site d’offres d’emploi en ligne, entre en scène avec son «étude» sur «les secteurs à éviter pour être vite embauché», une petite liste très partagée sur Internet depuis lundi… Et pour cause, la société a choisi le bon titre provoc pour se faire remarquer: «Quelles sont les formations pour être sûr d'être au chômage après le BAC?»

Voici la liste:

  • 1. Journalisme/Edition/Imprimerie
  • 2. Commerce de gros et Import/export
  • 3. Chimie
  • 4. Industrie textile, cuir et confection
  • 5. Agro-alimentaire
  • 6. Droit
  • 7. Social
  • 8. Télécommunications
  • 9. Beauté/Cosmétiques
  • 10. Marketing/Communication/Publicité/RP

Que déduire d’un tel constat? Rien, précisément, puisqu’on sait depuis toujours que les filières qui attirent les étudiants pour leur intérêt humain (social), intellectuel ou relationnel (journalisme, communication), leur part de rêve (cosmétiques), sont par définition bouchés: tous les jeunes les plébiscitent quand ils s’orientent.

Mettez ça sur le compte de la télé-réalité, de la société du spectacle, de la démocratisation de l’enseignement supérieur ou de la relégation dont souffrent tous les métiers des secteurs primaire et secondaire pour des raisons par ailleurs fondées, toujours est-il que rien n’a changé. Le ralentissement de l’activité ne fait qu’exacerber cette situation d’inadéquation entre l’offre et la demande.

Ensuite, on pourrait s’attarder sur la méthode choisie par Qapa, mélange de correspondance entre ses 300.000 offres et ses 70.000 demandeurs, et d’analyse de questionnaires sur Facebook, par mail et par téléphone… Pour ce qui est du journalisme ou de l’édition, on pourrait aussi rétorquer que les annonces existent rarement, mis à part pour certains stages, et que le «marché caché» fait le reste.

Pour d’autres métiers, on peut estimer qu’il s’agit d’effets de la crise plus que d’une surcharge de la demande: commerce et textile souffrent du ralentissement économique pour l’un, des délocalisations pour l’autre.

Exclusif, les métiers chiants vous tendent les bras

En miroir, voici la liste, trouvée sur la home page de Qapa.fr, des métiers les plus demandés en ce moment parmi les 300.000 propositions que revendique le site:

  • Comptable
  • Assistant commercial / Assistante commerciale
  • Commercial / Commerciale auprès des particuliers
  • Animateur commercial / Animatrice commerciale
  • Chauffeur-livreur / Chauffeuse-livreuse
  • Assistant administratif et commercial / Assistante administrative et commerciale
  • Réceptionniste en hôtellerie
  • Manutentionnaire
  • Téléprospecteur / Téléprospectrice
  • Technico-commercial / Technico-commerciale

La compta garde son leadership de métier considéré comme repoussoir, et donc en déficit de main d'oeuvre. D'autres métiers difficiles, répétitifs, qui sont pour certains des jobs d'ouvriers du tertiaire, viennent garnir la liste: téléprospecteur, manutentionnaire. Le commercial reste ce jeune homme costumé dynamique (version tailleur en femme) qui saute dans les images corporate, et dont les entreprises n'ont jamais assez d'effectifs. Voilà en gros de quoi les recruteurs ont besoin en ce moment: produire, vendre, compter.

Quant aux secteurs qui recherchent, Qapa indique que «sans surprise, le secteur du BTP reste la voie royale pour les personnes qui cherchent un travail». Les formations en commerce / vente sont les plus demandées, avec le BTP donc, l’informatique, le secrétariat et en règle générale les métiers en tension listés sur l’arrêté d’août 2011 des métiers ouverts à l’immigration professionnelle.

Côté qualification enfin, «selon nos chiffres, explique dans Challenges Stéphanie Delestre, co-fondatrice de qapa.fr, il est préférable de faire un IUT, BEP, BTS ou un CAP qu'une formation à bac+5. Le bac+3/+5 ne correspond pas aux besoins du marché et ne forme pas aux bons métiers. Par exemple, nous avons des gros besoins en commerciaux et les ESC forment plutôt à la gestion».

Le jeune diplômé de demain sera moyen

Revoilà les commerciaux... Pas vraiment étonnant, puisque parmi les entreprises qui recrutent sur Qapa on trouve pêle-mêle Conforama, Orange, Kiabi: des entreprises qui se passent très bien du thésard en philosophie politique cité plus haut, qui risquerait surtout de venir foutre le boxon dans l’organisation des équipes.

En fait, la morale de cette étude c’est, si on en croit son compte-rendu, qu’il ne faut être ni sous-diplômé (moins que le bac) ni trop diplômé (à partir de bac+3). Les recruteurs recherchant en majorité des jeunes qualifiés mais juste ce qu’il faut.

Tu l’as compris, jeune, le marché de l’emploi attend de toi que tu sois moyen.

Pour le bachelier qui entre dans la course aux qualifications, le constat est décevant. Et les beaux discours sur l’économie de la connaissance, la fin de l’industrie ou le devenir cadre sup de la génération dite digital native s’effondrent face à la terne réalité du marché du travail: l’ennui, les tâches répétitives, les métiers usant vont rester majoritaires pour longtemps, même en Europe, même dans une économie tertiarisée…

Ce qui est le plus attristant, c'est le ton sur lequel cette étude est publiée, commentée, reprise un peu partout. Les études ne seraient qu'une perte de temps à partir du moment où elle ne nous font pas «déboucher» sur un des jobs en tension. Il faut matcher aux attentes du marché. Et si ses attentes sont à la baisse de la formation, on baissera avec lui.

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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