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La traversée de la Manche à la nage, l’Everest de la natation

Sud de l'Angleterre (dans le Sussex, à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest de Douvres d'où partent les nageurs). REUTERS/Toby Melville

Sud de l'Angleterre (dans le Sussex, à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest de Douvres d'où partent les nageurs). REUTERS/Toby Melville

Les traversées de la Manche à la nage commencent ce 26 juin, si la météo le permet. L’engouement pour ce défi hors normes grandit chaque année. Pourtant les difficultés à surmonter sont énormes, à commencer par le froid.

Full! Complet! Pas la peine d’essayer de vous inscrire pour une traversée de la Manche à la nage cet été. L’engouement pour ce défi extrême qualifié «d’Everest de la natation» est tel qu’il faut désormais réserver sa place un an à l’avance. 80 nageurs étaient inscrits pour l’été 2002 et 300 sont inscrits pour la saison 2012, qui démarre ce mardi 26 juin. Les 300 ne partiront pas, les  traversées étant interdites par vent de plus de force 3, brouillard ou vents contraires.

La règle du jeu depuis l’exploit en 1875 du capitaine Matthew Webb, est simple: équipé d’un simple maillot de bain, de lunettes et d’un bonnet, il s’agit de rallier à la nage Shakespeare Beach à côté du port de Douvres aux rochers du Cap Gris Nez en France.  On ne parle ici que des traversées individuelles (solo crossings) à l’exclusion des traversées en relais (relay crossings) ou encore des traversées avec palmes et combinaisons.  

Le défi n’est homologué que si le nageur part «à pied sec» de Douvres et qu’il arrive «à pied sec» en France, de jour comme de nuit. Sur la carte, en ligne droite, cela fait 33 kilomètres. 36 en cas d’atterrissage sur la plage de Wissant, juste à côté du Cap Gris Nez. C’est le plus court passage entre l’Angleterre et le continent.

Dans la pratique, en raison des courants et du phénomène d’inversion de marée, les nageurs effectuent une trajectoire en forme de «S» qui leur fait faire entre quarante et cinquante kilomètres. La traversée ne se fait que dans le sens Angleterre/France, les autorités françaises ayant interdit les départs de France. «Il y a une épée de Damoclès sur les traversées de la Manche», observe Jacques Tuset, correspondant pour la France de l’historique Channel Swimming Association (CSA), l’une des deux associations qui encadrent les traversées de la Manche à la nage (sans palmes ni combinaisons).

«Les autorités françaises ne sont pas favorables à ces traversées du fait de la densité du trafic maritime dans le Détroit du Pas-de-Calais». Cet employé de la SNCF qui organise des stages de nage en eau libre à Palavas (Hérault) plaide pour une limitation du nombre d’inscriptions pour «la Manche». Il faut, selon lui, penser à la cohabitation entre «des nageurs qui avancent à 3 kilomètres/heure et des navires gros comme des immeubles qui mettent 15 km à s’arrêter».

Sur les écrans radar, le nageur est un point fixe

On ne recense cependant aucune collision entre un nageur et un navire. Le nageur est pris en charge par un pilote qualifié pour ce type de traversée. Son bateau accompagnateur (escort boat) sert de logistique pendant toute l’épreuve. Sur le bateau, prennent aussi place les amis ou proches du nageur ainsi qu’un observateur (observer) qui veille au respect du règlement. L’épreuve se déroule obligatoirement dans une période de marée à faible coefficient (les «mortes eaux», en langage maritime), ce qui permet d’éviter les forts courants de marée.

C’est le pilote qui fixe le cap du nageur en fonction de sa vitesse et qui gère ensuite sa course; c’est donc lui qui est amené à infléchir la trajectoire du nageur en fonction du trafic maritime, un des plus denses du monde avec 300 à 400 navires par jour. Aux navires de commerce qui empruntent des «rails» de circulation (rail montant et rail descendant) viennent s’ajouter les chalutiers, les voiliers et les ferries qui font la navette entre Douvres et Calais, à raison de 100 traversées par jour l’été.

Les informations sur le nageur et son bateau accompagnateur sont transmises tout au long de la journée à tous les navires passant dans le détroit. Elles sont diffusées par VHF par le CROSS Gris Nez (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage, qui assure la surveillance maritime du secteur) et le service de gardes côtes de Douvres. «Je n’ai jamais eu de problème avec les nageurs. Cela peut paraître étrange mais ils sont très peu gênants, car ils sont accompagnés par un petit navire de type plaisance qui est parfaitement identifiable, comme tout navire de plaisance», confie un commandant de ferry expérimenté.

«Ce navire qui marque la position du nageur, a une vitesse quasiment nulle. La différence de vitesse avec la nôtre étant importante — à peine deux nœuds pour le nageur contre 25 pour nous — il se comporte comme un point fixe. Si besoin, nous nous en écartons comme nous le faisons avec un pêcheur relevant ses filets par exemple».

Pour ne pas prendre de risque avec des nageurs du dimanche, les deux associations organisatrices imposent un test de barrage aux candidats. Ces derniers doivent faire la démonstration qu’ils peuvent nager pendant six heures dans une eau de mer à 15 degrés, c'est-à-dire la température de la Manche au mois de juin.

C’est un bon test pour des candidats qui vont généralement passer au moins une dizaine d’heures dans l’eau. Ensuite, il faut payer. La Channel Swimming & Piloting Federation, l’une des deux associations qui encadre les traversées de la Manche, demande 2.400 livres sterling (3.000 euros) pour le pilote et son bateau – c’est un forfait, que le nageur réussisse ou pas— à quoi s’ajoutent 300 livres sterling (374 euros) de frais d’inscription.

Prendre dix kilos

La Manche gagnant trois degrés entre juin et septembre, ceux qui traversent en septembre sont clairement avantagés. Le Rouennais Gabriel Guiho en sait quelque chose. Sa première tentative a eu lieu un 26 juin. Il connaissait la solitude du nageur de fond —beaucoup plus grande que celle du coureur de fond qui a un paysage et qui peut parler! — pour avoir faire de longues distances en mer et en rivière; il avait aussi travaillé à adapter son organisme au froid en en passant des heures dans sa baignoire d’eau froide qu’il refroidissait avec des glaçons à mesure que l’eau se réchauffait. Mais ce 26 juin 1973, le froid a été plus fort que lui :

 «J’avais des fourmillements partout et au bout de 5 heures, j’ai senti les crampes arriver; je ne pouvais plus m’alimenter car je craignais d’aggraver les crampes en m’arrêtant; j’ai d’abord eu une crampe à la cuisse puis une deuxième à l’autre cuisse; j’avais les deux jambes paralysées; puis j’ai été pris de vomissements à cause de nappes de fuel ; à la fin, tout près de la côte, j’ai eu une troisième crampe au bras. J’ai abandonné car j’étais en hypothermie avancée. Si j’avais continué, c’était la mort».

Ce sportif très complet de 82 ans qui a obtenu quatre médailles aux championnats du monde «Masters» de natation — dont une médaille d’argent pour un 3.000 mètres en mer en 48 minutes— est convaincu que le froid est la principale difficulté à surmonter pour «La Manche» au début de l’été. «Le froid, c’est comme un rongeur qui vous grignote lentement mais implacablement. Il vous attaque par les extrémités, puis il monte jusqu’aux avant-bras, aux mollets, aux cuisses».

Mais «Gaby» a quand même bien failli réussir. Ce sont les circonstances qui conjuguées au froid en ont décidé autrement. Parce qu’il avait nagé plus vite que prévu, il était arrivé en face des côtes françaises beaucoup trop tôt  par rapport à la marée et s’est trouvé emporté par les courants vers le sud en direction de Boulogne-sur-Mer. Deux choix se présentaient à lui: attendre le renversement de la marée (soit environ 3 heures) avec le courant favorable le ramenant vers la côte française, ou bien abandonner. Mais le froid et les crampes ont choisi pour lui. Après 8h44 de crawl, à 9 kilomètres seulement de la terre ferme,  il est monté dans le bateau.

Avec le recul, il a acquis la certitude qu’il fallait impérativement «faire du gras» pour pouvoir réussir l’exploit au début de l’été. «Il faut prendre dix kilos car la graisse sert de tampon thermique». Tous ceux qui ont tenté ou réussi la traversée de la Manche le confirment : l’exploit n’est pas accessible aux maigres.

 

Pas le droit de toucher le bateau accompagnateur!

 

Jean-Paul Madelénat, nageur de Coutances (Manche) et ancien joueur de water polo, avait opté pour un entraînement progressif tant pour l’endurance à l’eau froide que pour l’endurance musculaire. Il ne s’entraînait qu’en mer et avait fait un test grandeur réelle trois semaines avant «la Manche». Membre du «Jersey Long distance Smimming Club», il avait fait le tour de l’île de Jersey à la nage, soit 60 kilomètres. Au cours de sa préparation, l’ancien professeur d’éducation physique avait aussi peaufiné ce qu’il appelle ses «repas». Des repas très encadrés par le règlement : toutes les heures au début, puis toutes les demi-heures.  

 

L’alimentation n’est pas à prendre à la légère dans une épreuve qui bat tous les records de dépense énergique; à la dépense liée à l’intensité de l’exercice physique s’ajoute en effet la dépense considérable pour maintenir le corps à 35-37 degrés.

«L’alimentation, c’est très personnel. Il faut obligatoirement tester», racontent tous les nageurs de «La Manche». Jean-Paul Madelénat avait opté pour des «repas complets» constitués de Renutryl — produit hypercalorique notamment prescrit pour les anorexiques— sous forme liquide. Le gobelet n’étant pas pratique dans une mer qui bouge, il s’était replié sur le bon vieux bidon de cycliste. En plus de la nourriture liquide, il se faisait plaisir avec des petits morceaux de Mars et des biscuits anglais à la vanille qui «passaient bien», même s’il n’est «pas facile de manger solide dans ces circonstances»!

Le bidon, la bouteille ou le gobelet sont généralement fixés au bout d’une perche, d’une corde ou bien dans une épuisette. «Vous n’avez pas le droit de toucher le bateau accompagnateur», rappelle Jean-Paul Madelénat.  Pas question de s’accrocher au bastingage, que ce soit pour s’alimenter ou …. vomir!

Le calvaire d'un menton pas rasé

Conseillé par une nageuse qui avait réussi la traversée, Jean-Paul Madelénat avait aussi anticipé les problèmes d’irritation en milieu salin en s’enduisant d’un mélange de graisse et de lanoline. Il faut, explique-t-il, protéger toutes les zones qui risquent de subir des frottements, sans négliger aucun détail. «Le menton pas rasé qui frotte sur l’épaule quand on sort la tête pour respirer, cela peut devenir un calvaire», raconte Jean-Paul Madelénat. «Et oui: la barbe a le temps de pousser quand vous nagez pendant 14h46!». C’est le temps qu’il a mis pour faire sa traversée, à l’âge de 60 ans.

A l’écouter, celle-ci s’est déroulée «sans problèmes majeurs». Quelques petits soucis tout de même; il a été attaqué par un mal de mer lié à la houle provoquée par le passage des navires; et au bout de six heures, il a du se bagarrer contre un clapot qui rendait sa progression plus difficile. Comme presque tous ses congénères, il n’a pas pu nager en ligne droite. «J’ai fait une sorte de grand S, à cause des courants et du renversement de marée. A la fin, côté français, je nageais parallèlement à la côte car le courant était très fort». Soit au final 44 kilomètres parcourus. 

Les problèmes «mécaniques» peuvent aussi survenir. Quand Gabriel Guiho a récidivé trois semaines après sa première tentative en 1973, ce n’est pas le froid qui l’a terrassé, mais une tendinite aigue. «Quelques jours avant, j’avais nagé dans une mer très formée  avec de grosses vagues ce qui m’avait obligé à lever les bras de façon anormale. Le jour de la traversée, j’ai payé ce dernier entraînement. J’ai du abandonner au bout de 8 heures. Au début c’était supportable, mais la douleur est progressivement devenue intolérable. Chaque bras fait environ 35 rotations à la minute et à chaque rotation, j’avais l’impression que l’on m’arrachait le bras».

Jacques Tuset a réussi sa traversée en 2002 à l’âge de 39 ans. «Nous nous étions lancés un défi à quatre ami(e)s: deux ont réussi et deux ont abandonné, l’une du fait d’une allergie aux méduses et l’autre à cause du froid et de la fatigue». Mais il ne garde pas un très bon souvenir de son exploit. Le vent ayant forci en cours de route (force 5), il a dû se bagarrer contre des creux de deux mètres et son temps (12h40) n’a pas été à la hauteur de ses ambitions. Il a cependant reçu le trophée Van Hooren du «nageur ayant réussi dans les plus mauvaises conditions». En 2004, il a encore fait parler de lui en étant le premier français à traverser le détroit de Gibraltar (14 km) à la nage. Un jeu d’enfant d’après lui. «C’est plus court et l’eau est plus chaude!»

La Manche en papillon

Le record de la traversée de la Manche est détenu par le Bulgare Petar Stoïtchev en 6h57 et le record féminin (7h25) par la Tchèque Yvetta Hlavacova. D’autres records existent, dont celui du plus âgé, un Britannique de 70 ans qui a mis 17h51 pour rallier les deux côtes. Retenons le «phénomène» Alison Streeter, qui a traversé la Manche 43 fois, fait plusieurs allers-retours et poussé la folie jusqu’à réaliser une triple traversée.

Quant à Julie Bradshaw, l’actuelle secrétaire de la Channel Swimming Association, elle a réalisé l’exploit de faire la traversée de la Manche en papillon en 14 heures. Elle a récidivé le 16 juillet 2011 en faisant le tour de l’île de Manhattan, toujours en papillon. 45 kilomètres en 9heures et 28 minutes, c’est un record historique. «C’est la même distance que la Manche, mais c’est nettement plus chaud!» explique-t-elle.

Dans le livre des records figurent aussi les exploits de deux handicapés français: Stéphane Lorenzo, né avec une jambe sans fémur, a traversé la Manche en août 2010, dans les mêmes conditions qu’un valide. Quant à Philippe Croizon, amputé des quatre membres après un accident, il a réalisé la même année, une traversée équipé de prothèses, de palmes en titane et carbone et d’une combinaison de triathlète.

Si vous réussissez «la Manche», vous entrerez alors dans le tout petit cercle des «finishers», soit à peine 1.500 personnes, sur un peu plus de 4.500 tentatives effectives, selon Michael Oram, co-fondateur de  l’association «Channel Swimming & Piloting Federation», une dissidence de l’association historique.

Nageur de grande distance lui-même, il ne s’est pourtant jamais attaqué à la traversée de la Manche, un peu «too crazy» pour lui. Il se contente d’accompagner ces nageurs un peu fous en tant que pilote. Et a tout loisir de les observer. A la question «pourquoi de plus en plus de gens décident-ils de traverser la Manche?», il répond: «ils se donnent des défis parce qu’ils ont besoin de se bousculer eux-mêmes pour rompre avec leur quotidien : ils sont complètement dépendants de leur travail, de la télévision et de leur téléphone portable».

D’autres se lancent des défis de copains —Jacques Tuset et ses trois amis— d’autres se donnent un coup d’adrénaline à un moment  charnière de leur vie. C’est le cas de Jean-Paul Madelénat qui, à 60 ans, s’était offert une entrée triomphale dans la retraite.  Si l’on en croit les statistiques de Michael Oram, le risque de mourir au milieu de la Manche reste limité; on ne déplore que quatre décès depuis que la course est encadrée, c'est-à-dire depuis la création de Channel Swimming Association en 1927. Pas d’inquiétude non plus à avoir en termes de chrono. Le record de lenteur est à priori déjà battu: 26 heures.

Claire Garnier

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