Economie

Les Américains rouleront français (mais en Toyota)

Hugues Serraf, mis à jour le 25.06.2012 à 19 h 54

Toyota va exporter vers les Etats-Unis des Yaris fabriquées à Valenciennes. Zut alors, pour une fois qu’un constructeur français perce outre-Atlantique, il faut qu’il soit japonais…

A l'usine Toyota de Valenciennes, des ouvriers font des étirements avant le début de leur journée de travail - Pascal Rossignol / Reuters

A l'usine Toyota de Valenciennes, des ouvriers font des étirements avant le début de leur journée de travail - Pascal Rossignol / Reuters

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C’est le monde à l’envers. Des Japonais fabriquent désormais en France des voitures qu’ils exportent vers les Etats-Unis! A une époque où nos propres constructeurs parlent d’assembler ailleurs les autos qui nous sont destinées, avouez que c’est surprenant…

Souhaitons d’ailleurs que Montebourg et Mélenchon soient tenus à l’abri de cette info, qui risque de bouleverser toute leur cosmogonie souveraino-protectionniste. En gros, et contrairement à ce qu’ils nous serinent sur les noirs desseins boursiers des industriels, ces derniers implantent leurs usines là où c’est le plus pertinent compte tenu de leurs impératifs de production, de leurs structures de coûts et des besoins de leurs clients.

Le reste ―la rigueur de gauche ou l’austérité de droite―, ils s’en fichent ségolènement (enfin, moins d’impôts, ils aiment mieux tout de même).

Mais tenez, imaginez que vous vous appeliez Renault et que, entre autres activités, vous vendiez des voitures pas chères aux pays émergents? Autant les assembler directement dans la région du monde où se trouvent vos clients à bas revenus, en Europe de l’Est, au Brésil ou au Maghreb. Si, en plus, vous parvenez à en réexporter quelques-unes vers des contrées plus prospères, parce que les déclassés du cru se les arrachent, c’est encore mieux. Les marges sont faibles, mais ça complète bien votre gamme et ça tient les Chinois en respect (pour le moment).

Attention toutefois: si vous avez des vues sur le marché indien (ce qui est malin parce qu’il est en plein boum), prenez votre temps avant d’installer vos chaînes de montage sur les berges du Gange. L’Inde, question qualité des infrastructures de transport, fiabilité des approvisionnements énergétiques, complexité administrative, productivité des ouvriers, c’est pas encore ça. Vous pouvez y toujours y déménager votre back office comptable ou vos centres d’appels pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande, d’accord. Mais pour les châssis et autres moteurs à injection, même les locaux ne s’en sortent pas.

Déjà 2 millions de Yaris fabriquées à Valenciennes depuis 2001

Maintenant, si vous vous appelez Toyota et que vous fabriquez des petites citadines pour les marchés ouest-européens, que vous cherchez un coin relativement central, bien desservi par la route, le rail, le fluvial et la mer, où le foncier n’est pas cher, où la main d’œuvre est disponible et qualifiée et où l’électricité nucléaire est largement subventionnée et insensible aux tsunamis, Valenciennes (Onnaing en fait, mais personne ne connaît), ça a l’air bien.

Le constructeur japonais y fabrique ansi des voitures depuis 2001 et c’est l’un de ses sites les plus performants dans le monde. Du coup, ça lui donne des idées nouvelles, comme celle d’exporter la petite Yaris made in France aux Etats-Unis, où il dispose pourtant de six usines. Dès 2013, 25.000 unités par an y seront expédiées (soit pas loin d’un mois de production au rythme actuel), chiffre encore modeste mais jamais atteint par nos propres constructeurs lors de leurs différentes incursions en terres yankees...

Mais pourquoi une telle initiative, après tout? La France, tout le monde nous dit que c’est le dernier endroit où fabriquer des trucs…

«Pour de nombreuses raisons, explique Jean-Yves Jault, directeur de la communication de Toyota pour l’Europe. Nous sommes en train de re-spécialiser notre production mondiale par segments. L’Europe (et donc notre usine française) fait surtout de la petite voiture des segments ABC et ces voitures sont donc naturellement réexportées sur différents marchés.»

― Là, vous allez fabriquer 25.000 voitures en plus pour l’Amérique du Nord, c’est un nouveau débouché?

― Pas du tout. C’est le transfert de la production d’une usine japonaise qui faisait ces Yaris. Elle fera autre chose…

― Et les Américains, ils auraient pu la fabriquer directement à moindre coût, puisque vos usines locales sont toutes situées dans les Etats du sud, où les salaires sont bas et les syndicats inexistants?

― Oui, mais ce n’est pas notre logique. D’abord, les usines américaines produisent de plus gros modèles et on n'installe pas une chaîne pour 25.000 ou 30.000 autos à peine. Ensuite, Valenciennes est idéalement située pour ce segment, jouit d'une productivité élevée, bénéficie de tous les sous-traitants avec lesquels nous avons tissé des liens au fil des ans et a de bons atouts logistiques. Il suffit d’ailleurs d’investir 8 millions d’euros pour lui donner les capacités de fabriquer ces volumes supplémentaires avec leurs modifications aux normes américaines. Même le shipping vers les Etats-Unis n’est pas plus cher que depuis le Japon: nous ferons sans doute davantage de livraisons sur la côte Est mais ce n’est pas significatif.

Investir à long terme

Mais tout de même, on reste épaté par le talent de ces Japonais qui parviennent à  produire ici des petites voitures pour les Etats-Unis, où elles seront vendues à un prix inférieur aux tarifs européens, quand nos constructeurs sont forcés de délocaliser les modèles équivalents qu'ils vendent en France…

― Vous savez, les coûts salariaux ne représentent qu’entre 7% et 15% du prix de vente d’une voiture. Il y a d’autres paramètres qui comptent davantage. Ça semble être le cas à Valenciennes, puisque cette décision a été prise.

― On entend aussi dire que vous délocalisez vers la France parce que le yen s’est trop apprécié par rapport au dollar…

― C’est sans doute un facteur. Mais sur les taux de change, on ne fait pas vraiment de pari industriel à long  terme: l’euro aussi était très haut par rapport au dollar jusqu’à présent. Et Toyota est engagé à Valenciennes pour le long  terme.

Bah, pourquoi pas, après tout. Un constructeur français va voir ailleurs si l’herbe est plus verte, un constructeur japonais débarque pour les mêmes raisons et du point de vue d’un ouvrier, fabriquer une auto, c’est toujours fabriquer une auto. Les Britanniques, qui n’ont plus un seul constructeur à eux, ont justement vus leurs volumes de production requinqués par des firmes étrangères ces dernières années [PDF] (Nissan, Toyota, BMW, Ford, GM…). Nous n’en sommes pas là, loin s’en faut, mais gouverner c’est prévoir. Sayonara.

Hugues Serraf

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