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Ministres, n'ayez pas peur d'Internet

Giuseppe de Martino, mis à jour le 28.05.2009 à 17 h 31

Le discours de notre chroniqueur Giuseppe de Martino devant la première Conférence des ministres responsables des médias.

CC Flickr Groupe Aménagement numérique des territoires

CC Flickr Groupe Aménagement numérique des territoires

Chroniqueur de Slate.fr, Giuseppe de Martino était invité jeudi à prononcer un discours devant la première Conférence des ministres responsables des médias et des nouveaux services de communication. Nous le publions ici.

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Nouveaux médias, nouvelles régulations

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs,

Lorsque l'on évoque l'évolution des médias et les nouveaux médias en général, j'ai toujours tendance à me projeter en arrière pour me rappeler qu'un président de chaîne de télévision française avait choqué il n'y a pas si longtemps en disant que son activité c'était de «vendre du temps de cerveau humain disponible».

Et bien les nouveaux médias, c'est en quelque sorte la fin du téléspectateur avachi dans son canapé et sirotant de la bière car la particularité de ces nouveaux médias, c'est d'inverser le rapport entre le diffuseur et l'usager qui devient acteur dans sa consommation de médias et non plus un simple spectateur, témoin passif, l'eunuque assistant aux ébats du pacha. L'internaute, en effet, choisit ce qu'il veut, retrouve ce dont il perdu la trace, commente, participe, bref il agit, il est acteur! Le terme est galvaudé mais le web 2.0 répond bien à cette qualification de «nouveaux médias».

Diffuser sur Internet des contenus vidéos à la fois professionnels et amateurs comme le fait Dailymotion, acteur européen qui compte 60 millions de visiteurs uniques mensuels, représente une activité qu'il est difficile de faire entrer dans une case pré-existante, une activité qui relèverait des médias ou qui serait assimilable aux médias.

Nous sommes en effet un nouveau média donc pas assimilable aux médias et aux règles traditionnels. Mais nous ne sommes pas hors des règles car nous croyons à l'application distributive des statuts et des règles qui en découlent: quand nous sommes hébergeurs d'UGC (User Generated Content, contenu généré par l'utilisateur), ces vidéos mises en lignes par de simples particuliers, la directive sur le commerce électronique doit s'appliquer: pas d'obligation de surveillance a priori ou a posteriori mais une obligation de réagir promptement lorsqu'on nous signale un contenu illicite; quand nous mettons en avant nos coups de cœur, nous agissons comme des éditeurs «traditionnels» notamment en termes de responsabilité.

Dans les deux cas donc, des régulations existent alors pourquoi se poser la question?

On se pose la question parce que du côté des anciens médias, des industries les plus classiques, la peur est omniprésente!

C'est en effet une réaction classique d'anciens médias dépassés par la concurrence.

La peur de l'inconnu en quelque sorte...

La liberté, la circulation de l'information améliorent pourtant la qualité de l'information. Vous avez tous des exemples en têtes car si vous retournez sur vos sites préférés, c'est que vous avez pu vérifier qualité et fiabilité des informations, n'est ce pas?

Par ailleurs, je ne suis pas convaincu qu'avec les liens capitalistiques qui unissent de grands groupes industriels aux médias traditionnels les vertus de probité et d'indépendance qu'on leur prête encore aujourd'hui soient réelles...

Pour une certaine forme de journalisme, ces évolutions représentent donc certainement une menace dans la mesure où elles modifient nos attentes par rapport à la forme et à la qualité des contenus.

Mais encore une fois je ne pense pas que la carte de presse soit un sésame qui assure automatiquement qualité et fiabilité des contenus. ...

Les utilisateurs ont du bon sens: s'ils privilégient de plus en plus l'information sur Internet, c'est qu'ils ne la jugent pas moins fiable. Parle-t-on des débats sur la lutte contre le téléchargement illégal à la télévision? Rarement et de manière schématique... Le citoyen a donc trouvé d'autres espaces d'information grâce à Internet.

La régulation existante (co-régulation et auto-régulation) est donc sans doute absolument adéquate pour les nouveaux médias car qu'est-ce qui pourrait y manquer ou devoir être adapté?

On oublie toujours le côté transnational d'Internet et quand on y pense, on a tendance à lui accoler l'expression «jungle» ou celle de «zone de non droit». Or il y a des règles notamment communautaires qui s'appliquent localement et il y a une tectonique des plaques qui fait que chaque gouvernement s'observe pour adapter des positions ne gênant pas le développement à l'international de ses poulains.

N'oublions pas la souplesse de nos entreprises: j'aime la France mais si la France voulait me traiter plus mal que mon concurrent luxembourgeois n'est traité par le Luxembourg, je peux déménager en une semaine.

Mais que ce soit pour la protection de l'enfance, les droits de la personnalité, la liberté d'expression, les chantiers sont légion et l'Europe doit être vigilante.

La France fait à notre sens figure de laboratoire pour toutes ces questions: Dailymotion a 60 millions de visiteurs uniques mensuels dans le Monde dont plus d'un tiers en Europe et environ 20% en France. Toutefois, c'est en France qu'on se heurte aux plus d'attaques judiciaires, politiques ou institutionnelles.

Dans le désordre,

- Une Ministre, celle de la solidarité, nous a demandé, via une dépêche AFP, de supprimer la vidéo d'un rappeur, pour une chanson, pourtant en ligne depuis des mois, qui aurait représenté une insulte à la femme. Nous avons rappelé, un brin narquois, quelques pages choisies de Baudelaire elles aussi, affreusement, moralement répréhensibles sur les femmes, des pages qui ont pourtant aujourd'hui définitivement échappé à la censure. La liberté d'expression c'est une idée pas forcément nouvelle.
Cette vidéo du rappeur, nous expliquait-on était illicite. Manifestement illicite était pourtant notre seul critère pour procéder à son retrait. Seul un juge aurait pu nous le confirmer et la Ministre a eu la sagesse de ne pas recourir à ses services, se rendant compte qu'elle allait au devant d'un cuisant échec.

- Une autre Ministre, celle de la famille, a porté plainte contre nos utilisateurs, pour des commentaires peu obligeants la concernant et laissés sous des vidéos où elle prenait des poses lascives au bras des jeunes éphèbes de son parti. Là aussi, aucune demande ne nous a été faite directement et si cette fois ce n'est pas par la presse mais plutôt par la police que nous avons appris l'existence de ces messages qui ont bien sur redoublé quand cette affaire a été évidemment médiatisée...

- Les juridictions françaises nous ont toujours qualifiés d'hébergeur à l'égard de notre contenu UGC mais jusqu'au mois dernier en tirait les mauvaises conséquences en nous condamnant pour n'avoir pas empêché en 2008 la mise en ligne de contenus qui nous avaient été signalés en 2006, époque ô combien lointaine à l'aune d'Internet, où aucune parade technique n'existait pour empêcher cette mise en ligne.

- Alors que dès 2007 nous avons signé en quelques semaines avec les plus grands studios américains une charte de lutte contre la contrefaçon numérique, pragmatique et efficace, en France, pays de l'interventionnisme étatique, c'est un groupe de travail ministériel qui depuis maintenant 18 mois s'échine à trouver une solution qui dans la bouche de beaucoup devrait être une remise à plat des textes Européens soi-disant iniques!

- Sur une autre sujet qui n'impacte pas le web 2.0, la lutte contre le téléchargement illégal, une loi a été adoptée avec moult péripéties tragi-comiques et surtout avec des dispositions tellement ciblées sur une technologie, le peer-to-peer, qu'il est vraisemblable qu'elle va accélérer le développement de l'usage d'autres techniques de contrefaçon comme rapidshare ou les newsgroups. Quelle méconnaissance du darwinisme de l'internaute !!!

Pour éviter ce décalage entre les textes, les prises de positions et les réalités, nous pensons que la seule ouverture passe par le dialogue et la pédagogie : oui à l'autorégulation ou à la co-régulation ! Non à la régulation qui ne suit pas assez vite l'évolution technologique et les usages. Comme l'écrivait le philosophe du droit Portalis, il faut légiférer la main tremblante.

Mais en toute hypothèse, cette co-régulation ne peut prospérer que si les pouvoirs publics prennent véritablement conscience que les nouveaux médias sont une chance formidable pour notre génération et celles qui suivent. Et notamment pour les Européens alors que ce sont les géants américains qui aujourd'hui dominent cet univers. «N'ayez pas peur», ai-je envie de dire. Faites confiance aux citoyens, aux hommes. N'essayez pas de freiner la marine à vapeur pour sauver la marine à voile !

Merci de votre attention et bon surf.

Giuseppe de Martino

Image de Une: CC Flickr Groupe Aménagement numérique des territoires.

Giuseppe de Martino
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