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Les têtes turques de Hollande

François Hollande, le 22 juin 2012. REUTERS/Giampiero Sposito

François Hollande, le 22 juin 2012. REUTERS/Giampiero Sposito

Après cinq années de relations exécrables entre Paris et Ankara, comment le nouveau Président va-t-il traiter l’épineux et impopulaire dossier Turquie? Mais surtout, avec qui?

On se méfie, en Turquie, d’un François Hollande qui serait «sous influence arménienne». Ne s’est-il pas engagé, candidat, à «reprendre» le dossier de la pénalisation de la négation du génocide arménien? N’a-t-il pas déclaré que la reconnaissance de ce génocide par l’Etat turc devait constituer un «critère» supplémentaire de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne?

Certains Turcs informés pointent du doigt le rôle joué auprès de lui par Mourad Papazian, son conseiller sur la question arménienne depuis une quinzaine d’années, et «communicant» de 2009 à 2011. On pouvait d’ailleurs voir les deux hommes côte à côte, le 24 avril dernier lors de la commémoration du génocide de 1915, à Paris.

Mourad Papazian est co-président de la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA ou Dachnak) pour l’Europe, qui représente environ la moitié de la communauté organisée en France. Or pour les Turcs, qui dit FRA dit Armée révolutionnaire arménienne, sa branche armée, laquelle a assassiné de nombreux diplomates turcs dans les années 1970 et 1980. Autrement dit, pas de pire ennemi aux yeux de l’Etat turc, mis à part le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatiste), avec lequel il accuse d’ailleurs l’armée révolutionnaire arménienne de s’être alliée.

Mais Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, tient absolument à ouvrir un nouveau chapitre dans les relations franco-turques. Il a donc décidé de taire cette méfiance et vient, le 21 juin, de donner l'ordre de lever les sanctions, décidées il y a quelques mois par la Turquie à l'égard de la France à la suite du vote de la loi condamnant la négation du génocide arménien.

Ils attendaient Moscovici, c'est Fabius

Méfiance également à l’égard du nouveau ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. L’élite pro-européenne turque aurait préféré que le poste soit confié à Pierre Moscovici, qui s’est plusieurs fois prononcé en faveur de l’adhésion turque à l’Union européenne. Pierre Moscovici est toujours, si l’on en croit le site en ligne, membre du comité scientifique de l’Institut du Bosphore. Cet espace de rencontre et de débat entre personnalités turques et françaises, financé par le patronat turc, se veut «l’acteur incontournable du rapprochement France – Turquie» alors que les relations bilatérales étaient devenues exécrables sous Nicolas Sarkozy. Il a tenu sa première réunion en 2009 à Istanbul. A son retour, Pierre Moscovici évoque ses «Impressions turques» sur son blog. Il décrit ces «transformations économiques, sociales, visibles à l’oeil nu et qui témoignent de l’entrée de la Turquie dans la modernité».

Depuis quelques mois cependant, celui qui dirige désormais le ministère de l’Economie paraît un brin moins «turco-enthousiaste». Et puis, le 22 décembre 2011, il a suivi son parti et voté la loi pénalisant la négation du génocide arménien malgré l’important lobbying de ses collègues de l’Institut du Bosphore opposés à cette loi.  

Même vote de la part du député Laurent Fabius. Dans Le Monde du 29 mai, le nouveau ministre des Affaires étrangères rappelle cependant qu’il «faudra tenir compte» de la décision du Conseil constitutionnel (qui a retoqué la loi pénalisant la négation du génocide en février 2012). Et mentionne l’importance de «renouer les fils avec la Turquie qui joue un rôle majeur, aux plans économique et diplomatique, par exemple sur les questions syrienne et iranienne».

Le nouveau chef du Quai d’Orsay ne dit rien au Monde en revanche sur la manière dont il conçoit la poursuite des négociations d’adhésion avec la Turquie. Or durant sa campagne pour le «non» au référendum sur la constitution européenne en 2005, l’ancien Premier ministre de François Mitterrand (tout comme son bras droit, l’actuel ministre des Affaires européennes, Bernard Cazeneuve) avait nettement exprimé son opposition à l’adhésion de la Turquie. Dans l’interview qu’il accordait en novembre 2004 aux Nouvelles d’Arménie, Laurent Fabius se prononçait pour un «partenariat privilégié» et contre l’ouverture des négociations d’adhésion avec Ankara (lesquelles seront pourtant votées le mois suivant et débuteront en octobre 2005) car, disait-il, «l’expérience historique montre que, lorsqu’on commence une négociation dont l’objet est l’adhésion, cela se termine toujours par un oui».   

Ça ne peut pas être pire qu'avec Sarkozy

Malgré ces deux fortes réserves concernant Mourad Papazian et Laurent Fabius, le gouvernement turc (qui suspectait l’ancien président de la République française d’avoir instrumentalisé le rejet de la Turquie à des fins de politique intérieure) veut donc faire bon accueil à François Hollande: «De toute façon, ça ne peut pas être pire qu’avec Nicolas Sarkozy!», entend-on régulièrement en Turquie. Ce dernier étant tenu responsable du «coma avancé» (selon l’expression de l’analyste turc Soli Özel) dans lequel se trouvent les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Une ligne «dure» dont Ankara a parfois pris prétexte. L’universitaire Beril Dedeoglu explique:

«Sarkozy a conforté l’immobilisme de notre gouvernement. Si le processus était allé de l’avant, le gouvernement aurait été contraint de procéder à de nombreuses réformes: en faveur des Kurdes et des Alévis (minorité musulmane non sunnite). Il lui aurait aussi fallu modifier ses positions à l’égard d’Israël et de l’Arménie. Le statu quo avec l’UE autorise des positions plus extrêmes qui vont dans le sens de la réorientation diplomatique de la Turquie vers l’est.»

«N’oublions pas que c’est M. Erdogan (le Premier ministre turc, NDLR) qui a essuyé le plus d’humiliation de la part de la France et de l’UE, ajoute la professeure Fusun Türkmen. Les dégâts identitaires sont si énormes qu’il faudra du temps pour réparer.»

«S'il entend panser ces plaies, (le nouveau président de la République française) va avoir beaucoup de travail», annonce le chroniqueur Cengiz Aktar. Durant la campagne électorale, François Hollande n’a abordé le sujet turc que lorsqu’il y était contraint. Le 17 mars dernier, il tient une grande réunion au Cirque d’Hiver pour préciser ses positions sur l’Europe mais ne dit mot de… la Turquie.

Et il ne prend aucun risque lorsqu’il déclare dans l’émission «Des paroles et des actes» sur France2 le 11 avril, qu’il n’y aura pas d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne lors du prochain mandat présidentiel: «Aujourd'hui, il y a un processus de négociation qui est en cours depuis d'ailleurs des années» mais «aucune condition majeure n'est réunie, et donc, dans le prochain quinquennat, il n'y aura pas d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne», explique-t-il. Cette position qui peut surprendre, vue de France, constitue presqu’une évidence sur les rives du Bosphore. Voilà déjà plusieurs années que certains cercles économiques et diplomatiques turcs ont réalisé qu’il faudrait attendre le budget 2021-2027 avant que l’Union européenne attribue des fonds structurels et de cohésion à la Turquie.

Les deux mousquetaires

Le dossier Turquie sera-t-il géré de l’Elysée, comme précédemment? Cela n’est pas exclu. Mais François Hollande n’a officiellement jamais visité la Turquie, à la différence de son ex-compagne Ségolène Royal, qui s’y était rendue en 1994 pour soutenir la députée d’origine kurde Leyla Zana durant son procès. Peu au fait des réalités du terrain, le nouvel occupant de l’Elysée ne négligera sans doute pas l’avis de deux de ses «trois mousquetaires historiques», par ailleurs bons connaisseurs et partisans de la candidature turque à l’Union européenne.

Le premier s’appelle Jean-Maurice Ripert. Entré au PSU à l’âge de 15 ans, camarade de promotion à l’ENA, il est tout à la fois l’ami et le camarade politique des débuts, selon Paris Match qui consacre un portrait aux amis du jeune François Hollande. Fin diplomate, jusqu'à récemment plutôt attaché au Quai d’Orsay qu’à l’Union européenne, Jean-Maurice Ripert est nommé au poste de chef de la délégation de l’Union européenne en Turquie en août 2011.

A peine François Hollande élu le 6 mai, l'ami Ripert s’envole pour Paris. En Turquie, la rumeur le voit nommé conseiller diplomatique de François Hollande, en remplacement de Jean-David Levitte. Deux jours après l’investiture présidentielle de son ami, il est pourtant de retour à Ankara au côté du Commissaire européen pour l’élargissement, Stefan Füle, afin de donner un nouvel élan aux négociations d’adhésion.

Les deux hommes lancent l’«agenda positif», une initiative où il «s'agit de discuter de tous les points qui peuvent être ouverts à négociation, sans vraiment négocier», explique-t-on à Bruxelles. Dans cette perspective, la Commission européenne veut mettre l’accent sur les «droits de l’Homme et le fonctionnement de la justice» ainsi que dans les domaines où elle possède une compétence exclusive, sans avoir besoin de l’accord des 27. L’«agenda positif» attendait le feu vert français depuis l’automne 2011.

«Le fait que Jean-Maurice Ripert soit (pour l’instant) maintenu en poste à Ankara peut être interprété comme un signe de la part de François Hollande. En maintenant son ami et homme de confiance en Turquie, il semble nous dire qu’il accorde de l’importance à ce dossier délicat», suggère le Turc Sinan Ulgen, directeur du think-thank Edam. «Une question reste de savoir si le nouveau pouvoir politique français peut lever le veto imposé par Nicolas Sarkozy sur cinq chapitres de négociation et quand», s’interroge un haut fonctionnaire européen. «Droit-de-l’hommiste», Jean-Maurice Ripert vient, en accord avec Bruxelles, de condamner, sans le citer, le Premier ministre turc pour ses propos contre l’avortement.

Egalement «en ligne directe» avec le Président, le second «pro-Turc» de François Hollande est aussi un camarade du temps de la promotion Voltaire à l’ENA et de l’école des officiers de Coëtquidan. Actuel patron de l’Autorité des marchés financiers, Jean-Pierre Jouyet  a été membre du cabinet du Président Delors à la Commission européenne. Il fut secrétaire d'Etat aux affaires européennes entre 2007 et 2008 sous Nicolas Sarkozy. Il n'a jamais fait mystère de ses positions en faveur de l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne.

Cet ami de longue date qui devrait être appelé à exercer de nouvelles fonctions importantes constitue un canal privilégié d’accès à François Hollande qu'il peut conseiller sur le dossier turc, ainsi que l’a bien compris  l’économiste turc et haut fonctionnaire international Kemal Dervis. En visite à Paris le 16 mars, ce dernier a exposé à Jean-Pierre Jouyet sa dernière idée: «intégrer graduellement» la Turquie à l’Union européenne, c'est-à-dire donner aux Turcs plus de place dans certaines institutions européennes, au fur et à mesure de l’avancement des dossiers, sans attendre la fin du processus de négociation.

Car Kemal Dervis pense qu'il est urgent que les négociations entre la Turquie et l'Union européenne sortent de l'impasse actuelle. Jean-Pierre Jouyet en est depuis longtemps convaincu. François Hollande écoute.

Ariane Bonzon

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