France

Le procès de la police

Alexandre Lévy, mis à jour le 28.05.2009 à 6 h 38

Le procès des membres présumés du gang qui a séquestré Ilan Halimi est une occasion de s'en prendre aux policiers en charge de l'enquête.

Dans un pays démocratique, lorsqu'on juge un gang dont les membres sont accusés d'avoir séquestré et torturé à mort un jeune de leur âge parce qu'il était issu de la communauté juive, on fait comparaître à la barre de hauts responsables policiers pour qu'ils s'expliquent sur leur échec. Pourquoi n'ont-ils pas pu sauver la victime? Est-ce que leurs méthodes d'enquête et de recherche étaient les bonnes?

Dans un tribunal où les droits de la défense sont respectés, on s'inquiète aussi des prévenus dans le box des accusés, aussi graves que soient les faits qui leur sont reprochés. Pourquoi un tel a un œil au beurre noir sur la photo de l'interpellation? Et un autre la lèvre fendue? N'ont-ils pas été battus par la police? Pire, ne leur a-t-on pas exortorqué les aveux sous la torture?

Dans un pays démocratique, des avocats brandissent alors des rapports d'Amnesty International dénonçant les violences policières en France; d'autres exigent que les photos des accusés amochés soient distribuées aux jurés avant que ces derniers ne se penchent sur les sévices endurés par la victime. Enfin, dans un pays démocratique on peut non seulement critiquer au vitriol le travail de la police, mais aussi y consacrer des livres entiers. Et ce ne sont pas les hiérarques policiers qui demanderont alors des comptes à leurs auteurs mais les avocats des accusés, soucieux de préserver la « présomption d'innocence » de leurs clients.

Plusieurs membres de la Brigade criminelle, policiers opérationnels comme hauts responsables, sont appelés à témoigner au procès du gang accusé du rapt et de la mort d'Ilan Halimi en 2006. Le jeune commissaire principal Olivier Richardot a, dès la deuxième semaine du procès, présenté son rapport général sur l'enquête. Un témoignage fustigé par certains avocats de la défense qui l'ont jugé «trop romancé» voire «hors sujet». En relatant l'épisode où Ilan Halimi avait été lavé et tondu par ses geôliers à la veille de sa mort, le policier n'avait pas pu s'empêcher de faire un parallèle historique sur le destin des Juifs européens... Des commandants, des capitaines, des chefs de groupe l'ont suivi à la barre...

Très attendu, le patron de la « Crim » de l'époque Noël Robin, est venu témoigner le 26 mai. Cet homme, que ses collègues disent très affecté par les critiques dont il a fait l'objet, a une fois de plus défendu les choix de son équipe soucieuse en premier lieu de «préserver la vie de l'otage». Sans surprise, la question de l'implication de la DGSE dans l'enquête est venue polluer les débats. Pas de rôle « occulte », comme l'avaient dénoncé les avocats de Youssouf Fofana, mais uniquement des «conseil oraux» délivrés sur les « meilleures options techniques », a expliqué Noël Robin.

Le procès se tenant à huis-clos, on n'en saura pas d'avantage. On ne saura pas, par exemple, si le policier a échangé quelques mots, ou un regard, avec la mère d'Ilan, Ruth Halimi, et ses deux sœurs. Entre eux, le contentieux est immense. Dès les premiers les jours après la la mort d'Ilan, sa mère a vertement critiqué la stratégie policière, notamment la décision de la Crim de « suspendre » les contacts téléphoniques à cinq jours de la fin tragique du jeune homme.

Pendant l'enquête elle-même, ses relations avec la hiérarchie de la police ont été houleuses ; elle se plaint, jusqu'à aujourd'hui, d'avoir été très peu écoutée et écartée du centre des opérations au profit du père, Didier, dont elle est divorcée depuis des années. A quelques jours de l'ouverture du procès des ravisseurs de son fils, le 29 avril, Ruth Halimi a enfoncé le clou sur les ratés de l'enquête policière dans un livre coécrit avec la romancière Emilie Fraîche (24 jours, la vérité sur la mort d'Ilan Halimi).

Les policiers n'ont pas alerté leurs collègues ni les médias ; ils se sont engouffrés dans de fausses pistes ; ils ont laissé le ravisseur aller et venir librement entre Paris et Abidjan ; ils n'ont pas pu l'identifier au commissariat de Bagneux... Et last but not least, ils ont sous-estimé la dimension antisémite de cette affaire, ce qui, selon la mère, a été fatal à son fils.

La direction de la police a apporté, via une dépêche AFP, quelques réponses assez sèches à ce réquisitoire maternel, rappelant au passage qu'ils s'en sont tenus aux règles en matière d'affaires de prise d'otage avec demande de rançon. En privé, certains d'entre eux ont sursauté en lisant certains passages. « Oui, Fofana a pu faire l'aller-retour entre Paris et Abidjan tout simplement parce que personne ne connaissait à cette époque son identité, détaille un policier. Tout ce qu'on avait, c'est une photo de piètre qualité montrant un black encapuchoné et cachant son visage avec une écharpe. Et parce que, en France, on ne fiche pas les gens qui voyagent. D'autant plus qu'il aurait pu prendre des vols avec correspondance [ce qui a été réellement le cas], ce qui fait des dizaines de milliers de passagers par jour. On n'avait aucune chance de le coincer, cela n'aurait été qu'une pure perte de temps ».

D'autres n'ont pas apprécié de se voir décrits comme des policiers « sûrs de leur force » incapables d'écouter les pressentiments d'une mère. Le patron de la Crim, qui a annoncé la mort d'Ilan Halimi à ses deux parents, n'a pas avalé le passage où Ruth affirme avoir appris la mort de son fils en lisant un quotidien gratuit... Lors d'un entretien au 36 quai des Orfèvres, plusieurs mois après l'affaire, Christian Flaesch, qui a succédé à Noël Robin à la tête de la « Crim », avait pourtant tenté de désamorcer la polémique avec la mère en m'expliquant qu'elle avait «le droit de tout dire, de les accuser de tous les torts, parce qu'elle avait perdu son fils et que les policiers ne peuvent que respecter et s'incliner face à son deuil». Mais trois ans après les faits, les nerfs sont toujours à vif.

«Ce procès n'est pas celui de la police», avait, lui aussi, tenté de calmer les esprits peu après la publication du livre de Ruth Halimi, l'avocat de la famille, Me Francis Szpiner. Ce pénaliste de renom est apprécié dans les rangs de la PJ, où il passe pour quelqu'un qui connaît bien la réalité du travail des enquêteurs. Son avis n'est pas partagé par certains avocats de la défense pour qui le « fiasco policier » légitimerait à la fois le huis-clos et le traitement injuste infligé à leurs clients. Une attitude qui fait rire les policiers de la « Crim » qui rappellent qu'ils ont pas mal l'habitude qu'on leur mette tous les torts sur le dos. Tout et son contraire, le fait de tabasser les détenus comme de leur enlever les menottes pendant les interrogatoires (une tradition à la Crim), ce qui avait permis à un certain Richard Durne de se défénestrer peu après avoir commis une tuerie au conseil municipal de Nanterre...

La police a toujours bon dos. Mais tout en exerçant notre devoir de contrôle et d'information vis-à-vis de ce corps de métier pas comme les autres, il ne faut pas sombrer dans la confusion. Ayant moi-même livré dans mon livre un récit de l'enquête menée par la Brigade criminelle, je me suis vu proposer par de grandes maisons de production de mettre en images mon livre afin d'en faire une illustration de «la mauvaise politique de Nicolas Sarkozy dans le domaine de la police». D'autres ont été étonnés que je n'en ai pas profité pour les descendre en règle dans mon travail d'enquête, suggérant que j'avais été certainement influencé par mes « sources »...

Peu savent qu'au sein même de la Crim, la conduite des opérations par la direction a été beaucoup commentée, voire critiquée notamment sur la stratégie adoptée par la « profileuse » dans les négociations, ou la décision de traiter cette affaire « en conclave »... Mais à la police, et à fortiori à la Brigade criminelle, on n'a pas pour habitude de se désolidariser de sa hiérarchie tout comme de laver son linge sale en public.

En revanche, si j'ai été influencé par quelqu'un, c'est certainement par le père d'Ilan, lui, étroitement lié à l'enquête, qui m'a accordé le seul entretien à la presse, début mars 2006. «Si c'est la faute de quelqu'un, c'est celle de ceux qui ont torturé et tué mon fils», avait-il tranché avant de se murer dans le silence. Un silence qui a duré jusqu'à aujourd'hui, date à laquelle Didier Halimi est venu, pour la première fois, témoigner à la barre.

Alexandre Lévy

Photo: La salle du tribunal où se tient le procès  Reuters

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