Economie

La croissance verte n'est-elle qu'une croissance de trop?

Gérard Horny, mis à jour le 25.06.2012 à 16 h 03

Comment faire pour dépasser le capitalisme vert «de complaisance» ou la croissance verte «paillette»?

Manifestation à Rio, le 20 juin 2012. REUTERS/Ricardo Moraes

Manifestation à Rio, le 20 juin 2012. REUTERS/Ricardo Moraes

Entre les élections législatives françaises et grecques, le sommet du G20 et les prochaines échéances européennes, la conférence Rio+20 est passée presque inaperçue. Il faut dire que ses résultats sont modestes et que les chefs d’Etat se sont peu mobilisés. Pourtant, il y a urgence à agir alors que les discours emphatiques sur la «croissance verte» contrastent fortement avec l’ampleur des initiatives concrètes.

Dennis Meadows, coauteur du «rapport Meadows», Les limites à la croissance (dans un monde fini), persiste: il y a bien des limites physiques à la croissance. Quarante ans après la publication de la première édition de son ouvrage, malencontreusement publié en France sous le titre Halte à la croissance! (lui-même le déplore), ses opposants triomphent: vous voyez bien que ce n’était qu’un tissu d’inepties, la population et l’économie continuent de croître (avec parfois des ratés!), et pourtant le monde ne s’est pas heurté aux obstacles annoncés; les réserves de pétrole, par exemple, estimées en années de consommation, sont même toujours aussi importantes.

Le problème s’aggrave

Certes, la croissance n’a pas buté sur un manque de matières premières. Mais, d’autres problèmes, encore peu évidents en 1972, comme l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et le réchauffement climatique, commencent à apparaître dans toute leur ampleur.

L’impact des activités humaines sur les processus naturels est davantage pris en considération, mais les actions menées paraissent bien timides. Dennis Meadows ne veut pas jouer les Cassandre, il ne veut pas faire de pronostics sur le moment où les limites de la planète pourraient être dépassées de façon dramatique, mais il observe que, plus on attend, plus les coûts de la destruction de l’environnement seront élevés et, voyant la façon dont on gère les questions financières, il craint que les décisions nécessaires ne soient prises trop tard.

Même la «croissance verte» ne trouve pas grâce à ses yeux: c’est encore une façon de prolonger la croissance.

Il est vrai que le concept de «croissance verte» est un peu employé à toutes les sauces et qu’il est même devenu un argument de vente pour stimuler une consommation défaillante: quel mal y aurait-il, par exemple, à acheter une voiture électrique qui ne pollue pas? Ce serait oublier que l’énergie électrique a une source, qui n’est pas forcément propre. Et, de toute façon, le processus de production d’une voiture demande beaucoup d’énergie. Même l’énergie solaire apparaît moins verte si l’on prend en compte le coût écologique de la fabrication des capteurs.

Mesurer les atteintes à la nature

Des progrès importants sont pourtant accomplis dans la reconnaissance de l’impact sur l’environnement des activités humaines. Allant encore un peu plus loin dans la définition d’indicateurs plus significatifs que le seul taux de croissance du PIB, le Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE) a mis au point un indicateur permettant de mesurer le niveau de richesse créée (Inclusive Wealth Index, IWI) par les  Etats, en tenant compte de la façon dont ils utilisent leur capital humain et environnemental.

A peine publié pour la première fois, cet indicateur est déjà l’objet de vives critiques: des écologistes lui reprochent de quantifier ainsi le naturel, de traiter la nature comme une marchandise, d’autres lui reprochent de minimiser la dégradation de l’environnement, le cas de la Chine apparaissant comme l’exemple le plus significatif du caractère peu scientifique de l’indicateur.

Pourtant, le PNUE relativise considérablement la performance de l’économie chinoise: alors que la statistique économique classique donne une croissance de 9,6% par an et par habitant entre 1990 et 2008, l’indice IWI ne donne qu’un chiffre de 2,1%, ce qui donne déjà une belle idée de la dégradation de l’environnement entraînée par cette croissance. Et six Etats sur les vingt étudiés (Arabie saoudite, Afrique du Sud, Colombie, Nigeria, Russie et Venezuela) arrivent même avec un IWI négatif, qui indique un appauvrissement alors même que l’évolution du PIB par tête de ces pays est positive, à des degrés divers.

Le capital naturel pris en compte comme le capital et le travail

L’indicateur du PNUE peut donc permettre de prendre a posteriori conscience d’une situation, mais il n’est pas un instrument de pilotage de l’activité économique. Deux experts de la chaire d’Economie du climat, à Paris, Pierre-André Jouvet et Christian de Perthuis, proposent d’aller plus loin et d’intégrer le capital naturel dans les fonctions de production aux côtés des facteurs classiques que sont le capital et le travail.

Cette approche n’est pas évidente: elle pose d’abord des problèmes méthodologiques de calcul (un beau champ de travail s’ouvre aux économistes) et ensuite elle implique de tirer les conséquences financières d’un prélèvement de valeur opéré sur le capital naturel. Cela ne va pas de soi… mais c’est pourtant l’approche qui paraît la plus féconde.

Si, en effet, comme le soulignent les auteurs, on se contente d’instaurer des petites taxes écologiques un peu partout «en prenant garde à ce qu’aucune d’entre elles ne soit de nature à perturber trop fortement les comportements de production et de consommation», on n’aura pas beaucoup avancé; on restera dans le capitalisme vert «de complaisance» ou la croissance verte «paillette», comme le redoute Dennis Meadows. Mais en intégrant le coût du capital naturel dans les calculs, on aborde les questions qui peuvent fâcher.

La question qui fâche le plus: qui paiera

Déjà, dans les entreprises, on peut voir que les rapports entre le capital et le travail ne sont pas toujours des plus simples. On imagine aisément ce que cela pourra être s’il faut en plus prévoir la rémunération du capital naturel. Mais, pour Pierre-André Jouvet et Christian de Perthuis, une chose est certaine:

«On ne verdira pas la croissance sans un effort d’épargne pesant à la fois sur les revenus du travail et du capital pour assurer une rente d’un montant suffisant pour redresser la performance du capital naturel en restaurant en particulier ses grandes fonctions régulatrices.»

Le paiement des quotas de CO2 par les entreprises est une première étape dans la mise en route de ce processus.

Gageons qu’on n’est qu’au début d’une vaste réflexion qui concernera le partage de l’effort, entre les pays et entre les agents économiques d’un même pays ainsi que le financement d’une telle économie verte.

Deux points essentiels paraissent à souligner. D’abord un partage différent de l’effort entre acteurs de l’économie et catégories sociales peut conduire à des sociétés «vertes» offrant des visages radicalement différents. Après les techniciens, il va bien falloir que les politiques s’emparent du dossier.

Dennis Meadows n’a pas travaillé pour rien

Ensuite, pour être efficace, cette façon d’aborder le problème doit s’inscrire dans le long terme, ne serait-ce que pour une raison simple: dès lors qu’il s’agit d’investissements lourds, les entrepreneurs ont besoin d’avoir une certaine visibilité. Il ne saurait être question de changer les règles du jeu tous les cinq ans.

Quand nos dirigeants auront réussi à assurer le sauvetage de la zone euro, ils pourront peut-être enfin se pencher sérieusement sur ce dossier. En tout cas, sur le plan de la méthode, le passage à une organisation de l’activité économique plus soucieuse de l’environnement commence à se dessiner. A défaut d’être vraiment rassuré, Dennis Meadows peut se dire qu’il n’a pas travaillé pour rien. L’économie verte peut ne pas être une arnaque.

Gérard Horny

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Journaliste
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