Culture

Entre Valois et Hollande, le défi d’Aurélie Filippetti

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.06.2012 à 14 h 02

Il y a urgence à régler les dossiers chauds, mais après? La politique culturelle a besoin d'un nouveau souffle. La jeune ministre saura-t-elle le donner?

Aurélie Filippetti lors d'un meeting le 29 avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

Aurélie Filippetti lors d'un meeting le 29 avril 2012. REUTERS/Charles Platiau

Depuis son entrée en fonction comme ministre de la Culture, Aurélie Filipetti l’a martelé: «je suis une femme politique». Manière d’affirmer qu’elle n’est rue de Valois ni pour faire de la décoration, ni pour conforter le quota de la parité ou pour servir l’affichage d’un renouvellement générationnel. Saine affirmation, au demeurant, tant le poste qu’elle occupe a effectivement besoin de muscle politique, après des années de faiblesse, entre gestion à court terme des crises et distribution tactique de postes et de médailles.

Confortée par son élection comme députée d’une circonscription difficile qu’elle a brillamment conquise, la jeune ministre peut à bon droit revendiquer son statut de politique. Ce qui ouvre immédiatement une question en deux temps.

D’abord: quelle politique? Le projet électoral du candidat François Hollande, auquel Aurélie Filippetti a collaboré, était très discret sur la question. Ensuite: avec quelles forces cette éventuelle politique serait-elle mise en œuvre? Puisqu’une véritable politique signifie une action volontariste, qui change un ordre des choses et ne se contente de faire au mieux, ou au moins pire, à l’intérieur d’un état des lieux subi.

Il s’agit bien de la même question: sans projet politique établi, la question des énergies mobilisables n’a guère de sens. Quel projet politique pour la culture? On n’en sait rien, au-delà des dossiers remâchés sans fin, mais dont on voit bien que, précisément, ils seront davantage voués à des ajustements qu’à la mise en œuvre d’un grand projet.

Il s’agit pour l’essentiel du destin de l’Hadopi, auxquels on peut ajouter les dossiers de la composition du CSA, de l’avenir de l’audiovisuel public extérieur. Des sujets importants, nécessaires, comme d’ailleurs l’insaisissable règlement de la question des intermittents, mais qui ne font en aucun cas un projet culturel.

Pas plus que le bienvenu retour à la TVA réduite pour le livre, ou l’indispensable combat contre les mesures ultralibérales et mortifères que Bruxelles tente en ce moment d’imposer au cinéma français (et européen): dossiers majeurs, ils relèvent du maintien de l’existant, pas de la construction d’un projet d’avenir.

Education culturelle

Parmi les sujets régulièrement mentionnés, le seul chantier qui ferait réellement sens à cet égard est celui de l’éducation artistique. Mais il ne relèvera pas principalement du pouvoir de la ministre de la Culture, le poids de l’Education nationale étant en la matière écrasant. Or il est clair que Vincent Peillon a et aura dans un avenir proche de beaucoup plus imposants félins à fouetter.

Il resterait l’hypothèse d’un déplacement de la question, de «l’éducation artistique», qui place illico dans l’orbite de l’école, à «l’action culturelle», qui fait fondamentalement du même projet un enjeu de société dans son ensemble, et relevant prioritairement de la rue de Valois.

Tout en donnant à l’école tout son rôle dans ce processus, il s’agirait d’une approche plus ample, qui prendrait en charge l’ensemble des interactions entre les œuvres et la société, dans tous les lieux de partage public, réels et virtuels, locaux, nationaux et globalisés.

La question étant de transformer l’articulation entre les lieux culturels dédiés (musées, salles de concert, théâtres, cinémas, bibliothèques et médiathèques…) et les autres (l’école bien sûr, mais aussi la rue, les cités, les hôpitaux, les prisons, et bien sûr les multiples «espaces» apparus sur Internet, forums, réseaux sociaux, sites collaboratifs, etc.). Enorme tâche, mais la seule qui redonne un sens élevé à l’existence du ministère lui-même.

Ici surgit le deuxième aspect de la question. Pour mettre en œuvre semblable projet, il faut deux choses qui pour l’instant  manquent l’une et l’autre. La première, ce n’est la faute ni de la ministre, ni du Président ni du gouvernement, est évidemment l’argent. En cette période de ce qui, sous un nom ou un autre ne pourra pas ne pas être une phase d’austérité, il n’y aura pas d’argent en plus.

Avancer dans un environnement appauvri

A la ministre de réussir à ce que ses collègues de Bercy ne lui en enlèvent pas –Never Ending Story de la rue de Valois, où les arbitrages présidentiels, depuis 53 ans, sont décisifs pour soutenir la culture face aux finances– et éventuellement de décider des réaffectations de crédits au service d’une telle politique.

L’autre source d’énergie est la capacité de produire un discours, de raconter un projet, de mettre en scène une perspective. Condition toujours nécessaire, mais encore plus lorsqu’il s’agit d’avancer dans un environnement appauvri, et alors que mettre en œuvre une politique innovante signifie nécessairement devoir faire bouger les corps constitués du monde culturel, dont on connaît l’intraitable conservatisme.

Or en arrivant rue de Valois Aurélie Filippetti se trouve contrainte en même temps à une double rupture, qui va exactement à l’encontre de ce besoin impérieux. Rupture avec la période des coups de menton et de gueule permanents, caractéristique de la période Sarkozy, dont la «présidence normale» de François Hollande se veut l’opposé, ce qui a été largement approuvé par les électeurs.

Tout en étant globalement très favorable à cette attitude politique plus mesurée, plus ouverte sur la négociation et la construction de consensus, il reste difficile d’en trouver la traduction dans un domaine, celui de la culture, où le besoin de symbolique est stratégique. Difficile, pas impossible : l’invention de ce storytelling à la fois nuancé et mobilisateur est la tâche ardue de ce ministère.

Cette invention est rendue encore plus complexe par l’autre inévitable rupture, avec la référence à l’époque Jack Lang. La non-élection le 17 juin de celui qui fut, avec André Malraux, le plus grand ministre de la culture français et la figure la plus populaire des gouvernements de l’ère Mitterrand, plus encore peut-être le peu d’attention que cette non-élection a suscité, confirme que les temps ont énormément changé, que les anciens modèles ne fonctionneraient plus.

Chevauchée fantastique

Pas question de retrouver le lyrisme hugolien du «Nous sortons des ténèbres, nous entrons dans la lumière» de Lang au lendemain du 10 mai 1981. Mais le modèle alternatif reste à inventer, sous peine de voir se rééditer le triste scénario qui a laminé des personnalités qui possédaient sans aucun doute les qualités pour occuper le poste de Ministre de la culture –Catherine Tasca, Catherine Trautmann, Jean-Jacques Aillagon…

Or s’il reste un aspect à propos duquel il faut encore s’inspirer du précédent Lang, c’est certainement l’impératif d’agir vite, de marquer la différence dans les premiers mois de l’arrivée au pouvoir, avant que les immobilismes ne prennent irrémédiablement le dessus. Dans le livre justement titré Malraux, Lang, et après? qu’il cosigne avec Yves Marek (Descartes et Cie éditeur), Claude Mollard, qui fut à la fois en charge du budget et des arts plastiques dans le premier ministère Lang, raconte la véritable chevauchée fantastique que fut la première année du ministère de la culture.

C’est la même épopée qu’il faudrait mettre en branle aujourd’hui, mais non plus mise en scène par John Ford, plutôt par François Truffaut. 

Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (498 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte