Culture

«Desperate Housewives»: comment parler des séries américaines que vous n’avez pas vues?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 22.06.2012 à 9 h 57

Canal+ a diffusé les derniers épisodes. Pour ne pas être exclu de la vie de bureau, apprenez à parler des séries que vous n’avez jamais regardées.

Le dernier épisode de la saison 8 de «Desperate Housewives».

Le dernier épisode de la saison 8 de «Desperate Housewives».

Au rayon de l’érudition appliquée sympathiquement ironique, Pierre Bayard est l’auteur de Comment parler des livres que vous n’avez pas lus (Ed. de Minuit, 2007). Il y explique doctement qu’«il est tout à fait possible d'avoir un échange passionnant à propos d'un livre que l'on n'a pas lu, y compris, et peut-être surtout, avec quelqu'un qui ne l'a pas lu non plus».

Hypothèse hardie, en quelque sorte validée par le paragraphe que vous êtes en train de lire, puisque je viens d’écrire cinq lignes sur un livre que je n’ai moi-même pas lu. Et après tout, n’avons nous pas tous obtenu un passable 12/20 au bac en ayant révisé avec le Profil d’un roman de Flaubert sans en avoir jamais lu la moindre ligne?

Que déduire de cette pesante introduction: qu’il est tout à fait possible, et peut-être souhaitable, lors de mondanités ou de discussions de machine à café, d’aborder un sujet dont vous ignorez tout. Y compris, et surtout, une série américaine que vous n’avez jamais regardée.

Attention néanmoins. Contrairement à la situation qui réunit deux non-lecteurs d’un livre passionnant, avec l’amateur de série, la discussion s’avère plus délicate. Non seulement il a en général déjà vu la série dont il vous parle mais, surtout, il en est fan, et passe en général tous ses week-ends et ses soirées sushis-pantoufles à en attendre fébrilement les nouvelles saisons.

Vous, en revanche, n’avez jamais daigné vous soumettre au rituel contemporain du matage compulsif de néo-séries, tout simplement parce que l’idée du soap, qu’il soit écrit au premier ou au douzième degré, vous gonfle… Ca ne fait rien.

Desperate Housewives, référence quasi-préhistorique pour l’amateur de séries à la pointe du téléchargement, mais néanmoins emblématique de l’engouement pour les néo-feuilletons, va nous servir de fil conducteur dans l’apprentissage du commentaire télévisuel. D’autant que ce jeudi 21 juin, Canal Plus en diffuse les deux derniers épisodes. Précisons que vous pouvez poursuivre en toute confiance la lecture de cet article: comme je n’ai jamais vu d’épisode de Desperate Housewives, il est peu probable qu’un spoiler se cache dans les lignes qui suivent.

Premier soap postmoderne?

Votre premiere approche consistera à montrer votre distance vis-à-vis des productions télévisuelles américaines. Vous n’êtes pas dupe de l’avilissement qui consiste à passer 50 heures —minimum— de sa vie à se passionner pour les tromperies de Bree Van de Kamp ou la dépression de Susan Mayer (à moins que ce ne soit l’inverse? Je vous avais prévenu, je n’ai jamais regardé).

Mais enfin, vous vous êtes adonné vous-même à ce plaisir coupable en toute connaissance de cause par le passé. Vous n’êtes pas qu’un téléspectateur passif de Koh-Lanta. Vous n’ignorez pas que derrière la vitrine conformiste de la série pavillonnaire la plus célèbre au monde, l’écriture scénaristique «préserve des marges d’autonomie créatrice et critique», selon le sociologue Philippe Corcuff.

Et d’ailleurs, Desperate Housewives est-il un plaisir si coupable que cela? «La série joue constamment avec l’univers du soap, lui empruntant certains de ses codes, son fonctionnement narratif et parfois ses acteurs, tout en s’en moquant à un second degré: et c’est précisément ce second degré qui permet à ceux qui se sentiraient coupables de regarder un tel programme de garder la tête haute», direz vous.

Au final, affirmerez-vous alors, Desperate Housewives n’est autre que «le premier soap du soir postmoderne aux Etats-Unis»

Oui, vous avez bien lu, postmoderne. Car «l’écriture postmoderne est hypertextuelle et renvoie en permanence à d’autres textes. L’œuvre postmoderne est alors "métafictionnelle"; elle se présente comme une fiction qui, par un choix de références explicites, dévoile son propre statut de fiction».

Le générique, véritable débauche de citations détournées, de Van Eyck à Grant Wood, d’Andy Warhol à Roy Lichtenstein, «témoigne d’une interrogation ironique vis-à-vis des œuvres citées et montre au téléspectateur que le visionnage de Desperate Housewives ne peut se faire autrement que sous l’égide de l’intertextualité».

Macé-Scaron peut aller se rhabiller. Desperate Housewives fait mieux.

Une série sur les séries

En réalité, Desperate Housewives n’est autre qu’un palimpseste (si vous placez l’adjectif palimpsestueux ou, mieux, le groupe nominal «procédé narratif palimpsestueux», à ce moment précis de la discussion, deux possibilités: vous avez gagné votre examen de respectabilité s’il s’agit d’une soirée entre doctorants américains de littérature comparée ou journalistes des pages ciné des Inrocks. Dans tous les autres cas, c’est-à-dire la grande majorité des configurations sociales, les convives ou les collègues vont commencer à se méfier de vous).

Mais c’est quoi cette histoire de palimpseste? «Desperate Housewives est une fiction inscrite sur d’autres fictions, et Wisteria Lane une banlieue sous laquelle on peut voir d’autres banlieues.» Vous étayez alors votre assertion en pointant l’omniprésence visuelle de la white picket fence, cette palissade blanche typique de la séparation des propriétés de quartiers résidentiels américains, qui sert de référence métonymique à la vie de banlieue.

Lien permanent entre l’univers de Wisteria Lane et d’autres réalités plus sombres et enfouies, cette inoffensive palissade vient rappeler d’autres représentations en apparence idylliques de la banlieue: Twin Peaks ou Blue Velvet de Lynch (référence talisman lors de toute discussion culturo-mondaine), The Truman Show, Pleasantville ou Edward aux mains d’argent, autant de films laissant une inquiétante étrangeté affleurer derrière l’image parfaite et apaisée d’un quartier sans histoire(s).

On peut même remonter à la femme au foyer d’après-guerre, celle de Ma sorcière Bien-aimée ou de The Stepford Wives, thriller satirique dans lequel les maîtresses de maison, toujours dociles et impeccablement coiffées, se révèlent être… des robots. 

Une série queer          

Vos interlocuteurs sont déjà écrasés sous la masse de votre savoir théorique, l’aisance rhétorique avec laquelle vous le dispensez, et vous êtes prêt pour leur asséner le coup de grâce. Vous vous apprêtez à défendre l’idée audacieuse selon laquelle Desperate Housewives, se présentant malicieusement comme la série de la suburb conservatrice américaine, est en réalité une ode aux postulats des gender studies, LE concept à la mode à placer à tout prix. Car oui, lecteur, Desperate est une série féministe. Voire gender. Voire queer.

Car «la peinture du fonctionnement des couples et des rapports homme-femme de Desperate Housewives met clairement au jour l’arbitraire des identités de genre comme construction sociale». Une lecture queer, mettant l’accent sur l’identité flottante et changeante, échappant aux stéréotypes sexués, des femmes de la série, est donc possible. «Dans le retournement post-moderne (encore lui) de l’ordre moral», Desperate Housewives serait rien moins qu’une série… subversive.

Voilà, je crois qu’on a fait le tour.

Mais alors que nous sommes déjà arrivés au bout de cette explication, le lecteur pétri d’admiration que vous êtes se demande par quel miracle l’auteur de ces lignes livre avec une telle virtuosité ses analyses sur une série qu’il n’a jamais regardée. Facile: il vous suffit de lire Desperate Housewives, un plaisir coupable? de Virginie Marcucci pour en faire de même... L'auteure a, elle, regardé avec beaucoup d’attention l’intégrale de la série, en tirant les analyses dont cet article est parsemé.

Et encore, je ne vous ai pas tout raconté: Virginie Marcucci, docteur en civilisation américaine, explique aussi pourquoi, à la manière d’un Dallas du XXIe siècle, cette série en apparence si inoffensive (et chiante?) révèle des trésors d’ambiguïté politique, esthétique et narrative. Vous pouvez donc vous procurer son essai, que vous soyez ou non amateur de séries n’y change rien. La preuve, je l’ai aimé sans avoir à regarder la série concernée.

Et vous pouvez même sortir ce jeudi soir pour profiter de la fête de la musique, puisque le final de Desperate Housewives ne vous apprendra désormais plus grand-chose de nouveau (on nous signale tout de même un mariage, un procès, un accouchement et un mort).

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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