France

David Cameron et son tapis rouge: «Laissez venir à moi les petits entrepreneurs français!»

Hugues Serraf, mis à jour le 19.06.2012 à 17 h 32

David Cameron veut faire traverser la Manche à nos entrepreneurs. «Même pas peur!» réplique Michel Sapin qui présume qu’ils ne savent pas nager.

Nettoyage du tapis rouge de Lancaster House, à Londres -	REUTERS/Suzanne Plunkett

Nettoyage du tapis rouge de Lancaster House, à Londres - REUTERS/Suzanne Plunkett

Michel Sapin est peut-être un joyeux drille dans le privé, pourquoi pas, mais en public, ses vannes ne font se bidonner que les nostalgiques de l’Almanach Vermot. Heurté par la proposition de David Cameron de «dérouler un tapis rouge» à l’intention des entrepreneurs français affolés par le tropisme anti-business (présumé) de notre nouvelle majorité, le ministre du Travail (ha!) s’est fendu d’un:

― Pff, le tapis rouge, sur la Manche, ben il coulerait puisque c’est de l’eau!  (en substance, hein… Le verbatim est encore plus affligeant…)

Dans une scène de Brice de Nice, il aurait sans doute ajouté «Cassééééé!» en balayant l’espace d’un revers de manche dédaigneux mais, dans la vraie vie, ça reste limite réponse de cour de récré.

Oh, on peut penser ce qu’on veut du Premier ministre britannique, de sa coalition brinquebalante, de ses amitiés fumeuses avec la presse de caniveau, de son incapacité à redresser une économie délabrée en dépit d’une planche à billets fonctionnant à plein régime, de son obstination à sur-endetter ses étudiants jusqu’à la garde (Christine?), de son désintérêt pour la transformation du Yorkshire en Mezzogiorno septentrional, mais on ne peut certainement pas lui reprocher d’avoir compris que ce sont les ambitieux énergiques et cupides qui créent la plupart des jobs.

Personne ne sait exactement combien de Français résident effectivement en Grande-Bretagne et, sur le lot, on trouve sans doute davantage de jeunes gens améliorant leur anglais en servant des escargots dans une brasserie en toc que d’authentiques créateurs de richesses. Et vu le nombre de traders formés à Jussieu par la célèbre Nicole El Karoui et établis sur les bords de la Tamise, on y trouve même pas mal de destructeurs de valeur, mais c’est une autre histoire…

De la City au Dordogneshire…

Personne ne le sait, donc, mais ce qui se voit comme le nose au milieu de la face, c’est que le Royaume-Uni demeure un endroit nettement plus propice à la création d’entreprises et à l’investissement productif que la France. C’était le cas avant la présidentielle, c’est parti pour le rester dans l’après. Moins bureaucratique et paperassière, plus ouverte aux idées et aux pratiques nouvelles, plus cruelle pour les gens fragiles aussi, l’Albion perfide est devenue l’Albion flexible.

Et ce n’est pas parce que le Périgord est saturée de sujets de Sa Gracieuse majesté que nous en sommes à un partout et qu’il s’agit juste d’une affaire de perspectives. Le «Dordogneshire», ça attire surtout des retraités ayant réalisé qu’ils pouvaient se payer un château du XVIIe avec le produit de la vente de leur deux-pièces de Birmingham. S’il faut compter sur eux pour créer des emplois ailleurs qu’à la Sécu ou dans les services de gériatrie, il va falloir attendre un peu.

Mais bon, ceci posé, peut-on se contenter, comme le fait Michel Sapin, de répondre «nananère» au Premier ministre d’un pays qui prétend accueillir les forces vives que vous préférez passer au nettoyeur haute-pression parce que gagner de l’argent, c’est indécent? J’ai lu les commentaires d’internautes sous les articles de Libé et de Rue89 consacrés à cette petite séquence et, apparemment, pour un tas de gens, la réponse est oui. Les entrepreneurs, les types qui amassent du pognon en exploitant des travailleurs, s’ils souhaitent filer à l’anglaise parce qu’ils ne veulent pas qu’on leur en prenne trop, qu’ils le fassent!

On n’a pas besoin d’eux! Non mais! Au besoin, on les poussera dehors!

Vilains Huguenots!

Le fait est que nous l’avons déjà fait en 1685, et tous ces banquiers, industriels, et autres inventeurs honnis sont allés vérifier à Genève, à Amsterdam, à Londres (déjà!) et même de l’autre côté de l’Atlantique si l’on y respectait davantage leurs ambitions, leur philosophie et leurs choix de vie.

Bon, OK, un diplômé de l’Essec qui s’installe près du Silicon Roundabout pour monter une start-up de ventes de haricots en boîte sur le Web et échapper à la gabelle, ça n’est pas exactement pareil qu’un ébéniste huguenot qui se carapate pour éviter le supplice de la roue chez les papistes ―et encore moins qu'un banquier juif qui prend de l’avance sur l’une de ces expulsions massives dont notre histoire a le secret.

Ne nous laissons pas emporter.

Mais nous l’avons déjà fait, et on ne peut pas dire que ça nous ait vraiment profité à comparer la santé et le prestige des industries horlogères de part et d’autre du Léman... Cameron, en tout cas, a l’air d'avoir appris des livres d'histoire. Et c’est à la seconde partie de son intervention qu’on aurait aimé entendre Sapin réagir, avec ou sans vanne:

―  Nous accueillerons plus d’entreprises françaises, qui paieront leurs impôts au Royaume-Uni. Ça paiera nos services publics et nos écoles…

C'est sûr, c’est tout de suite moins rigolo.

Hugues Serraf

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