Monde

Rio+20: quand les plus vertueux craquent, l'exemple de la Norvège

Catherine Bernard, mis à jour le 20.06.2012 à 6 h 59

En 1987, Gro Harlem Bruntland, l'ex-Premier ministre norvégienne, faisait du «développement durable» un impératif international. Mais même dans son pays, pourtant très attaché à la défense de l'environnement, l'économie finit souvent par avoir le dernier mot.

A Kirkenes, dernière ville avant la frontière russe, en 2010. REUTERS/Helge Sterk/Scanpix

A Kirkenes, dernière ville avant la frontière russe, en 2010. REUTERS/Helge Sterk/Scanpix

Elle vit sur une montagne d'hydrocarbures mais se veut un modèle en matière d'environnement; elle tient à préserver sa pêche artisanale, qui assure jusqu'au septentrion un peuplement régulier des ses côtes clairsemées, mais jouerait volontiers un rôle majeur dans le développement industriel du «Grand Nord»: à elle seule, la Norvège, avec ses 5 millions d'habitants, symbolise parfaitement la schizophrénie qui menace la plupart des pays développés en matière d'environnement.

Le dilemme n'est pas nouveau: depuis quelques décennies, la Norvège vit (extrêmement bien) grâce, notamment, à ses impressionnantes exportations de pétrole et de gaz pompés dans le tréfonds de la mer du Nord et de la mer de Norvège. Elle est aujourd'hui le sixième exportateur mondial de pétrole et le second de gaz.

Dès le départ, le pays a tenté de «s'intoxiquer» le moins possible aux hydrocarbures: ici, l'essence coûte tout aussi cher, voire plus, qu'ailleurs. Et seules deux centrales électriques fonctionnent avec du gaz: le pays approvisionne ses réseaux électriques presque exclusivement à l'hydro-électricité. Economiquement, il tente au maximum de «confisquer» la rente pétrolière en confiant une partie des revenus fiscaux correspondants à un fonds de retraite étatique devenu l'un des grands fonds souverains de la planète.

Le réchauffement climatique facilite l'exploitation du Grand Nord

N'empêche: aujourd'hui, la Norvège se trouve à nouveau soumise à la tentation. Et la pire qui soit! Car le réchauffement climatique rend plus facilement exploitables les énormes ressources du Grand Nord, dont certaines pourraient bien, à leur tour, l'accentuer.

La mer de Barents contiendrait par exemple 13% du pétrole et 30% du gaz non découverts dans le monde. Hormis l'immense gisement de Chtokman, côté russe, découvert depuis longtemps, la Norvège a repris la prospection, un temps interrompue par un moratoire puis par un conflit de frontières avec la Russie résolu en juillet dernier. Depuis, la course semble se révéler fructueuse: Total, Statoil et ENI ont ainsi annoncé la découverte de gisements importants –par exemple, en janvier, celui de Havis, qui comprendrait entre 195 et 315 millions de barils équivalent pétrole. Et le pays réfléchit déjà au meilleur endroit (sans doute la ville de Kirkenes, près de la frontière russe) pour implanter sa future capitale pétrolière du Grand Nord, comme la ville de Stavanger l'a été pour la mer du Nord. 

Les officiels norvégiens tentent de minimiser les risques environnementaux: les permis d'exploration puis d'exploitation ne sont délivrés que progressivement; et le pays accumule les contraintes pour que les compagnies pétrolières fassent de leur mieux en matière environnementale. 

«Avant d'ouvrir des zones à la production, nous réalisons toujours des plans d'impact. Et les plateformes situées dans les eaux norvégiennes émettent sensiblement moins de CO2 que leurs équivalentes situées dans d'autres zones de la mer du Nord», affirmait ainsi, lors d'une conférence à Paris, Ole Horpestad, du ministère des Affaires étrangères à Oslo et rédacteur d'un livre blanc sur le Grand nord Visions et Stratégies. Le pays a du reste inauguré en mai un ambitieux centre de tests de captage et de stockage de CO2 sur sa côté ouest, à Mongstad.  

N'empêche: même avec le réchauffement climatique, les conditions d'exploitation en mer de Barents restent extrêmes et donnent des sueurs froides aux mouvements de protection de l'environnement. Mais aussi aux pêcheurs qui contribuent au peuplement de ce pays clairsemé, et, au développement «durable» de l'économie de leur pays: la Norvège est également l'un des tout premiers exportateurs mondiaux de produits de la pêche (le deuxième) et, si son aquaculture est décriée, elle a en revanche su gérer sa ressource en cabillaud. «Nous veillons à concilier pêche et hydrocarbures», assure Ole Horpestad. Une belle déclaration d'intention... 

Une nouvelle route internationale 

Le pays mise aussi sur le développement de la route dite du Nord-Est, qui permet aux bateaux d'aller de Rotterdam à Yokohama en passant par le nord de la Norvège puis le long des côtes de la Sibérie. Le réchauffement climatique la rend en effet bien plus accueillante qu'auparavant, même si les navires doivent toujours être accompagnés de brise-glaces russes. 

«Le trajet est 40% plus court que par Suez , 22 jours contre 40», assure  Ole Horpestad. Et de fait si 4 transits seulement ont eu lieu en 2010, ils étaient déjà 36 l'été 2011. Une goutte d'eau si on compare à ceux passant par Suez (18.000 environ) mais quand même: l'extrême Nord a ainsi vu  passer un supertanker de 165.000 tonnes de gaz condensé. La Russie prévoit la construction de 10 nouvelles stations de sauvetage, mais pour l'instant, les infrastructures en cas d'accident sont bien minces... 

Mais que faire? La Norvège le sait bien: si elle n'exploite pas les richesses du Grand Nord, d'autres le feront. Et peut-être moins proprement …

Si seulement la glace pouvait préserver le pays un peu plus longtemps de la tentation...

Catherine Bernard

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