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C'est quoi être trop jeune sur Facebook?

Emily Bazelon, mis à jour le 26.06.2012 à 9 h 31

En permettant à des préadolescents de s’inscrire sur Facebook, le réseau social fait une grosse erreur.

facebook like button  / Sean MacEntee via FlickrCC Licence by

facebook like button / Sean MacEntee via FlickrCC Licence by

Etes vous prêts à voir votre enfant scolarisé en primaire s’inscrire sur Facebook? La compagnie a déclaré au Wall Street Journal que l’idée était dans l’air de permettre aux enfants de moins de 13 ans de s’inscrire sur Facebook, sous la supervision de leurs parents.

Voilà typiquement le genre de ballon d’essai lancé tant à destination du Congrès et des juristes de Washington que des parents. Facebook s’est efforcé de présenter cette idée comme bienveillante au possible, en déclarant tester un système où les pages des enfants seraient liées à celles de leur parents, permettant à ces derniers de décider à qui leurs enfants peuvent envoyer des demandes d’amis et de restreindre l’utilisation d’applications.

Voilà qui n’est pourtant pas très rassurant. Facebook s’intéresse aux enfants car il souhaite les encourager à partager aussi largement et aussi tôt que possible un maximum d’informations: c’est bon pour les parts de marchés de la compagne, aujourd’hui comme dans le futur.

La phrase clé de l’article du Wall Street Journal est celle-ci:

«Certains se demandent si Facebook peut continuer à maintenir son rythme de croissance de 88% de l’an dernier grâce à la publicité, et tout particulièrement au vu de son entre en bourse calamiteuse.»

La vulnérabilité des préados

Facebook est une compagnie désormais soumise à la pression des profits croissants –et dont le bilan avec les adolescents tend à montrer que le réseau social n’est pas forcément un bon endroit pour voir les jeunes enfants grandir.

Commençons par la cyber-maltraitance: en 2011, Consumer Report a estimé que sur les 20 millions de jeunes utilisateurs de Facebook l’année précédente, un million d’entre eux ont été victimes de cyber-maltraitance, harcelés ou menacés sur le site.

Une étude du Pew Center de la même année affirmait que 15% des ados entre 12 ans et 17 ans déclaraient avoir été victimes de harcèlement un site de réseau social dans l’année qui venait de s’écouler et, «Facebook étant le réseau social dominant des ados», comme Pew le décrit, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’une bonne partie de ce harcèlement s’y est produit.

Les chiffres avancés par Pew sont encore plus inquiétants pour ce qui concerne les plus jeunes enfants. Le centre montre que plus de 30% des jeunes filles de 12 ans et 13 ans affirment avoir vu des échanges agressifs entre enfants sur les sites de réseaux sociaux, soit bien plus que les 20% d’ados qui se plaignent d’y avoir été victimes de cruauté en général.

L’étude pose également cette question intéressante: «Avez-vous eu une mauvaise expérience en ligne qui vous a rendu nerveux à l’idée de retourner à l’école le lendemain?» Plus d’une fille sur quatre âgée de 12 ans à 13 ans a répondu «oui», le record de l’étude. En d’autres termes, les jeunes enfants, et particulièrement les filles, sont plus vulnérables en ligne que les enfants plus âgés –et diffèrent des adolescents dans le sens ou ils naviguent moins facilement dans les réseaux sociaux.

Mentionnons également l’étude de Clifford Nass, professeur de Stanford. Avec un de ses collègues, Nass a étudié environ 3.500 filles âgées de 8 ans à 12 ans et trouvé que les filles qui utilisent beaucoup les réseaux sociaux ont un sentiment plus négatif sur leurs amitiés que les autres jeunes filles, et qu’elles comptent plus d’amis que leurs parents considèrent comme de mauvaises influences.

«Facebook est une sorte de junk food»

Le seul moyen d’obtenir des interactions émotionnelles saines demeure un usage intensif des discussions en tête à tête. J’ai appelé Nass pour lui demander ce qu’il pensait de l’idée de Facebook de permettre à des jeunes gens de la classe d’âge qu’il a étudié de s’inscrire sur le site. Il est assez sceptique et afin de m’expliquer pourquoi, il a tracé une analogie avec l’obésité infantile.

«Nos recherches montrent un lien entre le contact en face à face et les bonnes relations, parce que c’est le meilleur moyen de lire les émotions des autres, dit-il. C’est comme cela que les enfants apprennent l’empathie et ils doivent s’entraîner. Les relations en face à face sont donc la nourriture saine et Facebook le trop plein de calories. Facebook est une sorte de junk food et plus les enfants en consomment, moins ils ont de temps pour les choses saines.»

Dans son livre Talking Back to Facebook, James Steyer, qui dirige l’association Common Sense Media, qui critique des films, des jeux et d’autres médias à destination des parents, va dans le même sens en montrant à quel point de nombreuses relations en ligne sont «creuses et déconnectée du réel.»

Il remarque également que les filles peuvent être tentée de commenter sans cesse l’apparence des unes et des autres et insiste sur la pression que cela entraîne sur le regard de chacune sur son corps. Common Sense a lancé une pétition contre l’ouverture de Facebook aux moins de 13 ans.

L'impossibilité d'appliquer les restrictions d'âge

Quel est donc l’argument que Facebook avance pour permettre à des enfants de s’inscrire? Qu’il est presque impossible de faire appliquer les restrictions d’âge sur Internet. 

«Des rapport récents ont mis en lumière toute la difficulté de l’application des restrictions d’âge sur Internet, particulièrement lorsque les parents souhaitent que leurs enfants aient accès à du contenu et à des services en ligne», a déclaré la compagnie au Wall Street Journal.

Voilà le cadre légal aux Etats-Unis: le Children Online Privacy Protection Act (COPPA), voté par le Congrès en 1998, interdit aux sites Internet de récolter des informations personnelles sur les enfants sans la permission des parents. C’est pourquoi Facebook a décidé de mettre en place un mécanisme permettant un accord parental avant de permettre à des enfants d’accéder au site.

Bien sûr, chacun sait que des millions de jeunes gens de moins de 13 ans se sont inscrits en mentant sur leur âge. Facebook n’a pas à traquer et à effacer ces comptes. Le site doit seulement agir quand ils sont signalés. Mais l’idée défendue par Facebook est que ce n’est pas une bonne chose que les enfants mentent sur leur âge. Pourquoi donc ne pas permette à ces enfants d’accéder au site, sous la supervision de leurs parents? Voilà l’argument de Facebook.

La compagnie remarque également que de nombreux jeunes enfants utilisant le site le font avec le soutien de leurs parents, ce qui complique la tâche de Facebook pour faire respecter le règlement. Une étude de Danah Boyd, chercheuse pour Microsoft, a montré que deux fois sur trois, les enfants de moins de 13 ans qui se sont inscrit sur Facebook l’ont fait avec l’aide de leurs parents.

Voilà les «études récentes» que Facebook mentionne –la preuve que les familles font fi des restrictions d’âge. Aux yeux de Facebook, tous ces gamins qui mentent avec la complicité de leurs parents sont la preuve de l’échec de la loi COPPA susmentionnée. Autant donc s’en débarrasser.

Faites vous confiance à Facebook pour qu’il traite les enfants convenablement?

Cet argument ne me convainc pas. Si la loi ne marche pas comme elle le devrait, il convient de l’améliorer et de la renforcer, comme la Commission Fédérale du Commerce l’a envisagé (ce à quoi Facebook s’oppose, naturellement).

Même avec toutes ses imperfections, la loi COPPA n’a pas à empêcher les parents et les enfants de contourner les règles à telle ou telle fin –si votre enfant vous demande avec insistance quelque chose que vous ne souhaitez pas lui donner, «C’est illégal» et «Tu n’as pas le droit» sont d’assez bonnes réponses.

Et si de nombreux enfants de moins de 13 ans sont sur Facebook et d’autres sites du même genre, la majorité d’entre eux ne s’y trouve pas: l’étude de Pew en date de 2011 montre que 45% des enfants de 12 ans déclarent s’être inscrits sur un réseau social, contre 82% pour les enfants de 13 ans. Comme K.J. Dell’Antonia l’a fort bien résumé:

«En tant que parent, la grande différence que je vois entre un Facebook accessible aux enfants et un qui ne l’est pas c’est que plus d’enfants sur Facebook impliquerait plus de pression pour s’y inscrire.»

Que penser de l’idée de Facebook de permettre à des jeunes enfants de s’y inscrire? Cela revient à se poser une question basique: faites vous confiance à Facebook pour qu’il traite les enfants convenablement? Il se trouve que les avocats de Facebook sont souvent financièrement liés à la compagnie (et à d’autres géants de la Silicon Valley).

Je suis contente de voir que certains membres du Congrès font montre de plus de scepticisme. Superviser les agissements de ses enfants en ligne est déjà assez difficile. Nous n’avons pas besoin de Facebook pour nous compliquer encore la tâche.

Emily Bazelon

Traduit par Antoine Bourguilleau

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