Monde

Les ambivalences du Mexique, puissance régionale et démocratie fragile

Anne Denis, mis à jour le 19.06.2012 à 7 h 42

Le Mexique, qui héberge le sommet du G20, entend montrer sa volonté de jouer dans la cour des grands. Malgré ses nombreux atouts, une série de handicaps alourdissent ses ambitions.

Supporters mexicains de basket, avec des masques de lutteurs, en octobre 2011. REUTERS/Lucy Nicholson

Supporters mexicains de basket, avec des masques de lutteurs, en octobre 2011. REUTERS/Lucy Nicholson

Lundi et mardi, le chef de l’Etat mexicain Felipe Calderon accueille ses homologues des pays membres du G20, pour un sommet qui se tiendra dans la station balnéaire de Los Cabos en Basse Californie.

La crise européenne des dettes souveraines —les situations grecque et espagnole en particulier— domineront évidement la rencontre, même si le chef d’Etat mexicain, hôte et président de ce G20 depuis décembre, a reconnu samedi ne pas espérer de décision majeure à ce sujet (attendues plutôt lors du sommet européen de la fin juin).

Mais Calderon entend élargir le débat aux répercussions de cette crise sur l'économie mondiale. Les grands pays émergents —au premier rang desquels la Chine, dont la croissance a décéléré à 8,1% au premier trimestre— surveillent en effet l’état de santé de l’Europe avec une inquiétude croissante, craignant pour leur propre essor économique, et attendent des réponses rassurantes.

Mexico orientera les discussions dans ce sens, et il a quelque autorité pour cela. Ce pays d’Amérique centrale de 112 millions d’habitants, membre de l’OCDE, ne fait certes pas partie du très chic club des Brics, contrairement au Brésil, son rival d’Amérique du Sud, sixième économie mondiale (quand le Mexique ne figure qu’à la quatorzième place).

Pourtant, l’orgueilleux Brésil à la croissance quasi asiatique depuis 8 ans, montre aujourd’hui des signes de ralentissement, alors que l’économie mexicaine, longtemps à la traine, se conforte. Selon les derniers chiffres de l’OCDE, le PIB cumulé des pays du G20 a progressé d’un petit 0,8% au premier trimestre 2012, reprise timide qui masque des divergences plutôt nouvelles: « la croissance a accéléré en Australie, en Allemagne, au Japon, en Corée et au Mexique, tandis qu’elle a ralenti ou est restée stable dans toutes les autres économies du G20», souligne l’institution multilatérale.

La Banque Mondiale prévoit ainsi 3,5% de croissance au Mexique en 2012 (d’autres prévisions font état de 4,7%) contre 2,9% seulement au Brésil.

Des champions nationaux

Moins à la mode que le Brésil auprès des investisseurs internationaux, le Mexique est pourtant devenu la première puissance commerciale latino-américaine avec plus de 600 milliards de dollars d’échanges. Pays industrialisé de longue date, son PIB par habitant reste certes modeste à moins de 10.000 dollars par an, mais «30% de sa population jouit d’un pouvoir d’acquisition équivalent à celui des pays de l’OCDE», affirme Nasser El Mamoune, directeur d’UbiFrance au Mexique.

Ses liens étroits avec les Etats-Unis au sein, depuis 1994, de la zone de libre échange de l’Alena, en fait une plateforme manufacturière attractive vers l’Amérique du Nord et se révèlent aujourd’hui une force avec la reprise américaine, face à une Europe en plein marasme.

Autre signe de maturité, le Mexique compte un nombre conséquent de groupes de dimension internationale dont Cemex, Televisa, Bimbo et, surtout, America Movil, géant des télécoms contrôlé par Carlos Slim, première fortune mondiale avec 69 milliards de dollars, qui vient de se lancer à l’assaut du marché européen.

Avec 39 milliards d'euros de chiffre d’affaires et 230 millions de clients, America Movil domine déjà de très loin le marché latino-américain des télécoms. Fort de confortables cash flow récurrents, il a décidé de faire ses emplettes en Europe, où le secteur est pléthorique et très dévalué en Bourse.

Le mois dernier, il a ainsi lancé une OPA hostile partielle sur le néerlandais KPN, annonçant vouloir porter sa participation de 4,3% à 27,7%. Il est monté la semaine dernière à 7,3% et a manifestement d’autres cibles en tête, comme le prouve sa récente montée au capital (à 6,7%) du groupe Telekom Austria, dont il entend acquérir 23% cette année. La détermination tranquille du Mexicain suscite un certain émoi dans les télécoms européens…

D’autre part, le Mexique a montré ces dernières années, sa volonté de jouer dans la cour des grands par une attitude volontariste, notamment dans le cadre des débats internationaux sur le changement climatique. Le Mexique s’engage à réduire de 30 % ses émissions de gaz à effet de serre en 2020, et de 50% en 2050. Il devient ainsi le deuxième pays, après le Royaume-Uni, à inscrire dans la loi un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Une démarche responsable qui pèsera notamment lors de la grand-messe climatique du Rio +20, en fin de semaine, et dont pourraient utilement s’inspirer les Brics.

La puissance du narcotrafic

Et pourtant, malgré ces atouts, le Mexique ne joue toujours pas en première division. Les raisons sont multiples, à commencer par l’impuissance du pays à se délivrer de la nasse du narcotrafic. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2006, Felipe Calderon a choisi la manière forte, sinon, expliquait-il, le prochain président du Mexique pourrait bien être un narcotrafiquant.

Mais la guerre totale contre les cartels dans laquelle il a lancé l’armée se révèle, 6 ans et quelque 50.000 morts plus tard, un échec cinglant. Les trafiquants de drogue sont toujours là, mais la violence et l’insécurité, jusqu’alors surtout concentrées dans les villes frontalières avec les Etats-Unis, comme Ciudad Juarez, ont essaimé dans tout le pays.

Le sujet est d’ailleurs au cœur de la campagne électorale avant l’élection présidentielle du premier juillet. Il explique en grande partie les mauvais sondages pour la candidate du parti au pouvoir, Josefina Vazquez Mota.

Le Mexique traîne aussi d’autres handicaps, même s’ils sont moins brûlants. En matière économique, sa dépendance à l’égard de Washington est perçue par certains davantage comme une faiblesse que comme une force. Pour Christian Deblocq, professeur à l’Université du Québec à Montréal, «on a vendu l’accord de l’Alena au Canada et au Mexique comme un tremplin vers le reste du monde». Mais en réalité, ajoute-t-il, ces deux pays ont été «piégé» sur le marché américain: celui-ci absorbe toujours 80% des exportations du Mexique, alors que ce dernier ne fait plus venir des Etats-Unis que 50% de ses importations (le reste venant en grande partie de Chine).

Des institutions sclérosées

Quoi qu’il en soit, le pays aurait les moyens de surmonter ces handicaps s’il n’était pas plombé par la profonde faiblesse de ses institutions et, en particulier, de son organisation politique. Il n’est pas encore guéri des 70 ans d’hégémonisme du PRI (parti révolutionnaire institutionnel), qui a régné sur le pays entre 1929 et 2000, sur fond de clientélisme et de corruption. «Le PRI s’est balkanisé depuis 2000 mais reste très régionalement puissant», souligne Marcela Bravo Ahuja, professeur de l’UNAM (Université nationale autonome du Mexique). Le PAN qui lui a succédé a pour sa part été impuissant à faire passer une seule réforme, les alliances entre partis pour obtenir une majorité se révélant de facto ingérables.

Le système politique est «par essence ingouvernable», reconnait Marcela Bravo Ahuja. Les réformes fiscale, énergétique ou sur le droit du travail, jugées urgentes par la plupart des économistes, sont ainsi bloquées depuis des années. L’ouverture au privé du secteur des hydrocarbures serait parait encore plus judicieuse avec la récente découverte d’immenses gisements gaziers susceptibles de faire du Mexique le 4e producteur mondial de gaz naturel.

Mais l’ouverture du capital du groupe pétrolier public Pemex, véritable vache sacrée nationale et importante source de ressources fiscales, semble pour l’instant exclue, même s’il souffre de sous-investissement.

Or, fait incroyable, le candidat du PRI, Enrique Peña Nieto —45 ans, ancien gouverneur de l’Etat de Mexico — est, à 15 jours de l’élection, le favori des sondages. Même si son adversaire de gauche, Andres Manuel Lopez Obrador, (qui a perdu d’un cheveu l’élection en 2006 face à Felipe Calderon), rattrape peu à peu son retard.

Les partisans de Peña Nieto jurent certes que le PRI a changé, qu’il a rompu avec les méthodes du passé. Ils le définissent aujourd’hui comme un parti centriste, prônant une économie de marché tempérée par une bonne dose de social. L’indépassable modèle Lula n’est pas loin.

Mais depuis quelques semaines, une fronde étudiante anti PRI dénonce les discours «abstraits et creux» de ce candidat pour «télénovelas», produit marketing fabriqué selon eux par les médias. Ce mouvement étudiant, «Yo Soy 132» (ainsi baptisé en référence à une vidéo lancée sur You tube par 131 étudiants contre Peña Nieto, chaque manifestant se revendiquant comme le 132e) a appelé les candidats à débattre «face à la jeunesse» et ne faiblit pas, notamment sur les réseaux sociaux. Assez pour réveiller une campagne électorale atone. Mais peut-être pas pour faire vraiment exploser les lourdeurs institutionnelles de cet immense pays.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte