Culture

Les créateurs de comics américains se font arnaquer

Noah Berlatsky, mis à jour le 25.07.2012 à 9 h 46

Alan Moore n’aime pas les prequels des Watchmen, dont il est le co-créateur, sortis récemment par DC Comics. Et on le comprend.

Couverture d'album de

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Si l’industrie du divertissement aux États-Unis est déjà réputée pour ses méthodes peu scrupuleuses, le secteur des bandes dessinées de super-héros est sans doute l’un des pires. Il est de notoriété que Jerry Siegel et Joe Shuster, les créateurs de Superman, ont vendu les droits de leur personnage à DC Comics pour la modique somme de 130 dollars avant de passer la fin de leurs jours à tenter d’en regagner le contrôle par des procédures aussi vaines que coûteuses.

De la même manière, Jack Kirby, co-créateur de la plupart des personnages Marvel connus aujourd’hui, a été systématiquement grugé par la société dont il avait fait la fortune. Par exemple, bien que la plupart des héros du film Avengers soient des créations de Kirby, ses ayant-droits ne recevront pas un centime du milliard de dollars (pour l’instant) généré par les entrées.

Fidèle à cette déplorable tradition, DC a commencé à publier la semaine dernière de nouveaux comics inspirés de Watchmen, série majeure d’Alan Moore et Dave Gibbons publiée en 1986-1987. Before Watchmen Avant les Watchmen») se composera non pas d’une ou de deux séries, mais de sept séries en tout, scénarisées et dessinées par certains des plus célèbres auteurs de DC Comics, comme Brian Azzarello, Darwyn Cooke, Amanda Conner ou Joe Kubert.

Démonstration brillante auprès du grand public que les comics pouvaient être aussi de l’art, Watchmen est devenu l’une des bandes dessinées les plus célèbres et les plus acclamées par la critique de ces 25 dernières années. Jusqu’à maintenant, elle avait aussi été l’une des plus «sacrées»: cela faisait, en effet, plus de vingt ans que DC résistait à l’envie de publier de nouveaux comics prenant Rorschach, le Dr. Manhattan ou le Comédien pour héros.

Les éditeurs achètent les personnages

Comme vous l’aurez remarqué, la liste des auteurs impliqués dans le projet Before Watchmen ne comprend ni Alan Moore ni David Gibbons. Cela n’a rien d’inhabituel pour une bande dessinée de super-héros.

La plupart des œuvres publiées par DC et Marvel sont issues de travaux de commande. Aussi, l’auteur original de, mettons, «l’Homme morse», conclura généralement un accord avec l’un des deux grands éditeurs de comics en sachant que son personnage va devenir la propriété de ce dernier —et que ses aventures pourront donc être scénarisées et dessinées par n’importe quel auteur choisi par l’éditeur.

En revanche, ce qui est inhabituel, c’est la véhémence avec laquelle l’auteur original s’attaque à Before Watchmen. Il faut savoir que, dès les années 80, DC a voulu que Moore et Gibbons s’attèlent à une suite. Cela n’a toutefois pas marché et les décennies qui ont suivi ont vu les relations entre Moore et DC se détériorer (le mot est faible).

Entre autres (nombreuses) choses, Moore a été de plus en plus irrité par la cession même des droits de Watchmen. Dans le contrat d’origine, DC avait ajouté une clause stipulant que la bande dessinée et les personnages reviendraient à Moore et Gibbons lorsque la série cesserait d’être publiée. Moore avait pensé que, comme avec tous les comics à cette époque antérieure au «roman graphique», ce ne serait que l’affaire de quelques années. Mais au lieu de cela, Watchmen a rencontré un succès énorme —si énorme que l’édition souple de base n’a jamais cessé d’être publiée et ne le cessera sans doute jamais.

«Je me fiche de l'argent»

Si Gibbons semble s’accommoder assez bien du fait que Watchmen appartienne à tout jamais à DC, c’est une autre paire de manches pour Moore, qui a, par exemple, refusé d’être associé au succès de son adaptation cinématographique (2009), qu’il a qualifiée (sans l’avoir vue) de «vers régurgités». Quant à Before Watchmen, il a clairement expliqué son point de vue lors d’une interview donnée au New York Times:

«Je me fiche de l’argent. Ce que je veux, c’est que ça ne se fasse pas.»

Le statut quasi-sacré de Watchmen et le désaccord de Moore ont entraîné une bronca sans précédent contre DC. Chris Roberson, auteur occasionnel pour DC Comics, a par exemple décidé de ne plus accepter de travail provenant de la société en raison de son mépris des droits des auteurs.

De même, Roger Langridge, auteur de la série à succès Thor: The Mighty Avenger pour Marvel, a pris sa suite en expliquant qu’il «devient de plus en plus problématique d’un point de vue éthique de continuer à travailler pour Marvel ou DC». À Brooklyn, la librairie spécialisée Bergen Street Comics ne vendra pas les titres Before Watchmen; pour toute explication, le gérant du magasin, le critique de bandes dessinées Tucker Stone, a déclaré:

 «C’est juste répugnant. Nous ne voulons pas être mêlés à ça».

Pas de révolte générale

Nous aimerions pouvoir affirmer que Roberson, Langridge et Stone sont les fers de lance d’une révolte généralisée contre les pratiques de DC et Marvel… mais ce n’est pas vraiment le cas. Dans l’ensemble, les auteurs DC et Marvel continuent à travailler comme ils l’ont toujours fait, les libraires continuent à vendre les titres qui sortent et les fans continuent à acheter.

Certes, en se promenant un peu dans les commentaires des blogs consacrés aux comics (comme celui-ci, par exemple), vous trouverez bien quelques lecteurs offusqués prenant la défense de Moore. Mais vous trouverez aussi bon nombre de personnes qui s’en moquent totalement et qui n’entendent pas qu’on leur dicte ce qu’ils devraient faire. Comme l’a dit un fan, «Alan Moore est quelqu’un de très arrogant qui n’a rien fait de transcendant depuis longtemps et qui ferait mieux de passer son temps à essayer d’être créatif plutôt qu’à jouer les vieux piliers de comptoir grincheux»

J. Michael Straczynski, l’un des scénaristes de Before Watchmen, a résumé ce que beaucoup pensent en demandant de façon rhétorique:

«Est-ce qu’Alan Moore s’est fait baiser lors de la signature de son contrat? Bien sûr. Beaucoup de gens se font arnaquer, mais ce n’est pas ça qui nous empêche d’avoir Spiderman et plein d’autres héros».

L’opposition posée par Straczynski entre Alan Moore (baisé!) et Spiderman (il est des nôtres!) résume joliment la logique des fans de comics de super-héros. Les auteurs sont là pour pondre des produits vendables, exploitables… et disparaître.

On oublie les auteurs

Et puisque les éditeurs possèdent les personnages et qu’ils disposent d’importants départements marketing, ils ont de quoi s’assurer cette disparition de l’auteur. Qui sait qui a créé tous ces Avengers? Qui connaît l’inventeur de Wonder Woman? Qui s’en soucie? Tout ce que nous voulons, ce sont des mythes modernes tout prêts et rapidement disponibles dans les rayons ou sur nos écrans. Ou en grille-pains.

De quoi se plaint Alan Moore? Comme il l’a dit lui-même, ce n’est pas une question d’argent (c’est d’ailleurs sans doute l’une des principales raisons pour lesquelles les gens le trouvent excentrique). Moore a créé un groupe de personnages et le monde dans lequel ils évoluent. Ces personnages ont un sens à ses yeux.

Aujourd’hui, une société qui, estime-t-il, l’a arnaqué, vient envahir et même redéfinir ce monde. Un exemple: les bandes dessinées d’Alan Moore traitent souvent de féminisme et l’un des thèmes de Watchmen est que le genre super-héros repose en partie sur une politique sexuelle rétrograde et sur des fantasmes de viol.

Et de quelle manière Before Watchmen aborde ces thèmes? Comme ça.

Produits fades et reproductibles à l'infini

S’il s’agissait d’une sorte de fanfiction (le Dr. Manhattan nu avec un Spectre Soyeux aux allures d’actrice porno!), cela pourrait être amusant. Mais étant donné qu’il s’agit d’un produit «officiel», on a beaucoup moins envie de rire.

Bien sûr, c’est le genre de chose qui arrive toujours avec les œuvres artistiques: si vous créez un personnage ou un monde qui plaît, les autres vont lui rendre hommage, le parodier, s’en emparer et en abuser. C’est ce qui se passe avec les fanfictions. À vrai dire, Moore et sa femme, la dessinatrice Melinda Gebbie, ont eux-mêmes littéralement détourné Le magicien d’Oz, Alice au pays des merveilles et Peter Pan dans leur très pornographique Filles perdues. Alors, de quoi Moore se plaint-il exactement?

Alan Moore se plaint de ne plus posséder ses propres personnages... et que la société qui les possède désormais est libre d’en faire ce qu’elle veut, qu’il s’agisse de rendre hommage à la vision de l’auteur d’origine (ce que DC prend bien soin d’affirmer) ou d’en faire un produit fade et reproductible à l’infini (ce que beaucoup redoutent). Et DC possède la puissance marketing suffisante pour s’assurer qu’au final, ce sera de leur version dont on se souviendra.

Après le troisième ou quatrième film Before Watchmen, avec quelle version des personnages le public sera-t-il le plus familier? Rorschach, le Hibou et le Dr. Manhattan ont été sortis de leur repos éternel et Moore (comme nous-mêmes) va désormais les voir avancer comme des zombies, perdant des bouts d’eux-mêmes au fil des décennies, jusqu’à ce que tout le monde ait oublié qu’ils ont eu une âme.

Noah Berlatsky

Traduit par Yann Champion

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