France

Paris-Plages: coûteux, plouc, mais sympa tout de même

Hugues Serraf, mis à jour le 20.07.2012 à 6 h 08

Une jacklanguerie de plus, la transformation estivale d’une autoroute urbaine de bord de Seine en front de mer? Sans doute. Et alors.

Parisiens et touristes prennent le soleil à Paris-Plages - Benoit Tessier / Reuters

Parisiens et touristes prennent le soleil à Paris-Plages - Benoit Tessier / Reuters

Paris-Plages, c’est un truc de ploucs ou c’est une bonne idée? Pour ceux d’entre vous qui ne seraient vraiment pas dans le coup et auraient zappé cette initiative, rappelons qu’il s’agit de la transformation, chaque mois d’août depuis 2002, d’une partie des quais de la Seine en promenade piétonne, avec marchands de glaces, parasols, Club Mickey et bacs à sable...

Les voitures sont priées de circuler même s’il y a plein de choses à voir, les touristes en sandales déambulent nonchalamment en s’observant le uns les autres, comme sur un front de mer azuréen, et des batteries de brumisateurs font rouiller les trottinettes.

La première année, tout le monde trouvait ça formidable à l’exception de quelques ronchons, généralement de droite parce que les ronchons sont souvent de droite même si ce n’est qu’une posture et que, en réalité, ils sont plein d’allant et d’enthousiasme comme Philippe Tesson.

Après tout, c’était le moyen de permettre aux malheureux des banlieues grises qui ne partent jamais en vacances d’avoir l’illusion, un après-midi durant, d’être sur la Croisette et d’admirer péniches et bateaux-mouches comme autant de yachts de milliardaires. Une «réappropriation de l’espace public», comme on disait alors dans les brochures de propagande progressiste.

Et, surtout, les gens n’étaient pas encore fatigués des grandes opérations culturo-sociétales dont Jack Lang a déposé le brevet ―ces fêtes de la musique et autres nuits blanches pendant lesquelles nous permettons à l'artiste qui sommeille en nous de sortir faire un tour.

La bien-pensance naïve de l’homo festivus

Puis est venu le temps du retour de bâton, lorsque les cyniques à la Philippe Muray ont commencé à tourner toute cette belle ouvrage en dérision, à moquer l’homo festivus et sa bien-pensance naïve

«Cet été, les plagistes de la Mairie de Paris ont résolu de parasoliser Paris. Et de le palmiériser. Et de le boulodromiser. Et de le transatiser. Et de le littoraliser. Sur trois kilomètres. Entre quai Henri-IV et Tuileries. Trois kilomètres pour commencer. On verra par la suite. On généralisera le concept, puisqu’il ne s’agit que d’un concept. D’un bain de concept. Même pas d’un bain de pieds puisqu’il n’est pas permis de plonger fût-ce un orteil dans l’eau. Le concept a ceci d’avantageux qu’on peut l’étendre à l’infini sans soulever des tempêtes de protestations. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas ensabler aussi la rue de Rennes et parasoliser le boulevard de Sébastopol? Puisque tout cela n’existe que par les mots employés?»

Hum, difficile de ne pas être d’accord si l’on est un esprit suffisamment sophistiqué pour ne pas confondre le bitume d’une voie rapide avec marquage au sol pour les autos et le sable doré d’un rivage caribéen. De sympathique et bon-enfant, la «plagification» (hé hé, voilà que je fais du Muray. Mais pourquoi pas, je l’aime bien, moi, Muray) est devenue grotesque et symptomatique de l’air du temps; typique de l’artificialité d’une fausse communion populo avec infrastructures démontables.

Cinq millions de ploucs?

Et puis ça coûte cher, grommelle-t-on aussi. 2,5 millions d’euros au bas mot, sans doute davantage d’après Serge Federbusch, le conseiller municipal divers-droite (mais ex-PS) du dixième arrondissement qui blogue allègrement sa détestation de Bertrand Delanoë et n’aime rien de toute façon, ni le Vélib’ ni le tramway.

Pire, fait semblant de pester le monsieur, ça n’est même pas écolo:

«Tous les ans, ce happening polluant est censé offrir du bonheur à ceux qui ne peuvent partir en vacances, tout en respectant lui aussi l’environnement. On nous bassine alors avec l’utilisation de la voie d’eau pour amener le sable, ou l’usage de matériaux recyclables dans les installations ouvertes au public. Petit problème: pour distribuer de l’eau à Paris Plage et remplir les carafes, il est sans doute trop fatigant d’aller jusqu’aux robinets qui se trouvent à proximité de la voie expresse et de la place de l’Hôtel-de-ville et d’y installer des tuyaux

Bof, écolo ou pas, ça ne saurait l’être moins que la circulation diésélisée qui occuperait le terrain sans cette jacklanguerie! Federbusch a peut-être tout simplement oublié d’enlever ses épaisses chaussettes d’hiver pour y faire un tour avec des amis, histoire de vérifier si la posture résistait au réel.

L’an dernier encore, cinq millions de ploucs ont tenté le coup et sont revenus tellement enchantés que les maires de Berlin, Budapest et Bruxelles, pour ne rien dire de ceux d’une tripotée de villes françaises, ont emboîté le pas à Paris (mais pas Le Touquet, qui a une vraie plage mais pas de tour Eiffel).

Moi-même, je ne manque jamais d’y emmener les cousins de province qui n’aiment pas les musées et je n'ai pas encore eu de réclamation.

Tiens, cette année, je boucle la boucle et je m’installe sur une chaise-longue près du Pont-Marie pour y relire du Muray en sirotant une grenadine. Ça c'est la vraie posture du rebelle. Et en plus, elle ne fait pas mal au dos.

Hugues Serraf

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