Culture

La foire d'art contemporain Art Basel est indifférente à la crise

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 18.06.2012 à 17 h 03

Elle affiche la bonne santé économique de l'art contemporain entre bulles de champagne, tableaux de grands maitres et découvertes surprenantes.

«Am I Floating?» (2011) de Katsura Funakoshi, REUTERS/Christian Hartmann

«Am I Floating?» (2011) de Katsura Funakoshi, REUTERS/Christian Hartmann

En arrivant à la Messeplatz de Bâle, où se tenait la 43e édition d’Art Basel, la plus grande foire d’art contemporain du monde, je pense au festival de Cannes. Des gens bien habillés en train de poireauter et de se bousculer pour entrer, des voitures VIP qui arrivent en flux continu, des hôtels de luxe et un air de foire aux vanités sous couvert d’évènement culturel.

Comme à Cannes (et peut-être encore plus), Art Basel est une foire (synonymes: commerce, pub, relations publiques, consommation artistique) où chacun vient chercher ce qu’il veut, un événement «culturel-marketing-financier-glamour», à mi-chemin entre le cirque, le supermarché haut de gamme, la macro fiesta et le rendez-vous de connaisseurs.

Crise, quelle crise?

Et ce n’est pas la BCE qui va empêcher les collectionneurs privés de négocier avec les plus prestigieuses galeries des transactions à plusieurs centaines de milliers d’euros tandis que, dehors, la zone qui porte son nom s’effondre irrémédiablement. Il faut dire qu’il y a du lourd. En flânant, on se retrouve nez à nez avec des Andy Warhol, des Matisse, des Picasso, des Murakami, des Damien Hirst, des Jeff Koons, Antoni Tàpies...

Des œuvres que l’on ne voit pas si souvent et que les grandes fortunes s’empressent d’acquérir. Comme l’expliquent Danièle Granet et Catherine Lamour dans leur livre Grands et petits secrets du monde de l’art,

«lorsque sonne l’ouverture pour les VIP et la presse, c’est la ruée. Plan en main, les professionnels courent presque entre les deux étages avant de se retrouver quelques heures plus tard dans la cour centrale pour discuter affaire».

L'Art: portable et liquide

Crise ou pas crise, cette année n’a pas été une exception. «L’art est portable, liquide et peut être négocié en différentes devises», explique Andrew Fabricant, directeur à la Richard Gray Gallery dans The Art Newspaper, le journal officiel de la foire. L’art comme valeur refuge. Mais pour se le permettre, il vaut mieux avoir un compte en banque plutôt touffu.

Un ordre de prix? Cela va de 7.000 euros pour All is dust, 2011 de Pratchaya Phinthong, présentée par gb agency, à plus d’1,2 million de dollars pour The Potlatch, une installation aux airs totémiques de Edward et Nancy Reddin Kienholz chez LA Louver, en passant par les 60.000 euros de la magnifique sculpture Temptation, 2012 d’Elmgreen & Dragset chez Perrotin ou les près de 100.000 pour le travail du vénézuélien Carlos Cruz-Diez que l’on pouvait voir chez Denise René. Un énorme stabile de Calder à la Helly Nahmad Gallery est présenté à 9,5 millions de dollars tandis que la Michael Werner Gallery propose Peinture de Feu d’Yves Klein pour 2,75 millions.

Elmgreen & Dragset. Temptation, 2012. Galerie Perrotin, Paris. Photo d'Aurélien Le Genissel

Record: Rothko

Mais la star de l’année est un Rothko (Untitled, 1954) mis en vente par la Marlborough Fine Art pour 78 millions de dollars. De quoi voir venir la crise sans trop d’inquiétude.

Les prix sont légèrement plus abordables à la Volta8, petite sœur, plus contemporaine, branchée et risquée d’Art Basel, qui se tient à peu près au même moment. Parmi les quelques 80 galeries présentes cette année on pouvait découvrir par exemple les fascinantes constructions, mi scientifiques mi poétiques, de Pe Lang chez Mario Mazzoli dont ce tableau-installation (Moving objects n. 596-627) qui fait voyager des aimants de façon hypnotique, vendu en très grand format (15.000 euros) ou en petit (plusieurs éditions de 5.000). Ou les doux tableaux numériques de Ken Matsubara chez MA2 Gallery qui présentent le relaxant mouvement de l’eau dans un verre d’eau (The Sleeping Water – Strorm in a Glass) vendus pour 6.500-7.000 euros. Sans oublier l’installation in situ de Kate Terry pour Patrick Heide Contemporary Art faite tout simplement d’une multitude de fils colorés et presque invisibles qui forment une sorte de tableau abstrait en trois dimensions.

Sex dolls, Lindsay Lohan et une merde de dinosaure

Mais il n’y a pas que le commerce à Art Basel. La foire est aussi l’occasion de voir des images curieuses. Car ce n’est pas tous les jours que l’on aperçoit deux respectables dames, habillées en robe Dior (ou équivalent), affalées par terre en train d’essayer d’avoir le meilleur angle pour prendre une photo d’une salle remplie de petits oiseaux taxidermisés (Primitive, 2011 une œuvre magnifique d’Ugo Rondinone).

Ou que l’on s’amuse à découvrir tout le gotha du petit monde culturel en train de s’empiffrer de hot dog locaux à l’heure du déjeuner. Ou que l’on voie des visiteurs stressés et maladroits se prendre sans faire exprès un mobile de Calder (plusieurs millions d’euros) dans la tête.

D’où la sempiternelle question qui revient encore et encore chez les plus récalcitrants: «En quoi est-ce de l’art?». Des poupées gonflables sur un mur, un homme et une femme nus face à face, des oranges postées devant un téléphone, une énorme crotte de dinosaure , une peinture de Lindsay Lohan, un renard taxidermisé façon Fantastic Mr. Fox, une reproduction du pupitre de presse de la Maison Blanche… Voilà un (tout) petit aperçu de ce que l’on a pu voir à Bâle. De quoi continuer à alimenter l’éternelle polémique sur la valeur de l’art contemporain.

Imponderabilia de Marina Abramovic et Ulay à Art Basel, le 12 juin 2012. Photo: REUTERS/Christian Hartmann

Précisons que les artistes concernés sont très largement connus et très bien côtés dans le milieu. L’art a depuis longtemps explosé les frontières du simple tableau (ou de la banale sculpture) pour s’aventurer dans des contrées où l’humour, la provocation, le jeu et l’expérience sensorielle font presque du spectateur un acteur de plus. Il faudrait aller voir une expo comme on va au cinéma, au spectacle ou au parc d’attraction: en se laissant porter par les sensations plutôt que par l’intellect [1].

Drôle comme l’Euro

Pour ma part, je m’en réjouis et je suis aussi subjugué par la beauté formelle et le choc esthétique d’un tableau d’Egon Schiele ou de Lucian Freud (oui, je suis amateur d’expressionisme) que par les installations ironiques et conceptuelles d’Elmgreen & Dragset, les expériences lumineuses et faussement légères de Sophie Calle ou les idées magiques et envoutantes de Cildo Meireles.

L’art se permet aujourd’hui de donner forme à des idées saugrenues mais captivantes, et pas moins artistiques. En ce sens, Art Unlimited, la section d’Art Basel entièrement dédiées à 61 projets artistiques grand format, est surement la plus intéressante. Pourquoi ne pas déconstruire et observer une maison sur plusieurs étages comme le permettent déjà les jeux vidéo ou le cinéma? C’est ce qu’a fait Damien Ortega dans Architecture Without Architects. Pourquoi ne pas imaginer son accident de voiture comme une œuvre d’art? C’est ce qu’a fait Michael Sailstorfer dans If I should die in a car crash, it was meant to be a sculture, 2011.

Au-delà du débat sur les prix exorbitants des oeuvres, nombres d'entre elles demeurent, puissantes et profondes. De quoi s’amuser aussi, en oubliant la crise. N’est-ce pas cela même que propose le monde du foot (dont les excès «financiers-spéculatifs-luxueux-people» sont étrangement similaires à ceux de l’art) ces jours-ci avec l’Euro 2012?

Aurélien Le Genissel

[1] Nombreux critiques ont déjà abordé cette question. Voir, par exemple, Grenier, C. La revanche des émotions. Seuil. 2008. Paris ou Bourriaud, N. Esthétique Relationnelle. Les presses du réel. 2011. Dijon qui donna son nom à un courant artistique. Retourner à l'article.

Aurélien Le Genissel
Aurélien Le Genissel (64 articles)
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