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L'Assemblée nationale, des fourmis derrière les dorures

Félicien Cassan, mis à jour le 19.06.2012 à 12 h 32

Trois députés élus au premier tour et qui n'y ont jamais siégé ont découvert l'hémicycle avant même le second tour, dont la socialiste Carole Delga. Bienvenue dans un système fastueux mais grouillant et légèrement écrasant.

Carole Delga à l'Assemblée nationale, le vendredi 15 juin 2012 (Félicien Cassan).

Carole Delga à l'Assemblée nationale, le vendredi 15 juin 2012 (Félicien Cassan).

L'entre-deux tours des législatives fut l'occasion pour les médias de montrer, comme tous les cinq ans, l'accueil des nouveaux députés dans le fastueux Palais Bourbon, la fameuse mallette, la passation de pouvoir et les petites phrases.

Mais derrière le glamour et l'apparat d'un pouvoir si loin du peuple, en suivant durant une journée entière Carole Delga, élue PS de la 8e circonscription de Haute-Garonne et chouchoute des télévisions, il faut bien constater que l'Assemblée nationale est aussi une incroyable machine administrative, grouillante et légèrement écrasante: la vie de bureau, les caméras en plus. Bienvenue dans la fabrique du système.

Avec Laurent Furst (Bas-Rhin) à droite, et la socialiste Sophie Dessus à gauche (dans l'ancienne circonscription corrézienne de François Hollande), Carole Delga est la troisième petite nouvelle des trente-six députés élus au premier tour le 10 juin. Les trois ont donc eu droit à un tour complet du propriétaire pendant la semaine de l'entre-deux tours, visite particulière et privilégiée en l'absence de séances, à leur convenance. Une sorte de pré-rentrée, comme au collège, afin de s'inscrire.

Vendredi 15 juin, la dernière, et la plus jeune, à se prêter à l'exercice, est également entrée en quelques heures dans un accélérateur de particules médiatiques, devenant ipso facto une «bonne cliente», si l'on en croit le nombre de reportages dont elle fut l'objet le jour de sa venue rue de l'Université.

Carole Delga, 40 ans, fonctionnaire territoriale issue d'un milieu très modeste, élevée par sa grand-mère, esquisse évidemment les contours d'une élévation sociale et d'une méritocratie à la française. Femme de conviction, elle est maire de Martres-Tolosane depuis 2008 et vice-présidente de la région Midi-Pyrénées en charge de la ruralité.

Canapés-lits et douches au sous-sol

Accompagnée de son jovial prédécesseur aux quatre mandats, Jean-Louis Idiart, elle et sa robe rouge ont pénétré de plain-pied les arcanes d'un mandat national qui réserve son lot de surprises et de pression. Derrière la jolie cocarde, l'écharpe et l'hémicycle «vus à la TV», il y a la Sécurité sociale, les retraites, les canapés-lits et les douches au sous-sol.

En effet, passée la fameuse salle des Quatre-Colonnes, où les journalistes attendent sagement que les politiques veuillent bien donner de leur temps, c'est un parcours administratif du combattant ordinaire pour les candidats élus, ramenés à l'état de «simples» usagers. Après les questions d'usage de TF1, France Télé, Le Petit Journal, toujours à l'affût, et la RTBF, la photo officielle dans l'hémicycle.

Puis vient le tour du badge, de la Poste, des cantines, l'inscription à la caisse de retraites, celle au groupe socialiste et les voeux pour les commissions.

Le glamour s'efface, et demeurent les petites fourmis qui œuvrent, notamment dans les groupes, pour faciliter les démarches des élus. «Dix-neuf ans après mon arrivée, je suis encore étonné quand je vois la capacité intellectuelle des hauts-fonctionnaires qui nous drivent, avoue Jean-Louis Idiart. Ils sont à même de nous livrer des dossiers complets en quelques heures sur des sujets précis, et d'expliquer la même chose à des politiques aux idées opposées dans la foulée.»     

«Jean-Marc était mal placé»

Pour une novice, une manne précieuse. «Nous les chouchoutons vraiment», aiment à répéter les responsables du groupe SRC (Socialiste Radical Citoyen) à l'Assemblée, réunis dans des bureaux sans charme, près de la cour carrée, où il arrive encore aux députés de se perdre après plusieurs mandats. A observer les relations, le tutoiement et le sincère attachement des administratifs à leurs élus, on retombe vite dans de banales mais chaleureuses relations de bureau lambda. «Le système m'a paru accessible, vraiment très bien huilé, on sent qu'il y a de vrais professionnels», explique Delga, sérieuse et passablement impressionnée.

Nous sentons pourtant la proximité avec la tête de l'Etat, name-dropping à l'appui. «Je me souviens lorsque Jean-Marc [Ayrault, NDLR] est arrivé, il a hérité d'un siège très mal placé dans l'hémicycle, cela ne l'empêche pas d'être Premier ministre aujourd'hui. Je vous prédis le même avenir», plaisante-t-on, lorsque Carole Delga entre en discrets pourparler sau sujet du choix du fauteuil rouge.

Honneur aux anciens, et c'est parfois la guerre pour une place au soleil près des micros, ou un bureau avec un lit et une douche. «Certains ne lâchent rien, j'en ai vu se battre», admet Idiart. «Je ne suis pas difficile», lance Deluga, soudainement intimidée, alors qu'elle avait essayé de garder sa prestance tout au long de la journée.

Quand la journaliste de France Télévisions lui avait demandé, lors de la photo officielle, si elle se sentait prête pour prendre la parole en public, elle était encore hésitante. Mais la discussion reprend sur les commissions. Ce sera finances en premier voeu, puis économie et affaires. 

La commission des finances est en effet «l'aristocratie de la députation, en quelque sorte», souligne Idiart. Des noms illustres siégeaient dans la précédente, et très peu de femmes.     

Un statut qui évolue brusquement

Et pour tous dans l'hémicycle, c'est du pain sur la planche, pour ceux qui ne sèchent pas, avec trois séances par jour, matin, après-midi et soir, jusque tard dans la nuit.

Et aussi les salaires de 5.189 euros net mensuels, les frais de mandat de 6.412 euros brut, 9.138 euros pour les collaborateurs (deux attachés parlementaires, un local et un parisien, dont les candidatures sont déjà arrivées au bureau postal de l'Assemblée), les transports RATP et SNCF gratuits en première classe et 80 trajets par avion par an entre Paris et leur circonscription. De quoi mettre largement les députés à l'abri du besoin et faire grincer de nombreux commentateurs: la baisse du salaire des ministres n'aura pas suffi.

Gérer ce statut, qui évolue brusquement suite à un dimanche soir passé à attendre les résultats dans la salle des fêtes d'un village du sud, demande pas mal d'humilité. Les «Madame la députée» fusent. «Sur le plan local, je suis étonnée de voir la gentillesse des gens», raconte Carole Delga. Jean-Louis Idiart se souvient:

«C'est un cliché, mais bien souvent on ne change pas, ce sont les gens autour de nous qui changent. On ne doit pas oublier que nous n'étions pas députés la veille, et ne le serons plus le lendemain.»

Quid du cumul des mandats? «Cela va impliquer un emploi du temps assez surchargé, de fait nous allons nous réorganiser à la Région», promet celle qui devrait démissionner de son poste de vice-présidente, voire de conseillère régionale tout court, afin d'être présente à Paris entre deux et trois jours par semaine. «Vous avez affaire à une grande bosseuse», dit Jean-Louis Idiart. Au vu de l'emploi du temps et des coups de fil qui s'enchaînent, il vaudrait mieux.

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