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Affaire Trierweiler: de quoi Twitter est-il le nom?

Capture d'écran du tweet de Valérie Trierweiler.

Capture d'écran du tweet de Valérie Trierweiler.

La spécificité du tweet de la Première dame n'est pas la brièveté du message, mais de la brièveté de son exécution.

Comme tout événement marquant, le soutien de Valérie Trierweiler à Olivier Falorni a obtenu un surnom médiatique: «l'affaire du tweet»«le tweet de Trierweiler», voire tout simplement le «tweet». Si Valérie Trierweiler avait fait cette même déclaration dans Libération, aurait-on parlé de «l'affaire de l'interview de Libération»? Si elle avait répondu à une question de David Pujadas, parlerait-on encore aujourd'hui du «J.T. de Trierweiler»? Certainement pas. 

Le message de Valérie Trierweiler s'apparente pourtant à un banal communiqué de presse. La source est clairement identifiée: le message est publié sur un compte certifié par Twitter et l'AFP a assuré une deuxième protection en contactant la Première dame pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'un piratage.

D'ordinaire, le support utilisé pour envoyer un communiqué de presse n'est jamais précisé par aucun média. On ne parle pas du «PDF de 1,2 Mo de François Hollande» ou de l'«e-mail avec copie cachée de Martine Aubry»

Le fax de Jospin et le tweet de Trierweiler

Pourtant le mot «tweet» revient partout, dans tous les articles, dans tous les commentaires. On ne retient le nom du média qui diffuse un message que s'il porte en soi un autre message. «The medium is the message», comme dit la phrase la plus reprise de l'histoire des dissertations ratées en sciences de la communication. Alors, de quoi Twitter est-il le nom?

Première observation: Twitter n'est pas encore un moyen de communication naturel. Quand un média devient naturel, il disparaît du discours. On parlait du «fax» de Lionel Jospin pour sa déclaration de candidature en 2002 comme on parle du «tweet» de Valérie Trierweiler parce qu'ils sont anachroniques. Sur l'échelle de la modernité, l'un arrivait trop tard, l'autre trop tôt.

Qu'y a t-il de si nouveau dans Twitter? Avant tout sa brièveté, à en croire les nombreux articles de presse qui soulignent la disproportion entre la taille du message et l'ampleur de la polémique qu'il a suscité:

«Un tweet, un simple tweet de 135 signes, a fait voler la "normalité" hollandienne en éclats, mardi 12 juin.»
Edito du Monde

«[...] il aura suffi d'un tweet de 135 signes, un petit message tapé sur un téléphone portable, pour déclencher la consternation dans tout le pays et la risée de l'étranger.»
Edito d'Ouest-France

«Un tout petit tweet, 137 malheureux signes et la polémique est lancée, écartant l'actualité des législatives.»
France TV Info

(Eteignons une bonne fois pour toutes la controverse autour du nombre de signes du tweet de Trierweiler, il en comportait 137 signes. C'est dit.)

137 signes pour déclencher un séisme politique? Rien d'exceptionnel. Lionel Jospin avait eu besoin de 158 signes pour sidérer le paysage politique français: 

«J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conséquences en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection présidentielle.» 

Plus près de nous, 3 signes, 3 simples signes, avaient lancé la campagne présidentielle le 15 février dernier. A la question de Laurence Ferrari «Avez-vous décidé de vous présenter?», Nicolas Sarkozy avait répondu 

«Oui.»

Et si Valérie Trierweiler tweetait avec une valise?

L'idée –largement partagée– d'un abaissement du niveau du débat politique corrélé à la limitation du nombre de signes par Twitter est absurde. Cela fait bien longtemps que les médias audiovisuels ont accentué la tendance à la «petite phrase». Sur Twitter, il faut distinguer le tweet et le message. Un message sur Twitter peut largement dépasser les 140 signes. On peut atteindre les 2.000 signes, quand les politiques live-tweetent leur discours sur 10, 15 ou 20 tweets. On peut aussi viser un nombre infini de signes quand le tweet comporte un lien et renvoie vers une page web.

Ce qui compte dans les 140 signes, ce n'est pas la brièveté du discours mais la brièveté de l'exécution. Entre le moment où le tweet vient à l'esprit et le moment où il est irrémédiablement envoyé, il peut se passer quelque chose comme 15 secondes. En 15 secondes, on n'a pas toujours le temps de changer d'avis à la suite d'un mouvement d'humeur. Imaginons que Valérie Trierweiler ait un dispositif spécial pour tweeter, à la manière d'une valise nucléaire, et qu'il faille pour cela qu'un de ses collaborateurs lui apporte la valise et qu'elle active ensuite le code, il est probable que le fameux tweet ne serait jamais parti.

Le décorum de la publication a disparu

Par la simplicité de son dispositif, Twitter permet au politique d'intervenir immédiatement dans le débat public, alors qu'il est lui-même dans une configuration privée. C'est depuis son iPhone, lieu par excellence de la communication privée, que Valérie Trierweiler a publié son message. Elle sait bien qu'elle intervient dans le débat public, mais aucun médiateur ne vient solenniser le moment. Aucun message ne vient lui rappeler avant d'appuyer sur «send» que ceci va être publié, comme c'est le cas sur un blog avec la fonction «aperçu». Sur Twitter, tout le décorum de la publication a disparu, la pensée est à un bouton du débat public.

Nadine Morano avait théorisé cette instantanéité de la publication sur Twitter, et prônait un nécessaire droit à l'erreur.

De cette manière, Twitter est capable de contourner les circuits de communication politique traditionnels et de capter une forme de off consenti par le politique lui-même. Si Facebook déplace les frontières de la vie privée, Twitter déplace les frontières de l'intervention dans le débat public.

Si on parle du «tweet de Trierweiler», c'est parce que si le message avait dû être publié sur un autre support (communiqué de presse, interview télévisée...), il ne l'aurait sans doute jamais été. Mais il y a fort à parier que comme les adolescents ont appris à se servir de Facebook par l'erreur (ex: ne pas se mettre «in a relationship» si c'est pour devoir changer de statut 2 semaines plus tard), les politiques apprennent aussi de l'erreur de Trierweiler.

Vincent Glad

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