Life

Super-dragueur et le coup de la serviette

Hugues Serraf, mis à jour le 14.07.2012 à 9 h 23

Draguer des filles l’été sur la plage, ce n’est pas à la portée du premier Robert venu. Il faut de la technique.

Aldo Maccione dans "L'aventure c'est l'aventure" de Claude Lelouch (1972)

Aldo Maccione dans "L'aventure c'est l'aventure" de Claude Lelouch (1972)

J’ai un pote ―enfin, ce n’est pas vraiment un pote, ou plutôt c’était un pote mais nous nous sommes perdus de vue il y a bien longtemps et, de toute manière, je ne sais pas pourquoi je précise ça puisque je ne tente pas du tout de me dédouaner― qui est un vrai dragueur.

Oh, pas un séducteur subtil et bourré d’humour stimulant l’enthousiasme féminin parce qu’il sait plein de choses intéressantes et veut les partager, non... Un dragueur. Mais un pro. Un expert. Un spécialiste. Je ne crois pas qu’il ait fait de longues études mais s’il existait une fac de drague, ou même juste un IUT parce qu’il ne faut pas déconner tout de même, il en serait le Richard Descoings, le type qui transforme un établissement déjà plutôt pas mal considéré en nirvana du savoir, et dont les étudiants se prosternent devant la photo.

J’ai eu l’occasion d’assister à ses cours (en auditeur libre s’entend; je ne cherche pas la reconnaissance de la faculté et je suis bien trop timide pour marcher sur ses traces) et je dois dire qu’il m’a toujours épaté. Le gars peut emballer n’importe quelle nana en quelques minutes quelles que soient les circonstances, le climat, la situation politique ou économique.

N’importe laquelle. Une bimbo, une intello, une mère de famille en train de faire les courses au Franprix. N’importe quand. Eté, automne, hiver, printemps. Vivaldi est son ami.

Enfin, son vrai truc, c’est tout de même le soleil et la plage. Ce Cannois d’origine, c’est là qu’il est vraiment dans son élément. En slip de bain à l’ancienne, avec des Ray-Ban Wayfarer sur le nez, des tongs brésiliennes aux pieds et un cramo-bronzage à la Jack Lang sur sa poitrine velue…

Il sonne un peu plouc, mon portrait? Un peu daté ? Pfff. On sent que vous n’y connaissez rien.

La pêche à la langouste

Tenez, c’est l’été, je suis sympa, je vous file un de ses secrets parce qu’on est entre nous et que sur Slate, ce n’est pas comme sur Rue89, il n’y pas trop de monde qui écoute aux portes (je plaisante, c’est pour faire flipper la pub).

Munissez-vous d’une dizaine de serviette-éponge, pointez-vous très tôt à la plage avant qu’elle ne soit bondée et dispersez-les aux quatre coins de ce bac à sable géant. Vous l’avez compris: vous êtes un pêcheur de langoustes et ce sont vos filets. Petit à petit, la plage va se remplir et vous n’aurez plus qu’à vérifier si «ce» qui s’est installé autour de vos camps de base est appétissant ou pas.

Une grosse dame avec sa glacière? Une famille avec des gosses qui piaillent? Perdu (encore que: si madame est à son goût…). Le pro replie son matériel ou décide d’attendre un éventuel deuxième service ―c’est selon.

Une jolie célibataire en train de relire tout Marc Lévy dans la Pléiade? Deux copines en goguette qui s’enduisent l’une l’autre de crème Piz Buin indice 36 en se racontant des histoires de boulot? Gagné. Il court s’humecter dans les vagues pour mieux revenir s’ébrouer près d’elles et faire rouler ses biceps de culturiste pour se sécher.

― Arf, elle est bonne! Vous devriez essayer!

Là, les filles répondent quelque chose. Elles sont obligées. Un type qui ressemble un peu à George Clooney si l’éclairage est flatteur, tout bronzé, tout musclé, qui a le droit de s’asseoir à côté de vous parce que sa serviette est là, qui vous adresse gentiment la parole sur une plage ensoleillée, ben vous lui répondez. Ou alors c’est pas la peine de prendre le mois d’août. Autant en profiter pour glander sur le Web au bureau parce qu’il n’y a rien à faire et partir en septembre quand c’est moins cher.

Hi hi hi… Oh oui, on va y aller…

Là, ça y est, la fille est ferrée. Perdue, même, pour ainsi dire. Il va la baratiner, lui sortir les vannes les plus nulles, les plus lourdes de toute l’histoire de la drague mais elle va trouver ça désopilant.

Hum… Vous êtes en vacances?

Normalement, si c’était vous ou moi, la nana répondrait «non, je suis en train de prendre le métro pour ne pas être en retard à ma réunion marketing, il est con ou quoi ce mec?» et se replongerait dans Et si c’était vrai… en grommelant. Mais là, avec mon pote, elle trouve que c’est rigolo et il peut continuer à enfiler les perles jusqu’à ce qu’elle accepte de diner avec lui et qu’il puisse enfin aller s’occuper d’une autre serviette parce que la journée avance.

«I must teech you ze French kiss alors?»

Là où il est encore plus fort, le Robert (ah oui, je ne vous ai pas dit tout de suite qu’il s’appelait Robert parce que j’ai senti que vous n’auriez pas lu jusqu’ici. Il ment d'ailleurs là-dessus et assure généralement qu’il s’appelle Jean-Christophe. Il trouve que c’est mieux), c’est avec les étrangères, parce qu’il peut leur parler en anglais et qu’elles adorent.

Il n’est pas exactement bilingue, mais il en fait des caisses:

Hello, you are on holiday, oui ?

― Hi hi hi…  Indeed I am!

― Aha, I must teech you ze real French kiss, alors!

― Hi hi hi… Why not? Is there a nice place where we could have dinner tonight?

Véridique. Je l’ai vu faire. De mes yeux. D’abord, j’étais gêné pour lui, après, j’étais plutôt gêné pour les filles.

Bien sûr, il a plein d’autres trucs, Robert aka Jean-Christophe. On n’est pas un expert authentique si l’on n’a qu’une corde à son arc. Il faut une palette. Une encyclopédie. Par exemple, la serviette de bain, il faut qu’elle soit un peu classe et pas trop élimée.

Le slip de bain, il vaut mieux qu’il soit neuf en début de saison parce que si les élastiques de l’entrejambe sont déjà fatigués et qu’on peut voir votre équipement pendant que vous êtes en train de demander à cette secrétaire grenobloise de 35 ans si elle habite chez ses parents (oui oui, absolument, il demande ça), ça peut la bloquer.

Bah, peut-être qu’ils ne sont pas pour nous, simples mortels, les trucs à Robert. Lui, il peut rencontrer une pianiste classique de Vancouver installée à New York, la travailler un peu à sa manière, aller passer six mois dans son appart de l’Upper West Side, lui taper du fric, ne jamais le lui rendre et continuer de recevoir des cartes postales des années après. A ce stade, on devrait presque parler de superpouvoirs.

Mais bon. Il ne faut pas vous décourager pour autant. Vous pouvez toujours devenir pote avec un Robert, rester dans sa roue comme un équipier du tour de France et récupérer la copine moche lorsqu’il travaille un duo. Ça m’est arrivé (hey, je vous ai dit que c’était il y a longtemps, j’ai mûri maintenant) et c’est généralement la plus marrante. Souvent, elle n’est même pas moche en fait, juste moins blonde. Et si vous n’arrivez vraiment à rien, partez en septembre l’an prochain. C’est bien moins cher.

Hugues Serraf

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