La Hongrie court après ses fantômes nazis
Le pays réhabilite l'amiral Horthy, allié d’Hitler et régent au pouvoir quand 400.000 juifs ont été déportés, sous l’œil bienveillant d’un gouvernement de droite aux abois.
- Des membres du parti Jobbik commémorent le 50e anniversaire de la mort de Horthy, à Budapest en 2007. REUTERS/Karoly Arvai -
Imaginez qu'en 2012, on érige une statue au maréchal Pétain, que l'on donne son nom à un parc, que l’on accroche une plaque en sa mémoire sur les murs d’une université.
C’est à peu près ce qui s’est passé ces dernières semaines en Hongrie, dans les villes de Kereki, Gyömrö et Debrecen, pas en l’honneur de Pétain bien sûr, mais de l’équivalent local: l’amiral Miklós Horthy.
Régent du royaume de Hongrie entre 1920 et 1944, Miklós Horthy a pourtant un bilan peu fameux. C’est sous son pouvoir qu’a été votée l’une des premières lois antijuives d’Europe: un numerus clausus dans les universités, en 1920.
Autre fait de gloire: le rapprochement volontaire puis l’alliance avec le régime hitlérien dans les années 1930.
A la suite de l’Anschluss de 1938, l’Allemagne, aux portes de la Hongrie, exige l’alignement de la politique intérieure magyare sur celle du Reich. Le gouvernement Daranyi, sous l’œil d’Horthy, s’exécute et promulgue une première loi antijuive. Une deuxième suivra en 1939, puis une troisième en 1941 (en contrepartie, la Hongrie récupère, lors des arbitrages de Vienne de 1938 et 1940, une bonne partie des nombreux territoires perdus à la suite du traité de Trianon de 1919).
Le pire est à venir… En mars 1944, les troupes nazies entrent en Hongrie. L’administration hongroise organise la spoliation des bien juifs, la gendarmerie regroupe les juifs dans des ghettos et les déportations commencent: environ 435.000 juifs sont envoyés en camp de concentration entre le 15 mai et le 8 juillet 1944, date à laquelle Horthy finit par donner l’ordre, tragiquement tardif, de tout arrêter (1).
Il est chassé du pouvoir par les nazis en octobre 1944 et laisse la place au terrible Ferenc Szálasi, chef des Croix fléchées, le parti nazi hongrois. Au lendemain de la guerre, Horthy s’exile dans le Portugal de Salazar, où il finit paisiblement ses jours en 1957.
Echange houleux au Parlement
Honni par la gauche hongroise, adulé au sein du mouvement d’extrême droite Jobbik, Miklós Horthy revient aujourd’hui sur le devant de la scène.
Les commémorations locales se sont multipliées ces derniers temps, sous le regard bienveillant du parti conservateur au pouvoir, le Fidesz, au point de susciter un vif débat au Parlement début juin.
«Il semblerait que les extrémistes du Jobbik ne soient pas les seuls à vouloir nous rappeler le triste souvenir d’Horthy, et que le Fidesz soutienne lui aussi la réhabilitation de l’ancien amiral», s’est offusquée Ágnes Vadai, députée du parti dissident socialiste DK (Demokratikus Koalíció). Elle interpellait ainsi le ministre de la Justice:
«Pendant combien de temps devrons-nous endurer cela? Devons-nous aussi nous attendre à la réhabilitation de Szálasi? (…) Comment ferez-vous face à la postérité? Honte à vous!»
Le ministre de la Justice, Tibor Navracsics, a botté en touche et renvoyé les socialistes à leur passé communiste, évitant ainsi de justifier la manifeste complaisance du gouvernement devant la réhabilitation implicite de l’ancien régent. Comment expliquer l’attitude du Fidesz?
Devenu impopulaire, le Fidesz fait la cour aux électeurs Jobbik
On peut y donner deux raisons. La première est idéologique: une partie de la droite considère sincèrement Horthy comme une figure historique respectable et le dédouane de ses responsabilités, rappelant la pression exercée sous son mandat par l’Allemagne nazie.
«En 1993, plusieurs ministres du gouvernement de centre droit avaient assisté à la cérémonie de ré-enterrement de Miklós Horthy», se souvient le politologue Péter Krekó, directeur du Political Capital Institute, à Budapest.
La seconde, plus intéressante, est politique: en perte de popularité, le parti de Viktor Orbán chasse sur les terres de l’extrême droite pour séduire les électeurs du Jobbik.
«Le Fidesz en a bien besoin: ils ont perdu près de la moitié de leurs sympathisants depuis les élections de 2010», tacle Ágnes Vadai.
Le gouvernement est en effet dans une très mauvaise passe: d’après une étude Ipsos, publiée début juin et relayée sur le site francophone de référence sur l’actualité hongroise Hu-lala, 75% des Hongrois estiment que le pays va dans la mauvaise direction et seulement 12% jugent que la situation de la Hongrie est bonne.
On les comprend: toujours sous surveillance du FMI, la Hongrie n’en finit pas de s’enfoncer dans la crise. Au premier trimestre 2012, le PIB a décru de 1,3%. C’est la pire performance de l’Union européenne, Grèce exceptée (source Eurostat).
La révolution promise par le Fidesz lors de son arrivée au pouvoir en avril 2010 a terriblement déçu… Le parti conservateur avait alors obtenu une majorité sans précédent, raflant 263 sièges sur 386 au Parlement et n’en laissant que 59 au parti socialiste, le MSzP.
Aujourd’hui, selon Ipsos, le MSzP fait presque jeu égal avec le Fidesz dans les intentions de vote (17% pour Fidesz contre 15% pour MSzP, auquel il faut ajouter 2% pour le parti dissident socialiste DK).
Cela paraissait inimaginable il y a encore quelques mois, mais Viktor Orbán pourrait bien perdre les prochaines élections législatives, en 2014… «Quand on pense qu’à l’étranger, Orbán passe pour un Poutine ou un Loukachenko… En fait, il est très fébrile», commente Corentin Léotard, rédacteur en chef de Hu-lala.org.
Une fuite en avant dangereuse et contre-productive
C’est cette fébrilité qui pousse le Fidesz à la surenchère nationaliste. Le gouvernement a, par exemple, intégré dans les programmes scolaires les œuvres des écrivains d’extrême droite Albert Wass et Joseph Nyírö. Antisémite convaincu, ce dernier louait Goebbels dans ses discours et siégeait au Parlement pendant que les Croix Fléchées étaient au pouvoir.
Autre illustration: la rocambolesque tentative de ré-enterrement de Joseph Nyírö en territoire roumain, fin mai, en présence du président de l’Assemblée nationale magyare, László Kövér. Cet épisode a entraîné un incident diplomatique sérieux avec la Roumanie.
Courir après l’extrême droite pour regagner en popularité… Cette tactique ne vous rappelle rien?
«Le Fidesz suit la recette française de Nicolas Sarkozy –Viktor Orbán l’a même expliqué dans une interview. Mais c’est une mauvaise stratégie. Le résultat des élections françaises a clairement montré qu’elle était perdante à moyen terme et qu’elle permettait seulement de légitimer le vocabulaire et l’approche de l’extrême droite, au lieu de l’affaiblir», analyse Péter Krekó.
Seule chance de Viktor Orbán: la médiocrité de l’opposition socialiste. Celle-ci est divisée, depuis la scission des soutiens de l’ancien Premier ministre Ferenc Gyurcsány dans le parti DK. Le MSzP manque également d’un nouveau leader charismatique et reste prisonnier du souvenir déplorable laissé par les scandales de corruption des années 2000.
En résumé, deux ans après avoir rejeté massivement le pouvoir socialiste, la population hongroise est déjà dégoûtée de l’expérience Fidesz. Dans un contexte de crise économique grave, les deux grands partis de droite et de gauche ont perdu leur crédibilité.
Tous les ingrédients sont donc réunis pour une course au populisme, à l’avantage de l’extrême droite, dont la réhabilitation d’Horthy n’est qu’un exemple…
Le danger pour la démocratie hongroise n’est sans doute pas tant l’autoritarisme d’Orbán, qui pourrait rendre les clés du pouvoir dans deux ans, que le mépris profond de ses citoyens pour ceux qui les gouvernent.
Stéphane Loignon
(1) Miklós Molnar, Histoire de la Hongrie, Perrin. Retourner à l’article
Mis à jour le 15/06/2012 à 15h49

















































Sans vouloir défendre ni Orban, ni Horthy, il convient quand même de rappeler pour une vision plus claire de l'Histoire, les circonstances de la collaboration entre Horthy et Hitler.
La Hongrie a rejoint l'Axe en en 1941 mais dès 1942 des négociations sont entamées avec les alliés pour pouvoir rejoindre ce camp. La raison de ce ralliement ? L'infamant traité de Trianon ayant détruit une des plus vielles nations d'Europe, sans aucune raisons autres que l'ignorance des américains et la magyarophobie de Clémenceau.
Les massacres qui commencent en 1942, sont le fait de brigades SS envoyés en Hongrie pour préserver l'alliance. Mais il n'y a pas de déportation. En 1942 des civils, juifs, roumains, tsiganes sont massacrés par des officiers de l'armée hongroise. Ces derniers sont poursuivis par Horthy, après qu'il a diligenté personnellement une enquête, et doivent se réfugier en Allemagne pour échapper aux poursuites.
En 1942 son fils est élu par le parlement vice-régent, ce qui révulse les Nazi car ce dernier le voyait comme un "philosémite", il est assassiné ces derniers.
En 1944 les Allemands envahissent le pays en remettant le pays aux officiers sus-mentionnés, la femme d'Horthy et ses enfants survivant sont mis aux arrêt. Et c'est à cette occasion que les grands massacres et la déportation commencent contre les populations juives (contrairement à la France où les déportations débutent dès 1942), sans qu'Horthy ne puissent rien faire. Il est d'ailleurs arrêté et déporté en Bavière avec ses enfants en 1944 pour avoir tenté d'ordonner l'arrêt des déportations.
Les seuls massacres que l'on peut vraiment porter à la charge d'Horty sont ceux de la "terreur blanche" après la chute du gouvernement de Bélà Kun, lui non plus malheureusement pas exempt de sanguinolentes turpitudes.
Bref de là à lui dresser une statue ça peut poser question, mais ça n'a en aucun cas la portée d'un maréchal Pétain qui n'a jamais vraiment "bloqué" la collaboration. Et c'est un descendant de juif hongrois qui écrit ça. Horthy est certainement un salaud mais à bien des égards bien plus honorables que les notres.
Merci pour ces très intéressantes informations qui ne visent pas à " réhabiliter " l'amiral Horthy, mais à préciser la réalité de certains de ses comportements politiques (évoqués dans l'article, au demeurant).
Malheureusement, il est très vraisemblable que l'extrême-droite et les partis conservateurs hongrois ne célèbrent pas le Horty poursuivant les officiers coupables d'un massacre de Tziganes et de Juifs ; celui qui tâchait d'arrêter les déportations massives dans les camps de concentration... Il est plutôt probable que ces partis célèbrent l'auteur des premières lois anti-juives de 1920.
L'antisémitisme, qui revient avec force comme une démence chronique, sait faire feu de tout bois par le symbole, le mensonge, les amalgames sournois, la caricature et la désinformation, gagnant ainsi à sa cause nombre " d'idiots utiles ".
@Tartanpions
Oui il est évident que le Fidèsz marche tout droit dans les pas du Jobbik (ce qui était d'ailleurs déjà le cas en 2010 quand j'habitais en Hongrie) avec la même rhétorique que l'on retrouve chez certains UMP des "valeurs" commune à une droite qui se raillerait autour de sa composante nationale. La récupération d'Horthy doit être critiquée dans la manipulation qu'elle représente, mais cela n'empêche pas de pouvoir avoir connaissance du cadre générale de l'Histoire de Hongrie.
Le problème est que dans la foulée d'une critique aveugle de la gauche et de l'héritage soviétique les hongrois assimile aujourd'hui ouverture et tolérance avec des valeurs communistes qui serait étrangère à la Hongrie. C'est oublier des penseurs comme Imre Nagy (ou encore Béla Kun avant son arrivé au pouvoir) et la trahison soviétique.
Mais il faut dire qu'en France on a un méconnaissance "crasse" de la Hongrie, de son Histoire et de son peuple. Trop souvent j'ai entendu au cours du mandat de Sarkozy que son penchant "autoritaire" était son côté Hongrois, alors que ce pays n'a pas plus d'autoritarisme ou d'horreur à envié aux pays du monde - et a fortiori pas à la France malheureusement. Bref je suis content que mes précisions, ne venant que compléter cet article soient intéressantes pour vous.
La comparaison que vous faites avec la situation politique française, ne me paraît pas d'une pertinence indiscutable…
Quant à Nicolas Sarkozy, il a instauré le partage de l'ordre du jour de l'Assemblée Nationale avec les députés ; laissé la présidence de la Commission des finances de l'Assemblée Nationale à l'opposition ; fait nommer un parlementaire du groupe majoritaire de l'opposition à la présidence de la Cour des comptes ; limité à deux le nombre de mandats présidentiels ; fait contrôler les dépenses de l'Elysée par la Cour des Comptes… il n'a jamais recouru au 49.3…
Et je ne sais plus quoi d'autre, - allant dans le sens d'une certaine ouverture et d'une relative démocratisation du système politique français - , car la politique politicienne intérieure française ne me passionne pas.
Ses prédécesseurs ont sans doute été plus autoritaires que lui, car aucun d'entre eux n'a fait de telles réformes… On se demande pourquoi, car elles étaient nécessaires et urgentes depuis plusieurs décennies.
J'ai l'impression que la Hongrie a déja rattrapé ses fantômes nazis.