Economie

La crise, l'Allemagne et l'exemple des années 1930

Eric Le Boucher, mis à jour le 16.06.2012 à 9 h 20

Pour ne pas revivre les années 1930, il faudrait que l'Allemagne accepte d'être hégémonique.

Angela Merkel en 2009. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Angela Merkel en 2009. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Pourquoi, plus de trois ans après son surgissement, les Européens n'arrivent-ils toujours pas à résoudre la crise des dettes souveraines? Qu'est-ce qui cloche dans les plans successifs? Qu'est-ce qui manque? Comment se fait-il que le sauvetage des banques espagnoles, largement dimensionné pourtant, ne convainc pas les marchés financiers au-delà de quelques heures? Pourquoi, en somme, les Européens sont-ils incapables de rétablir la confiance ?

Il y a bien sûr beaucoup de réponses techniques. Les plans européens ont toujours péché par leurs retards, par leurs conceptions alambiquées, par leurs imprécisions, et le plus souvent par une mise en oeuvre ralentie par les agendas politiques. Tout cela est juste.

Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est à Berlin. Si la crise perdure sans fin, il faut en chercher les causes dans la vision qu'a l'Allemagne de la solidarité européenne et, en définitive, dans ce qu'elle croit être son rôle au sein du grand conflit qui marque notre époque en crise, celui qui oppose les marchés et les Etats.

La lecture de Charles Kindleberger, le grand historien de la crise de 1929, est à cet égard lumineuse. Comme le disent les économistes américains Bradford DeLong et Barry Eichengreen, qui font la préface d'une nouvelle édition, la comparaison de la crise actuelle avec celle des années 1930 est «de plus en plus terrifiante».

Kindleberger explique d'abord que les marchés financiers peuvent être pris de panique et devenir durablement irrationnels: il devient très difficile de les rassurer. Il montre ensuite qu'un petit pays peut déstabiliser des grands ensembles par effet de contagion. En 1931, la crise part en Europe de Vienne pour se propager en Allemagne puis à Londres et de là partout. Aujourd'hui, la Grèce qui pèse moins de 3% du PIB européen menace l'eurozone dans son existence.

Comment arrêter une panique contagieuse? Par l'hégémonie bienveillante du pays leader. Kindleberger explique la Grande Dépression par l'absence d'hégémonie. Avant 1914, la Grande-Bretagne était la garante du système mondial, après 1945, les Etats-Unis prendront le relais, mais en 1929, c'est l'entre-deux.

«La Grande-Bretagne ne pouvait plus et les Etats-Unis pas encore. Chaque pays décide alors de protéger ses intérêts propres. L'intérêt commun mondial tombe à l'eau et les intérêts de chacun suivent.»

Dans une hégémonie bienveillante, le pays fort accepte de prendre en charge la stabilité générale face aux marchés en panique. Il prend en compte l'intérêt des pays en crise, en est le prêteur et le consommateur en dernier ressort. Bref, il dit «je serai toujours là».

Jeudi 14 juin, Angela Merkel s'exprimait devant le Bundestag, dans une session préparatoire du G20 du Mexique. Pour ôter tout doute, la chancelière a redit l'engagement européen de l'Allemagne et sa volonté de contribuer aux efforts pour relancer la croissance. Arriver à une Europe unie est «une tâche historique», a-t-elle rappelé. Mais elle a ajouté une mise en garde à ses partenaires contre la tentation de faire reposer la résolution de la crise mondiale sur les seules épaules de l'Allemagne, dont il ne faut pas «surestimer les forces», selon elle.

Voilà le problème. Angela Merkel dit le contraire de ce qu'il faudrait. L'Allemagne refuse d'être cette puissance hégémonique en Europe, c'est-à-dire le pays qui impose sa discipline à la famille mais qui, aussi, sauve les membres qui tombent dans l'ornière, y compris les Grecs! Et qui, surtout, le dit tout haut et le revendique. Elle refuse ce rôle, l'Allemagne, pour des raisons très louables: son passé.

Mais en Europe, qui d'autre? La France est un peu la Grande-Bretagne de 1929: trente-cinq ans de déficit budgétaire la déqualifie, aujourd'hui encore, le gouvernement socialiste cherche à finasser avec l'austérité.

La logique est que le couple francoallemand soit ce leader attendu. Plutôt que de s'entendre réunion de sauvetage par réunion de sauvetage, en arrachant des concessions à Berlin, il est temps de bâtir un plan d'ensemble de rétablissement de la confiance. Les chapitres se dessinent: union budgétaire, union bancaire, harmonisation fiscale et sociale, le tout enchâssé dans une union politique. Berlin doit accepter une mutualisation financière et économique, Paris son pendant politique. Encore faut-il que les deux peuples aient encore une idée partagée de la solidarité européenne.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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