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Choses vues à Hénin-Beaumont

Dominique Dhombres, mis à jour le 18.06.2012 à 14 h 40

Balade d'entre-deux-tours dans la ville qui pourrait envoyer Marine Le Pen à l'Assemblée, entre hordes de journalistes, édifices art-déco et souvenirs de la Première Guerre mondiale.

La façade de l'église Saint-Martin d'Hénin-Beaumont (Dominique Dhombres).

La façade de l'église Saint-Martin d'Hénin-Beaumont (Dominique Dhombres).

Sur la place de la République à Hénin-Beaumont, entre le Café de la Paix et l’église Saint-Martin, les journalistes sont plus nombreux que les Héninois. C’est la troisième fois que je décline les micros et les caméras tendus par des confrères insistants, très insistants même, et de plus en plus nombreux malgré la pluie fine.

«Je suis des vôtres», leur dis-je. Je les sens déçus, dubitatifs. Au quatrième coup, un peu agacé par la méprise persistante,  je prend le ton blasé du Héninois sagace, qui en a beaucoup vu et qui donne son avis sur tout. Bingo! Mon pote et moi, on passe le soir même au jité de France 2.

Il faut maintenant expliquer comment, mon pote et moi, on s’est retrouvés,  lundi 11 juin, aux alentours de midi sur cette place-là, à faire les Héninois devant les perches et les caméras des idiovisuels, mes semblables, mes frères. Mon pote est un spécialiste des églises art-déco du Pas-de-Calais. Il m’avait dit, l’air de rien, il y a déjà des semaines:

«Et si on allait à Hénin-Beaumont? Il y a des maisons, des magasins art-déco, de vraies merveilles!»

Il est malin, mon pote. Il ne voulait pas y aller tout seul, dans le Pas-de-Calais. Il s’est dit, le journaliste, là, cela va lui plaire d’aller humer l’air le lendemain du premier tour à Hénin-Beaumont. Après, on pourra tranquillement visiter tous les édifices art déco du canton et même d’Arras. D’ailleurs, dans le train, à l’aller, on a chanté tous les deux, devant les autres voyageurs médusés:

«Avec l’ami Bidasse/On s’embête jamais, attendu qu’on est/Tous deux natifs d’Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais.»

Voilà comment on s’est retrouvés, mon pote et moi, à Hénin-Beaumont, le lendemain d’une déculottée fameuse de Jean-Luc Mélenchon et d’une première victoire de Marine Le Pen. Un socialiste insipide, Philippe Kemel, avait battu Mélenchon, à la surprise des deux intéressés, et pour la plus grande joie de Marine Le Pen.

Pour votre information, chère lectrice, cher lecteur, Hénin-Beaumont s’appelait jadis Hénin-Liétard, à cause de la riche famille sidérurgique, minière et j’en passe du baron Liétard. La commune d’Hénin a fusionné, non sans mal, avec celle de Beaumont, on a oublié le baron, et on en était là, il n’y a pas si longtemps, avec des mines de charbon qui tournaient encore très fort (il reste six terrils, dont l’un est le plus haut de toute l’Europe) et des hauts-fourneaux qui ne s’arrêtaient jamais.

Tout cela a disparu, comme chacun sait. Il n’y a bientôt plus eu ni charbon, ni aciéries. Les boutiques, les cinémas ont fermé. La salle d’attente des Assedic était bien la seule à ne pas désemplir. Il ne restait que  des boutiques closes, des maisons abandonnées en plein centre ville, des élus socialistes corrompus et un maire socialiste encore plus corrompu que ses petits camarades. Il a disparu du paysage, remplacé par d’autres.

C’est dans ce paysage dévasté que Marine Le Pen a fait son apparition, comme une sorte de Zorro blonde, si vous me permettez cette image audacieuse, il y a plus de dix ans. Elle y a fait son trou électoral. Tout cela est connu, je ne vais pas m’appesantir.

«Elle dit du mal des deux forces politiques»

On revient, si vous le voulez bien, à cette journée du 11 juin. Vous vous souvenez, mon pote et moi, on est devant le Café de la Paix. Qu’est-ce qu’on fait? On y entre!  Le patron, avec lequel on fraternise, mon pote et moi, nous raconte sa vie et sa ville. Il est un ancien instituteur reconverti dans la limonade et la restauration.

Son père était italien, membre du parti communiste, et sa mère française, fervente catholique. Pendant toute sa jeunesse, il a vu son père lire France-URSS. Cela fait seulement trois ans et demi qu’il tient cet établissement. Ce qu’il dit de Marine Le Pen va à l’encontre de pratiquement tout ce que mon pote et moi on a entendu jusqu’ici.

«Ce n’est pas avec ses propos sur les immigrés, la viande halal ou les mosquées que Mme Le Pen séduit ici. On l’écoute parce qu’elle dit du mal des deux forces politiques, le parti socialiste et l’UMP, qui ont mis la ville dans l’état où elle est», dit-il. La viande halal? «Tout le monde s’en moque. Il y a des électeurs du Front national qui vont en acheter, dans la boucherie derrière l’église Saint-Martin, parce qu’elle est moins chère.»

Il y a aussi, au Café de la Paix, au comptoir, des électeurs de Marine Le Pen qui discutent amicalement avec des maghrébins. Mon pote et moi, on n’a pas demandé aux premiers pour qui ils avaient voté au premier tour, ni aux seconds leur carte d’identité. Ce n’est donc pas le discours anti-immigrés de Marine le Pen, qui plaît. C’est son discours anti-PS et anti-UMP.

On traverse la place. L’église Saint-Martin, chef d’oeuvre art-déco, reconstruite après la Première Guerre mondiale sur les ruines de l’ancienne église presque totalement détruite pendant les hostilités, est recouverte d’échafaudages. Elle est en réfection. En clair, elle est fermée.

Monsieur le curé, alerté par mon pote, accepte d’en ouvrir les portes pour les deux Parisiens que nous sommes. Il est génial, le curé. Il a déjà parlé à neuf équipes de télévision. Il ne veut plus rien dire à personne. «Ce sont toujours les mêmes questions», dit-il. Il en a un peu assez, le curé, de faire toujours les mêmes réponses à des confrères qui, souvent ne l’écoutent pas ou déforment ses propos.

Tourisme culturel au sens large

On a compris, mon pote et moi. On ne lui pose aucune question. On se contente de lever la tête, à l’intérieur de l’église, pour ne pas recevoir des gravats ou des morceaux de mosaïque. Je prend des photos.

Mon pote admire tout, les mosaïques, le chemin de croix expressionniste, le crucifix immense en zinc et verre teinté. On ne peut pas faire un pas, en ville, sans trouver une maison ornée de mosaïques art-déco, de frises art-déco. Au coin d’une rue, on tombe sur l’hôtel particulier d’un ancien maître de forges, avec parc, arbres centenaires, et encore, évidemment moulures, frises, et tout le décor art-déco.

L’avenir d’Hénin-Beaumont? C’est probablement ce que nous sommes en train de faire, mon pote et moi. Du tourisme culturel, entendu au sens large. L’art-déco, bien sûr. Il y aussi tous les lieux de souvenir de la Première Guerre mondiale, les cimetières militaires français, anglais, canadien.


En milieu d’après-midi, on décide d’aller, comme prévu à Arras, chef lieu du Pas-de-Calais. Arras, c’est ce qui se fait de mieux en matière d’architecture religieuse et civile du XVIIIe siècle. Et il y a, bien sûr, la maison qu’habitait Robespierre avant qu’il ne monte, ou ne descende, comme il vous plaira, à Paris.

Dominique Dhombres

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