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Papa et papa, c'est (vraiment) bien pour les enfants?

Mauro et Juan Carlos après la naissance, par mère porteuse de leurs jumeaux à New Delhi, le 16 février 2011. REUTERS

Mauro et Juan Carlos après la naissance, par mère porteuse de leurs jumeaux à New Delhi, le 16 février 2011. REUTERS

Mark Regnerus crée la polémique avec son étude sur l'homoparentalité. Les enfants élevés par des couples homos auraient plus de chance d'être en échec scolaire et instables une fois adultes.

Un peu en deçà du débat sur l'égalité du mariage pour les couples homosexuels se trouve la question des enfants, un sujet de préoccupation déjà ancien. Chez des parents et des militants de tous bords, on se demande –pour certains en se faisant beaucoup de souci–, si les enfants de parents gays et lesbiens ne pourraient pas tourner «différemment».

Une différence significative, bien sûr, et qui ne s'exprimerait pas uniquement dans une personnalité forte ou des petites bizarreries. Des universitaires spécialistes de la famille, en particulier, se sont penchés sur certaines dynamiques familiales capables d'affecter ces enfants, à l'instar du nombre et du sexe des parents, de leur relation génétique aux enfants, mais aussi des «transitions domestiques» que ces derniers ont subi.

Le modèle traditionnel, longtemps jugé meilleur

Jusqu'à récemment, la plupart de ces spécialistes faisaient systématiquement (et publiquement) état de la stabilité élevée et des bénéfices sociaux supérieurs que constituent les foyers composés de deux parents hétérosexuels, mariés et biologiques, quand on les compare aux mères célibataires,  couples concubins, parents adoptifs et divorcés ainsi que – tacitement – aux parents gays et lesbiens.

Par exemple, dans leur livre de 1994 Growing Up With A Single Parent [grandir avec un seul parent], les sociologues Sara McLanahan et Gary Sandefur écrivent:

«Si on nous demandait de concevoir un système pour que les besoins basiques des enfants aient toutes les chances d'être comblés, nous proposerions probablement quelque chose d'assez similaire à l'idéal biparental.»

Globalement, les autres structures familiales paraissaient moins satisfaisantes –même si pas de beaucoup– sur tout un ensemble de critères développementaux: performances scolaires, problèmes comportementaux ou encore bien-être affectif.

Nous sommes peut-être nombreux à connaître des anecdotes ou à avoir vécu des expériences personnelles prouvant le contraire, mais, sur le sujet, la science sociale avait toujours été formelle: quand maman et papa restent ensemble, leurs enfants ont tendance à être, pour rependre les termes hebdomadaires de Garrison Keillor, «au-dessus de la moyenne». Les familles recomposées et les mères célibataires se sont habituées aux refrains sur la difficulté de leur tâche éducative. Idem pour les parents gays et lesbiens.

Pas de différences fondamentales

Néanmoins, pour ce dernier groupe, les choses ont commencé à changer en 2001 avec la publication d'un article de synthèse dans l'American Sociological Review faisant remarquer que, s'il y avait visiblement certaines différences, à terme, entre les enfants élevés dans des foyers hétérosexuels et ceux élevés dans des foyers homosexuels, elles n'étaient pas aussi nombreuses que prévues et, qu'à une époque aussi éclairée que la nôtre, il ne fallait plus considérer certaines différences –une propension plus élevée à avoir des relations homosexuelles, par exemple– comme des défauts.

A partir de là, la sagesse conventionnelle a voulu qu'il n'y ait «pas de différences» notables chez les enfants élevés par des gays ou des lesbiennes. Une formule qu'on retrouve depuis dans des douzaines d'études, de rapports, de dépositions et d'articles –et dans un nombre incalculable de débats par mail ou sur Facebook.  

Dix ans plus tard, le discours a même encore un peu plus évolué et laisserait entendre que des parents du même sexe sont peut-être plus compétents que des hétérosexuels. Dans une seconde synthèse d'études, on pouvait ainsi lire que les parents «non-hétérosexuels» avaient, en moyenne, des relations à leurs enfants bien meilleures que les hétérosexuels, et que les enfants élevés par des parents du même sexe ne manifestaient aucune différence en termes de développement cognitif, d'adaptation psychologique et d'identité sexuelle.

Ailleurs, on ne constata aucune preuve d'abus sexuels dans les foyers lesbiens et la nouvelle eut un large écho. Ces observations débouchèrent en 2010 sur un autre article de synthèse –cette fois-ci sur le sexe et la parentalité– avec des sociologues, Judith Stacey et Tim Biblarz, déclarant ouvertement que:

«En se fondant strictement sur la littérature scientifique publiée, on peut affirmer que deux femmes sont en moyenne de meilleurs parents qu'un homme et une femme, ou du moins un homme et une femme à la division du travail traditionnelle. Les co-parents lesbiens semblent surpasser des parents biologiques hétérosexuels et mariés comparables sur de nombreux points mesurés, et ce même s'ils n'ont pas la possibilité de jouir des privilèges substantiels du mariage.»

On estima l'affaire réglée. En réalité, cela n'avait rien de nouveau pour les psychologues car, en 2005, l'APA avait publié une directive où on pouvait lire:

«Pas une seule étude n'a montré que des enfants de parents lesbiens ou gays soient désavantagés à un quelconque niveau significatif par rapport aux enfants de parents hétérosexuels.»

Un revirement suspect

Le rapide revirement du consensus académique entourant les compétences relatives des parents gays et lesbiens –parti de difficultés largement admises pour passer au «pas de différences» et arriver enfin à des aptitudes supérieures à celles des familles maman-papa– est frappant et, franchement, un peu suspect. 

Rares sont les vérités scientifiques qui s'inversent en dix ans. En comparaison, les études sur l'adoption –une méthode courante permettant à de nombreux couples de même sexe (mais encore plus de couples hétérosexuels) de devenir parents– ont fréquemment et systématiquement révélé des différences très importantes et à plusieurs niveaux, en moyenne, entre les enfants adoptés et les enfants biologiques.

Les différences sont même si répandues et conséquentes que les experts en adoption estiment désormais que l'«acception de la différence» est quelque chose de fondamental, à la fois pour les parents, mais aussi pour les cliniciens travaillant aux côtés d'enfants et d'adolescents adoptés. Ce qui devrait inciter les chercheurs en sciences sociales étudiant les répercussions de la parentalité homosexuelle à s'arrêter un moment –au lieu de suivre à tout prix le consensus. Après tout, de nombreux enfants de couples gays et lesbiens sont adoptés.

Des différences désormais chiffrées

Néanmoins, ils sont encore plus nombreux à vivre dans des foyers monoparentaux tout en ayant été conçus à l'ancienne. C'est l'une des conclusions de la New Family Structures Study  (étude sur les nouvelles structures familiales – NFSS), une vue d'ensemble publiée dans le numéro de juillet de la revue Social Science Research [NDLR: très contestée, l'étude a créé la polémique aux Etats-Unis].

Au lieu de se fonder sur de petites cohortes, ou d'essayer de discerner l'orientation sexuelle des chefs de famille à partir du recensement de la population, nous avons, avec mes collègues, sélectionné au hasard 15.000 Américains âgés de 18 à 39 ans et nous leur avons demandé si leur mère ou leur père biologique avait déjà eu une relation sentimentale avec une personne du même sexe.

Je sais bien qu'une seule relation homosexuelle ne fait pas nécessairement de vous une lesbienne, mais les questions politiques complexes entourant l'identité sexuelle importaient bien moins à notre équipe de recherche que les comportements homosexuels en eux-mêmes.

La conclusion générale de cette étude remet en question des notions aussi simplistes que le «pas de différences», du moins concernant la génération qui a quitté le domicile familial. Sur 25 des 40 effets mesurés, les enfants de femmes ayant eu des relations homosexuelles diffèrent assez largement de ceux élevés dans des foyers stables où le couple papa-maman géniteur est resté intact, et les chiffres se rapprochent davantage des familles hétérosexuelles recomposées ou des foyers monoparentaux.

Même en contrôlant d'autres facteurs comme l'âge, la race, le sexe, le fait d'avoir été harcelé à l'école ou même la tolérance générale à l'égard des gays dans l’Etat où se situait le domicile, ces répondants avaient plus de chances d'être sans emploi, en moins bonne santé, davantage déprimés, de faire état de partenaires sexuels masculins ou féminins plus nombreux, d'avoir plus souvent trompé un époux ou un partenaire, fumé plus souvent du shit, eu plus souvent de problèmes avec la justice, été davantage victimes de violences sexuelles. Ils avaient aussi un avis plus négatif sur leur enfance et leur vie familiale, entre autres choses.

Pourquoi des différences aussi radicales? Je ne peux rien n'affirmer avec certitude, vu que des causes ne sont pas prêtes d'êtres identifiées à partir de telles données. Néanmoins, parmi les adultes ayant été élevés par des parents du même sexe, un leitmotiv notable revient très souvent et concerne l'instabilité du foyer. Les enfants de pères ayant eu des relations avec d'autres hommes s'en sortent un peu mieux, mais ils sont rares à avoir vécu bien longtemps avec leur père, et jamais plus de trois ans avec son partenaire.

Le problème des études de «commodité»

Pourquoi les résultats de cette étude sont-ils si différents que ceux obtenus dans des recherches antérieures? Et pourquoi une seule étude suffirait à modifier le sentiment qui prévalait auparavant? Fondamentalement, parce que ses méthodes sont meilleures. Quand il s'agit d'analyser comment les enfants de parents gays s'en sortent dans la vie, les méthodes rigoureuses et l'échantillonnage aléatoire utilisés en démographie n'ont pas souvent été employés par les spécialistes de cette question, en partie –évidemment– à  cause des difficultés qu'il y a à localiser aléatoirement et à interroger de petites minorités.

A la place, la communauté scientifique a couramment préféré des études de «commodité», fondées sur des échantillons réduits et non aléatoires de parents lesbiens, en général blancs, avec un niveau d'éducation élevé et où la collecte de données impliquait très souvent d'informer les participants de leur contribution à des études importantes et ayant potentiellement des conséquences politiques de premier ordre, ce qui augmente la probabilité de rencontrer «l'effet Hawthorne».

On est loin d'un environnement idéal pour collecter des données non biaisées (et, c'est tout à leur honneur, ces gageures sont reconnues par de nombreux chercheurs). Je ne suis pas en train de dire que toutes les recherches antérieures sur le sujet sont bidon. Mais des études non-aléatoires ou fondées sur des échantillons réduits ne devraient pas être le phénix de la discipline, surtout quand le sujet est aussi significatif et attire autant l'attention du public.

 

Pour améliorer le savoir et tester la théorie du «pas de différences», la NFSS a rassemblé des données provenant d'un important échantillon de jeunes Américains sélectionné au hasard –en dehors du recensement, il s'agit de la plus large cohorte démographique prête à répondre à des enquêtes portant sur des ménages où les mères ou les pères ont eu des relations avec des personnes du même sexe qu'eux– et a interrogé ces individus sur leur vie actuelle et leur enfance.

Quand on leur a brièvement et simplement demandé si leurs mères et/ou pères avaient eu des relations sentimentales homosexuelles, 175 répondirent par l'affirmative du côté des mères, et 73 du côté des pères –des chiffres bien supérieurs à ceux caractérisés dans des études antérieures. Nous avons interviewé tous ces répondants (et les autres, via un échantillon) sur leurs vies et leurs relations, et nous leur avons aussi demandé de réfléchir à leur famille en se remémorant leur enfance. Au final, les différences ont été nombreuses.

Par exemple, 28% des adultes ayant été élevés par deux femmes sont au chômage, contre 8% pour ceux élevés dans des familles où papa et maman étaient mariés. 40% des premiers admettaient avoir eu une aventure alors qu'ils étaient mariés ou qu'ils habitaient avec une autre personne, contre 13% des seconds. 19% des premiers déclaraient suivre actuellement une thérapie pour des problèmes liés à l'anxiété, la dépression ou des soucis relationnels, contre 8% des seconds. Et il ne s'agit que de trois différences, sur les 25 que j'ai répertoriées.

Moins de chance d'expérimenter une stabilité domestique

Si nous savons que les choses ont tendance à bien se passer –sur le court comme le long-terme– quand des individus forment des foyers durables, au sein de la NFSS, les parents qui ont eu des relations homosexuelles étaient ceux qui avaient le moins de chance d'expérimenter une telle stabilité domestique.

Les jeunes adultes élevés par des coupes lesbiens étaient ceux qui avaient passé le plus de temps dans des familles d'accueil (un total de 14%, contre 2% dans le reste de l'échantillon). 40% d'entre eux passé du temps chez leurs grands-parents (contre 10% chez les autres); 18% ont habité seuls avant l'âge de 18 ans (contre 4% dans le reste de l'échantillon). En réalité, moins de 2% de tous les répondants dont les mères avaient eu une relation homosexuelle déclaraient avoir vécu auprès d'elle et de sa partenaire durant toute leur enfance (18 ans).

Félicitations à ces parents gays, comme ceux de Zach Wahls, qui ont fait un travail remarquable en élevant leurs enfants, aujourd'hui de jeunes adultes. Je suis certain que les difficultés étaient nombreuses, et le soutien social souvent modeste. Dans nos données, nous avons des cas comme celui de Zach, mais ils sont peu nombreux. La stabilité est fondamentale, mais peu courante.

Une étude à relativiser

Cette étude a ses limites, évidemment. Nous n'avons pas pu évaluer autant de familles gays et lesbiennes intactes que nous aurions voulu, bien qu'elles soient la vitrine de nombreux débats publics sur l'égalité du mariage. Mais ce n'était pas faute d'efforts.

Que je sois bien clair: je n'affirme pas ici que l'orientation sexuelle est fautive, ni que je sais ce qu'il en est des enfants actuellement élevés par des parents gays ou lesbiens. Ces parents forment peut-être aujourd'hui des foyers plus stables car l'époque est plus tolérante et bienveillante envers les couples gays et lesbiens.

Mais ce n'est pas le cas des générations précédentes, ce qui fait que, désormais, les chercheurs en sciences sociales, les parents et les militants ont tout intérêt à éviter de simplement supposer que les enfants vont bien.

Cette étude arrive au beau milieu d'une saison déjà riche en mélodrames sur la question du mariage homosexuel, que ce soit avec la DOMA, le point de vue évolutif du président, le camouflet de la proposition 8 ou d'autres initiatives électorales, présentes ou futures. Le message politique qui découle de cette étude, par contre, n'a rien d’évident.

D'un côté, l'instabilité détectée dans la NFSS pourrait être interprétée comme un signal favorable à l'extension de la sécurité relative que permet le mariage aux couples gays et lesbiens. D'un autre, cela pourrait laisser entendre que l'instabilité domestique révélée par la NFSS est quelque-chose de simplement trop courant chez les couples de même sexe pour se permettre un pari social où d'importantes ressources en capital politique et économique seront allouées à la considération et au soutien d'une nouvelle (mais rarissime) formation familiale, tandis que les Américains continuent à délaisser en masse la stabilité du modèle à deux parents biologiques et mariés, la cheville ouvrière la plus répandue et la plus accomplie du ménage américain, et qui demeure – du moins, si on en croit les données – le lieu le plus sûr pour un enfant.

Mark Regnerus

Traduit par Peggy Sastre

NDLR: L'article et l'étude de Mark Regnerus ont créé la polémique aux Etats-Unis après leur publication. William Saletan, un des journalistes de Slate.com, y répond dans une tribune.


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