Economie

La Bourse sert-elle encore à quelque chose?

Gérard Horny, mis à jour le 15.06.2012 à 10 h 00

Le CAC 40 était à plus de 6.900 points en septembre 2000. Près de douze ans plus tard, il peine à se maintenir au-dessus de 3.000. Le nombre d’actionnaires individuels se réduit et les entreprises se plaignent de manquer d’investisseurs stables. La Bourse est-elle encore un outil utile de financement de l’économie?

A la Bourse de Francfort, le 10 juin 2012. Fabrizio Bensch / Reuters

A la Bourse de Francfort, le 10 juin 2012. Fabrizio Bensch / Reuters

Les professionnels de la finance sont nerveux. D’un côté, ils constatent que le marché des actions, en France et plus encore en Allemagne, a relativement bien résisté aux derniers chocs subis par la zone euro. Mais un approfondissement de la crise pourrait vaincre cette résistance.

D’un autre côté, des avancées politiques sur le renforcement des solidarités européennes pourraient le faire rebondir très vite de 15% à 20% tant il est manifestement sous-évalué.

Toute la question est de savoir à quel moment il faudra revenir prendre position. Et si les cours rebondissent vraiment, quelles seront ensuite les chances de voir ce mouvement se poursuivre, compte tenu de la faiblesse des perspectives de croissance?

Les doutes sont d’autant plus grands que même les clients lointains de nos entreprises exportatrices comme les Etats-Unis ou la Chine envoient des signaux incertains.

Le nombre d’actionnaires en chute libre

En tout cas, il faudrait beaucoup plus qu’un rebond temporaire pour faire revenir à la Bourse beaucoup d’épargnants échaudés par des déceptions en série depuis l’éclatement de la bulle Internet en 2000.

Selon les dernières estimations de TNS Sofres, le nombre des actionnaires individuels aurait reculé de 2,3 millions en France depuis la faillite de Lehman Brothers et il n’en resterait qu’environ 4,1 millions. La Bourse leur semble plus aujourd’hui représenter un risque qu’une chance de gagner de l’argent et ils préfèrent rester sur les livrets; mieux vaut une rémunération modeste, mais assurée.

Ce n’est pas grave, penserez-vous peut-être. Après tout, que les riches ne puissent plus gagner de l’argent en Bourse, est-ce vraiment un problème alors que le chômage touche 10% de la population active et que de plus en plus de nos concitoyens disposent d’un niveau de vie situé sous le seuil de pauvreté?

Eh bien, oui, c’est un problème, parce que la Bourse est un des moyens mis à la disposition des entreprises pour trouver de l’argent et financer leur développement. Et, contrairement à certains préjugés, ce n’est pas le plus condamnable.

Que vaut-il mieux, un système économique contrôlé par quelques grandes familles, qui n’ont de comptes à rendre à personne, ou des entreprises cotées, avec un actionnariat diversifié, qui doivent publier des comptes, expliquer ce qu’elles font, ce qu’elles gagnent, à quoi elles utilisent leurs bénéfices et comment elles rémunèrent leurs dirigeants?

Là où il y a un problème, c’est que cette «démocratie actionnariale», qui n’a jamais été un modèle de perfection, fonctionne de plus en plus mal. La «financiarisation» de l’économie, pour employer une formule à la mode, conduit à la recherche de gains considérables et rapides sans vision de long terme. Et on le constate d’un bout à l’autre de la chaîne.

Un marché de plus en plus court termiste

Les entreprises qui gèrent la Bourse sont elles-mêmes maintenant des entreprises cotées, à l’image de Nyse Euronext.

Leur première préoccupation est de gagner de l’argent dans un monde concurrentiel où les Bourses historiques se rachètent les unes les autres et sont elles-mêmes en concurrence avec des plateformes électroniques qui essaient de prendre leur place pour la cotation des grandes valeurs les plus traitées dans le monde.

Dans cet univers où plus aucune situation n’est acquise, il leur faut en priorité répondre aux exigences de leurs gros clients, banques d’investissement et gérants de fonds, qui exigent des systèmes permettant de faire des transactions en quelques millisecondes à un coût très faible.

Le changement technologique et la baisse des coûts de transactions conduisent logiquement à un changement dans les stratégies. Le but du jeu est d’avoir des marchés très volatils sur lesquels on peut espérer pouvoir gagner de l’argent à la hausse ou à la baisse, peu importe, en multipliant les opérations; des décalages de cours infimes suffisent pour des transactions qui portent sur des milliers de titres et multipliées tout au long de la journée.

Un horizon de quelques heures ou quelques jours

Les particuliers sont incités à entrer dans ce jeu. Comme leur appétit pour les actions est limité, on leur propose de nouveaux produits (warrants, certificats, CFD, etc.) qui permettent de gagner (ou de perdre!) en quelques heures ou en quelques jours en misant sur les variations de cours ou d’indices. C’est ainsi que les courtiers en ligne peuvent gagner leur vie: comme ils proposent des tarifs très bas, il faut que leurs clients multiplient les opérations.

Dans ce contexte, l’analyse fondamentale (c’est-à-dire l’étude des facteurs favorables ou défavorables à un marché en général ou aux actions d’une société en particulier) passe à la trappe.

Ce qui compte, c’est l’analyse graphique ou technique, qui doit permettre de déterminer l’évolution la plus probable des prochaines heures ou des prochains jours. Quant au financement des entreprises dans tout cela, il a disparu du champ des préoccupations.

C’est ce que déplore Augustin de Romanet, ancien directeur général de la Caisse des dépôts, qui note dans un livre récent (1):

«Alors que la durée moyenne de détention d’une action était de sept ans en 1987, elle ne dépassait pas quelques mois en 2007.»

Les entreprises se méfient

Pour les entreprises, cela pose un problème. Une introduction en Bourse a un coût élevé: on estime que les banques prélèvent en général environ 7% du montant des capitaux levés. Si c’est pour voir les gens partir dès les premiers gains encaissés et le cours s’effondrer, ce n’est pas la peine. Et celles qui sont cotées hésitent toujours avant de proposer des augmentations de capital.

La tendance de fond, aux Etats-Unis notamment, est plutôt à une réduction du capital: on propose aux investisseurs de leur racheter leurs titres afin que le bénéfice soit réparti entre des actions moins nombreuses, avec donc un dividende plus élevé à bénéfice égal.

Depuis six ans, à l’exception des années 2009 et 2010, les émissions nettes d’actions (le montant des actions émises diminué de celui des actions détruites) sont négatives aux Etats-Unis; autrement dit, le marché des actions perd en importance.

Il ne faut pas en tirer des conclusions trop hâtives: le capitalisme américain et Wall Street ne sont pas menacés de disparition. Malgré une nette décrue depuis douze ans, la capitalisation boursière (la valeur  de toutes les actions cotées à Wall Street) reste à un niveau élevé. Mais, à la défiance des investisseurs envers la Bourse répond un peu partout la méfiance des entreprises qui sont tentées d’aller chercher ailleurs des financements.

Permettre aux PME d’accéder à la Bourse

Ce n’est pas la façon dont les banques américaines ont géré l’introduction en Bourse de Facebook, alors que cette opération aurait pu être un succès retentissant, qui va améliorer le climat ambiant.

Au passage, on pourrait suggérer à ces banques de prendre des conseils auprès de leurs homologues chinoises qui ont parfaitement réussi l’introduction en Bourse du site internet du Quotidien du peuple, le journal du Parti communiste: proposé à 20 yuans, le 27 avril dernier, le titre se négocie actuellement à plus de 41 yuans à Shanghai.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes qui attendent les socialistes français: ils vont devoir travailler à rendre la Bourse plus attrayante pour les entreprises, à commencer par les PME pour lesquelles la création d’une nouveau marché est à l’étude. Ce n’est peut-être pas le point sur lequel leurs électeurs les attendent le plus, mais ce ne serait pas le plus mauvais service qu’ils pourraient rendre à l’économie française.

Gérard Horny

(1) Non aux 30 douloureuses, Editions Plon. Dans cet ouvrage, l’auteur insiste particulièrement sur la nécessité d’inscrire l’action de l’Etat dans le long terme. A tous ceux qui, à gauche, pourraient juger inutile de lire la prose d’un ancien membre de cabinets de ministres de droite ou du centre et secrétaire général adjoint de la présidence de la République au temps de Jacques Chirac, proposons la lecture de cet extrait: «L’Histoire que nous devons désormais écrire est celle du combat entre les marchés et les démocraties qui ne retrouveront leur sens et leur place que si elles parviennent à imposer le goût et la confiance dans la transmission et l’avenir. Nous devons réinscrire notre génération dans le temps long.» Retourner à l’article

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