La monstrueuse littérature jeunesse

Max et Les Maximonstres, de Maurice Sendak. © L'Ecole des loisirs.

Max et Les Maximonstres, de Maurice Sendak. © L'Ecole des loisirs.

Pourquoi les Français font-ils lire aux enfants des livres plus réalistes qu’ailleurs ?

Je me souviens d’un livre que j’avais, petite, que mon père avait acheté: La poupoune et le Gram-Groum. C’était l’histoire d’une petite fille si méchante et si capricieuse que sa mère la menace de la venue du méchant Gram-Groum pour la punir. Un beau jour, ça ne manque pas: le Gram-Groum vient et l'emporte. Après avoir lu l’histoire, ma mère l’avait trouvée si terrible qu’elle en avait déchiré des pages. Pour que jamais je ne retombe dessus. Quand je lui en ai reparlé récemment, elle a dit: «Ce Gram-Groum qui emmenait la poupoune avec l'assentiment de la mère, c’était épouvantable!»* Moi, évidemment, j’adorais cette histoire.

J’y ai repensé en tombant sur un diaporama du Guardian: Terrifying French children's books («les terrifiants livres français pour enfants»). La journaliste et romancière Jenny Colgan, qui a passé du temps en France, a été sidérée de voir ce que les parents français font lire à leurs enfants. «Je ne sais pas pourquoi tant de livres français pour enfants sont si bizarrement et inutilement effrayants», écrit-elle.

Faisons-nous vraiment lire des livres différents aux enfants, en France? «Oui, sans aucun doute», tranche Emmanuelle Marie, directrice des droits des livres étrangers du groupe Bayard. «Il y a un vrai décalage entre ce qu’on peut dire en France aux enfants, par rapport aux pays anglo-saxons.»

En Angleterre, et surtout aux Etats-Unis, certains sujets sont bannis des lectures jeunesse: la violence, la nudité, même les sentiments amoureux. Au point qu’on retouche certains livres vendus à l’étranger.

«Nous avons dû rhabiller des livres sur le corps humain, raconte Emmanuelle Marie. Chez Milan [maison du groupe Bayard], le Grand Livre animé du corps humain a été distribué sur le territoire américain sans montrer les parties intimes. On ne peut pas montrer les fesses d’un bébé sans couche. Il y a aussi une difficulté d’exprimer des sentiments que les Anglo-Saxons considèrent comme réservés aux adultes: pas de sentiment amoureux chez les enfants de 3 ou 4 ans par exemple.»

Comme en atteste la surprise réprobatrice de la journaliste du Guardian, les Anglo-Saxons n’aiment pas beaucoup les sujets douloureux dans les livres pour enfants. «Tous les éditeurs anglo-saxons nous ont dit un jour “on ne peut pas acheter ça, on serait mis en cause par toutes les mères de famille”», raconte Laurence Carrion, éditrice Petite Enfance au Seuil.

«Aux Etats-Unis, ils ne veulent pas de sujets qui fâchent: pas de deuil, pas de divorce, pas de sujets difficiles», ajoute Isabelle Bézard, directrice éditoriale Petite Enfance chez Bayard. Laurence Carrion renchérit:

«Les éditeurs anglo-saxons manquent un peu d’audace. Dans la BD, le discours est radicalement différent, on peut tout faire. Chez les plus grands aussi, à partir de 10 ans, 12 ans. Mais les enfants américains sont beaucoup plus protégés de la réalité que les enfants européens, sinon français.»

Outre-Atlantique, les parents veulent nourrir leur progéniture d’émotions positives, d’imagerie heureuse, en s’appuyant sur le «self-esteem». Il faut dire sans cesse aux enfants qu’ils sont merveilleux, qu’ils doivent s’aimer. «C’est important pour nous aussi qu’il y ait une issue positive, remarque Isabelle Bézard, mais eux ne voient pas l’intérêt de mettre un élément négatif, à aucun moment de l’histoire.»

Protéger les enfants

Cette volonté de protéger les enfants est si forte qu’elle frise parfois le ridicule. En 2012, en Grande-Bretagne, des parents furieux ont déposé de nombreuses plaintes contre certains livres pour enfants: Un conte peut en cacher un autre de Roald Dahl, pour sa langue trop crue, Ali Baba et les 40 Voleurs parce qu’il fait trop peur et Casse-Noissette, pour être trop sinistre…

David McKee, auteur britannique (notamment d’Elmer l’éléphant multicolore) est l’un des auteurs qui a suscité le plus de critiques durant cette affaire de plaintes. Les parents incriminaient notamment Denver, livre perçu comme faisant l’apologie de l’inégalité des richesses. (A la sortie de l’album en Belgique, en 2010, le quotidien Le Soir qualifiait Denver de «fable subtile sur la place de l'argent dans la vie».)

Aux Etats-Unis, l’American Library Association's Office for Intellectual Freedom (le bureau des libertés intellectuelles de l’association des bibliothèques américaines) répertorie tous les ans les tentatives de retraits de livres dans les librairies du pays: il en a compté plus de 11.000 depuis le début de ce travail, en 1990. Parmi ces livres: James et la Pêche géante (parce qu’il contient le mot «ass», qui veut dire fesses, mais en plus vulgaire que fesses, et moins vulgaire que cul). La Petite Sirène a aussi été mise en cause (parce que dans la version d’Andersen, elle n’avait pas forcément de coquillages sur les tétons dans certains éditions), Le Petit Chaperon rouge (la version de Grimm) et Blanche Neige (Grimm également), à cause de la violence du loup pour l’un, de la violence du chasseur et de la marâtre pour l’autre…

Recette pour un bon livre qui fait peur

En France, tous les sujets peuvent être abordés, mais le ton doit être adapté. «Je pense que l’ironie doit être bannie des livres pour enfants», estime Anaïs Vaugelade, notamment auteure de La Guerre et du Garçon qui ne connaissait pas la peur.

La Guerre d'Anaïs Vaugelade © L'Ecole des Loisirs

Et le dénouement doit être heureux. Comme dans Le Garçon qui ne connaissait pas la peur. L’histoire est celle d’un homme qui trouve un bébé en train de téter une pierre. On devine que cet enfant vient de perdre ses parents dans un accident de la route. Toute la question, c’est comment l’enfant va grandir. Longtemps il n’a plus peur de rien, puisqu’il a déjà tout perdu. Jusqu’à ce qu’il tombe amoureux.

Le Garçon qui ne connaissait pas la peur © L'Ecole des Loisirs

Un enfant qui a peur, des animaux, du noir, de perdre ses parents, se sent moins seul quand cette peur est mise en scène dans un livre. «Voir un livre qui fait peur, c’est déjà apprivoiser cette peur, il y a un réel besoin de voir des figurations de ce qui font leurs émotions internes», dit le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, coordinateur notamment de Naître au monde et à la culture et co-auteur de Le Bébé et ses peurs.

«Je ne vois pas pourquoi les enfants seraient privés de ces livres, explique Anaïs Vaugelade. C’est peut-être plus important encore pour eux que pour les adultes, qui ont d’autres armes pour rompre leur solitude.»

L’adulte, selon la conception anglo-saxonne, est prompt à croire que les enfants n’ont pas peur, n’ont pas de questionnements graves sur le monde, pas encore de véritables émotions. «Mais ils en ont, assure Patrick Ben Soussan, et les livres aident à y répondre.»

Les parents peureux

Ne soyons pas caricaturaux. Certains parents français aussi, peuvent s’offusquer de voir des thèmes difficiles abordés. Les Français sont d’ailleurs plutôt sages comparés aux Scandinaves, estime Laurence Carrion, qui juge leur discours plus «honnête» et par conséquent valorisant pour l’enfant. «Là-bas, on pourrait publier Nos petits enterrements: on ne prend pas les enfants pour des crétins.» Les Français seraient presque les Anglais des Suédois.

«J’avais écrit un livre sur les SDF, Les petits bonshommes sur le carreau», se souvient Olivier Douzou, auteur-illustrateur, éditeur des albums jeunesse et directeur artistique pour la jeunesse au Rouergue.  

«Certains parents m’ont dit que c’était une honte de raconter de telles histoires, de parler des sans-abris à des enfants. Mais quand on voit les sans-abris dans la rue, les enfants s’arrêtent, ce sont les adultes qui les tirent par la main. Les adultes veulent pouvoir ignorer et les enfants veulent savoir. Et comme les adultes ne peuvent pas ignorer la réalité du monde, ils font parfois en sorte d’aveugler leurs enfants.»


Les parents ne sont pas toujours prêts à offrir spontanément à leurs enfants ces compagnons de route vers la réalité. A la librairie parisienne Le Chat Pitre, spécialisée jeunesse, on parle des «livres qui font peur aux adultes». Comme ma mère avait peur de La Poupoune et le Gram-Groum. Mais les enfants adorent les livres qui font peur, qui dérangent, qui bousculent.

Anaïs Vaugelade:

«Dans un de mes titres, j’ai un personnage, une petite fille, qui a pour animal totémique un crocodile, et les thèmes tournent autour de la colère, des difficultés de la petite fille avec le réel. Ce sont des bides [commerciaux] complets. Mais c’est pour les livres avec ce personnage que j’ai le plus de courriers de lecteurs spontanés, des enfants qui m’écrivent pour me dire que ça leur plaît, que ça les touche.»

D’où des décalages étonnants entre l’amour des enfants pour certains livres, et le nombre d’exemplaires vendus. Max et les Maximonstres par exemple, a été vendu à 600.000 exemplaires, tous formats confondus, depuis sa première traduction en France en 1967 (selon des chiffres fournis par l’Ecole des loisirs). Alors que Loulou, de Solotareff, très bon best-seller de l’Ecole des Loisirs, s’est également vendu à 600.000, mais depuis 1989, en moitié moins d’années, peut-être parce qu’il n’a jamais fait scandale comme l’album de Sendak.

Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak © L'Ecole des loisirs
Loulou, de Grégoire Solotareff © L'Ecole des loisirs

 

Les enfants adorent pourtant Max et les Maximonstres (j’adorais Max et les Maximonstres, que ma mère n’avait pas déchiré). Dans une interview au Time réalisée en 1980, et republiée en mai dernier au moment de sa mort, Maurice Sendak expliquait:

«Les gens sont toujours frappés de voir des enfants qui font et disent ce qu’ils ont envie, et pas ce que les adultes ont envie de les entendre dire ou faire. Les enfants agacent les adultes. Je crois que la plupart des adultes n’aiment pas vraiment les enfants ou ne sont pas à l’aise avec eux. Je sais que beaucoup de parents n’observent pas leurs enfants, beaucoup de parents ne leur prêtent pas attention. Donc ils ne savent pas ce qu’ils sont réellement.»

Cliquez sur le (+) voir une interview vidéo hilarante de Maurice Sendak

Si, culturellement, les parents français acceptent plus facilement de faire lire des livres plus exigeants (ou plus effrayants par leurs thèmes) aux enfants, ce n’est pas que spontané –«et les enfants français n’ont pas des aspirations différentes des enfants anglo-saxons», garantit le pédopsychiatre Patrick Bensoussan. Ce qui est différent en France, c’est aussi l’offre, qui crée un cercle vertueux.

«En France, le réseau de libraires est d’une très grande qualité», disent d’un commun accord Isabelle Bézard, Anaïs Vaugelade et Olivier Douzou.

Aux Etats-Unis, on compte environ 2.000 librairies. Soit une librairie pour 100.000 habitants. Cinq fois moins qu’en France. Autant vous dire que si vous habitez le Missouri et que vous avez envie d’acheter un livre à votre enfant, à moins d’avoir le temps de faire quelques dizaines de kilomètres pour trouver un charmant établissement qui vous conseillera le livre d’un disciple de Maurice Sendak, vous allez chez Walmart. Où l’idée n’est pas de nourrir les imaginaires enfantins mais plutôt le chiffre d’affaires de la chaîne.

Les libraires, ces ensorceleurs

En France, les librairies sont là pour ça. On y trouve une variété de titres, qui ne se vendent pas nécessairement beaucoup, mais qui sont disponibles. Laurence Tutello, directrice de la librairie Chat Pitre, explique que les librairies comme la sienne, petite et spécialisée, ne sont pas dans une logique de rentabilité immédiate.

«J’ai aussi besoin de livres qui se vendent beaucoup, évidemment, mais je ne peux pas tabler que sur ça. Les gens viennent me voir pour des conseils, pour trouver des choses différentes.»

Certains parents arrivent pensant acheter un livre commercial et puis Laurence Tutello discute avec eux, pose des questions sur l’enfant, et suggère le titre qui lui conviendra le mieux.

«Dans un monde idéal, il faudrait des bibliothèques ouvertes pour que les enfants puissent puiser ce qu’ils veulent», sourit Anaïs Vaugelade. Mais il faut surtout que dans ces librairies, on trouve de bons livres. Et c’est le cas en France, où les rayons enfants regorgent de trésors. C’est d’ailleurs dans une médiathèque, à Antibes, que la journaliste du Guardian a trouvé les livres si «terrifiants». La situation n’est pas la même partout.

Dans un article de 1985 [payant], le New York Times s’inquiétait déjà de ce que s’apprêtait à devenir la littérature jeunesse aux Etats-Unis: disparition de subventions aux librairies, aux bibliothèques.

«De bons livres récents ne sont plus imprimés parce que les écoles et les bibliothèques n’ont plus les moyens d’acheter des exemplaires de remplacement, et les éditeurs n’ont pas les moyens de payer un espace de stockage. Le public est aussi de plus en plus réticent à voter des subventions pour les bibliothèques (…) et les livres pour enfants sont les premiers touchés.»

Tandis que les bibliothèques françaises, si elles ne reçoivent pas tout l’argent qu’elles souhaiteraient, bénéficient d’aides importantes: 23,9 millions d’euros pour aider au fonctionnement des bibliothèques municipales (selon des chiffres de 2005). L’article du New York Times de 1985 soulignait déjà que la qualité de la littérature enfantine baissait, que les éditeurs essayaient d'attirer le regard des parents, qui sélectionnent en un coup d’œil, en pariant sur des ouvrages lisses et consensuels. Alors se sont multipliés les livres aux couleurs flashy, les pop-ups. Pas tous mauvais, mais moins concentrés sur le fond que sur la forme.

Les contraintes économiques égorgent les loups, les sorcières, les serpents. S’il y a bien quelque chose de terrifiant, c’est un monde où tous vos enfants liraient forcément ça. Parce que tous les monstres et les peurs auraient été assassinés.

Charlotte Pudlowski

* Ma mère a précisé, quand j’ai parlé de cette histoire: «Je n’avais pas encore lu les ouvrages à destination des adultes, qui m’auraient permis de comprendre qu'en fait les enfants adorent avoir peur. Mais tu penses que tu vas t'en remettre?» Retourner à l’article.

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