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En Alsace, la droite dans la tenaille de la gauche et du FN

Laure Siegel, mis à jour le 15.06.2012 à 13 h 38

Dans le bastion bleu du pays, le vote du 10 juin a fait frémir le monopole de la droite. Profitant de la dynamique instiguée par la victoire de François Hollande et de l'accord avec EELV, la gauche pourrait pour la première fois gagner deux circonscriptions au scrutin majoritaire. Et du haut de ses 17%, le FN observe les premiers appels du pied...

Un bureau de vote à Strasbourg. REUTERS/Vincent Kessler.

Un bureau de vote à Strasbourg. REUTERS/Vincent Kessler.

Au lendemain du premier tour des législatives, les partisans de Jean-Philippe Maurer, député sortant UMP de la 2e circonscription du Bas-Rhin, se rassurent comme ils peuvent: «Sur son affiche, il n'a pas cet air arrogant comme tous les autres candidats. Il mérite la victoire, n'a jamais fait de promesses en l'air. On lui tient les pouces jusqu'à dimanche, on y croit!», s'exclament deux riveraines sur le perron de la permanence, située dans le quartier strasbourgeois du Neudorf.

Contre toute attente, les électeurs ont placé Philippe Bies (PS), l’adjoint au logement de la ville, en tête du scrutin avec 37,6% contre 34% pour le député sortant, qui brigue son troisième mandat. «Une partie de mon électorat a été découragée par le résultat de l'élection présidentielle et n'a pas pris la peine de se déplacer», détaille Jean-Philippe Maurer. 

A Illkirch-Graffenstaden, bourgade développée autour d'un technopôle et entrée dans la circonscription lors du redécoupage Marleix, le PS a réduit de six points son retard avec l’UMP par rapport à la présidentielle. Pour s'implanter, Philippe Bies a stratégiquement choisi une adjointe au maire d'Illkirch comme suppléante. «Nos choix ont été les bons: commencer la campagne très tôt, en mars, et mobiliser les volontaires dans des coins qui ne nous sont pas favorables, comme Illkirch, ou dans des quartiers où il y a une forte réserve d'électeurs de gauche mais abstentionnistes», explique le candidat, également vice-président de la Communauté urbaine de Strasbourg.

En Alsace, la gauche a doucement progressé, profitant de l'état de grâce post-présidentielle mais aussi d'un long travail de porte-à-porte dans les quartiers populaires des zones urbaines. «Nous avons clairement mis le paquet sur les circonscriptions de Strasbourg et sur celle de Mulhouse, là où les sièges sont potentiellement gagnables pour la gauche. C'est encore très difficile dans les campagnes, où c'est un véritable challenge d'exister dans le paysage politique», explique sans détour Guillaume Chabrol, vice-président de la fédération des Jeunes socialistes du Bas-Rhin.

La seule région bleue de France métropolitaine reste largement fidèle à la droite depuis des décennies, cette droite «démocrate-sociale» incarnée par Adrien Zeller, président du conseil régional de 1996 jusqu'à sa mort en 2009. Une synthèse entre «la solidarité et la capacité d'entreprendre, qui convient tout à fait aux valeurs de l'Alsace» selon Jean-Philippe Maurer. «La droite a une très forte présence sur le terrain, un réseau historique qui date de l'annexion de 1871, quand cette mouvance était soutenue par l'Eglise catholique. Pour moi l'Alsace est toujours deux tiers à droite, un tiers à gauche», explique Richard Kleinschmager, professeur à l'IEP de Strasbourg.

Mais cette fidélité devient moins automatique. Lors des élections législatives de 2007, onze députés UMP sur seize avaient été élus dès le premier tour. Cette année, seuls trois (Frédéric Reiss et Laurent Furst dans le Bas-Rhin et Jean-Luc Reitzer dans le Haut-Rhin) bénéficient de ce privilège, et la gauche est de son côté présente dans onze circonscriptions sur quinze au second tour, contre quatre en 2007.

Jung pourrait ne plus être seul

L'Alsace n'a jamais envoyé plus de deux députés socialistes simultanément à l’Assemblée: Jean Oehler et Catherine Trautmann de 1986 à 1988, époque de la proportionnelle. Depuis 1997, Armand Jung, à Strasbourg, est l'unique député alsacien du groupe socialiste, et semble assuré de sa réélection après avoir dépassé les 40% des voix au premier tour.

Son suppléant Eric Elkouby espère voir son député accompagné lors de la prochaine session parlementaire:

«Avoir d'autres collègues alsaciens sur les bancs de l'Assemblée nationale permettrait de porter la voix de l'Alsace dissonante plus fortement. Tout le monde pense que l'Alsace est monolithique, c'est faux. Nous allons prouver que le PS est un parti de gouvernement et n'a pas vocation à être dans l'opposition éternellement.»

A Colmar, la gauche a ainsi réussi un joli coup: sa candidate d'union Victorine Valentin (22%) a devancé le virulent maire de la ville Gilbert Meyer (gaulliste social et républicain) pour accéder au second tour face au sortant UMP Eric Straumann (35,4%). Maël Harter, président des Jeunes socialistes du Haut-Rhin n'est pas surpris par le mauvais score du Colmarien:

«Le système Gilbert Meyer [invalidé lors des municipales de 2008 pour «pressions sur l’électorat», avant d’être réélu, ndlr] est très contesté par les habitants, qui avaient envie d'un vrai duel droite-gauche, au-delà des questions d'ego droite-droite.»

Les Verts ont joué un rôle déterminant dans cette prise de confiance de la gauche au sein d'une région à forte sensibilité écologique. Ce qui fait même dire à Richard Kleinschmager que «les écologistes pourraient être la tête de pont de la gauche dans les campagnes». Philippe Breton, chercheur en sociologie au CNRS, tient à nuancer:

«Les Verts des campagnes environnementalistes, qui militent pour la fermeture de Fessenheim, contre le GCO [Grand contournement ouest de Strasbourg, un projet d’autoroute à péage, ndlr] et les OGM, n'ont pas le même profil que les Verts "gauchistes" des villes qui défendent les immigrés.»

«L'Alsace est prise en otage»

Quoi qu'il en soit, hormis à Kaysersberg, où un dissident socialiste s'est présenté contre le candidat EELV soutenu par le PS, l'accord PS-EELV a été respecté et bénéfique. Même si les négociations se sont parfois déroulées violemment, comme à Strasbourg 3 où Raphaël Nisand, emblématique maire socialiste de Schiltigheim, a rechigné jusqu'au bout à laisser place nette à la candidate verte Andrée Buchmann (36,7%). Cette dernière a brillamment franchi le premier tour à la surprise générale.

Daniel Ehret à Sélestat et Henri Stoll à Kaysersberg, des figures locales, sont les deux autres écologistes qualifiés. Ils se battent dans des circonscriptions fortement marquées à droite, quasiment acquises aux députés sortants Antoine Herth, qui a frôlé la réélection au premier tour, et Jean-Louis Christ.

Henri Stoll, le maire de Kaysersberg, connu pour ses cravates en bois, ne se fait pas beaucoup d'illusion: «C'est difficile d'être confiant quand le candidat de droite fait 46% au premier tour. En gros, cumulé au soutien de toute la gauche, il faudrait que je mobilise encore 20% des abstentionnistes... Dans les campagnes, il y a une défiance terrible vis-à-vis des socialistes: pour les ruraux, c'est une loi naturelle que la gauche ne sache pas gérer des finances, alors il faut être trois fois plus consciencieux que la droite pour les convaincre», déplore cette grande gueule, qui tutoie tout le monde et bénéficie d'un capital sympathie indéniable. En 2006, ce militant de la première heure s'était emprisonné dans une cage deux heures tous les jours devant sa mairie suite à la condamnation de José Bové pour fauchage d'OGM.

L'Alsace rurale a un autre problème avec la gauche: son rapport à la religion. Les propos de François Hollande sur la constitutionnalisation de la laïcité ont été très mal perçus par cette région très attachée à son régime concordataire, qui reconnaît et organise les cultes catholiques, protestants et israélite.

Le président de la République a finalement ajusté le tir en précisant que l'exception alsacienne serait respectée mais la droite a sauté sur l'occasion pour orienter sa campagne sur la défense de l'identité régionale. «Tous les spécialistes du droit alsacien-mosellan sont unanimes: inscrire la laïcité à l'article 2 de la Constitution implique la mort du Concordat. L'Alsace est prise en otage pour sceller l'alliance des socialistes avec l'extrême-gauche», peut-on lire dans la profession de foi de Jean-Philippe Maurer.

Francis Hillmeyer, député sortant UMP de la circonscription mulhousienne où à lieu l'unique triangulaire de la région, joue sur la corde sensible:

«Hollande veut faire de l'Alsace une région normale: sommes nous des anormaux? Certains propos sont malvenus et font mal au cœur aux Alsaciens.»

«Désespérance totale dans certains quartiers»

Dans la droite ligne de cette stratégie, il reste l'appel plus ou moins discret à l'arbitre des élections alsaciennes, l'électorat du Front national, qui dépassait les 22% à la présidentielle. Les candidats UMP s'étaient toujours gardés de ce genre de rapprochement dans la région, «par tradition centriste et parce qu'ils avaient rarement besoin de réserve de voix» selon Richard Kleinschmager.

Aujourd'hui, dans certaines circonscriptions disputées, le refus est moins net. Mardi, Arlette Grosskost (40%), députée UMP sortante mise en ballotage par le socialiste Pierre Freyburger (34%), a été très franche sur les ondes de France Bleu Alsace à propos des électeurs FN: «Je les comprends parfaitement, ils vivent dans une désespérance totale dans certains quartiers, face à des gens irrespectueux et agressifs. D'ailleurs j'en ai fait un petit peu fait les frais pendant cette campagne. Des groupes de collages de mon adversaire nous ont agressé le soir ou en pleine nuit et je peux vous dire qu'effectivement je sais ce que certaines personnes vivent dans ces quartiers», a-t-elle débité, avant d'embrayer sur une dénonciation du racisme anti-blanc.

L'heure est à la compréhension. Au nord de l'Alsace, Nicole Thomas (25%), maire de Bischwiller investie par l'UMP, est opposée à Claude Sturni (30%), un dissident de droite étiqueté Majorité alsacienne, une marque déposée. Egalement conseillère régionale, elle admet que son programme peut converger avec celui du FN sur «la valeur travail»:

«Je pense qu'il faut pousser les gens à accepter un travail. Il faut de la générosité, de la solidarité, mais pas d'assistanat.»

Ses autres priorités? La politique familiale et la justice, «trop laxiste». Le point divergent avec le FN? L'immigration. «Il y a une forte population turque dans ma ville. Ce sont des Bischwillerois comme les autres, avec les même droits et les mêmes devoirs, je n'accepte pas qu'ils soient stigmatisés.» Philippe Breton, également membre du Greda (Groupe d'étude sur l'extrême-droite en Alsace), estime qu'il n'y a pas d'ambiguïté dans les relations UMP-FN:

«A part la sortie de Grosskost, le grand écart est encore difficile à faire. Les dirigeants de l'UMP restent pour l'instant sur leur position: nous comprenons l'électorat frontiste mais nous ne partageons pas leurs valeurs.»

«Strasbourg n'est plus une ville européenne»

Réunis dans une winstub de village pour regarder les résultats du premier tour, les cadres du FN se gaussent de ces tergiversations. Le parti frontiste n'est présent que dans une seule triangulaire au second tour, avec Martine Binder à Mulhouse-nord, mais atteint 18% à 20% partout hors des villes.

Même à Strasbourg, il a progressé de six à huit points par rapport à 2007. Il réalise ses plus gros scores dans les vallées et dans les secteurs frontaliers (Alsace Bossue, Sâales, Schirmeck, Sarre-Union), là où la forte activité ouvrière s'est réduite comme peau de chagrin, provoquant un sentiment de déclassement et de désillusion.

Et peu de voix ont été perdues en chemin, quelques semaines après le premier tour de la présidentielle. «Avant, le FN recueillait beaucoup de voix à la présidentielle en Alsace, mais stagnait dans la moyenne nationale pour les autres élections. Aujourd'hui, son électorat a changé: il a mûri, vote pour des idées et soutient le parti d'élection en élection. Il devient un électorat "normal" au niveau politique, suit les consignes des leaders, comme le vote blanc au second tour», analyse Philippe Breton.

Dans la région, suivant les directives nationales officielles, le FN n'a appelé à voter en faveur d'aucun candidat, scrutant la bataille en observateur averti: «Nous attendons l'évolution de l'UMP, évaluons si une partie est prête à nous rejoindre. Ce système bipartite sclérosé va forcément sauter», estime Xavier Codderens, candidat à Strasbourg 2 et militant depuis 1986. «Nos scores ont doublé depuis 2007 dans la région. Nous retrouvons peu à peu les glorieuses heures de la fin des années 1990.»

Ombre au tableau, «l'immigration, qui freine l'avancée de Le Pen en ville. Strasbourg n'est plus une ville... européenne, les quartiers périphériques ne votent plus pour nous», déclare t-il en choisissant soigneusement ses mots.

En effet, à force de présence sur le terrain, les quartiers populaires autour des villes ont été peu à peu réinvestis par les socialistes. «La gauche n'est pas forcément plus importante qu'avant en Alsace, elle est juste plus concentrée en zone urbaine et peut donc peser sur les scrutins. Avec la pression foncière, la population ouvrière et de petits employés, plus encline à voter FN, a été poussée vers les zones périurbaines», avance Philippe Breton.

«Une tarte flambée sans oignons, ni lard, ni crème»

Les crises du logement et de l'emploi achèvent de mettre à bas le mythe de l'Alsace prospère, encore très vivace au sein de la population. Fermeture d'une unité de production Steelcase à Marlenheim, d'un site Peugeot Scooters à Dannemarie, suppressions d'emplois à Schindler, Supra, Caddie, Lohr: la liste des entreprises en difficulté n'en finit pas depuis quelques années.

L'avenir de General Motors et de Stracel, à Strasbourg, suscite également de vives inquiétudes. Selon la CGT, 6.000 emplois seraient menacés dans la région, et la désindustrialisation massive est en partie responsable d'un taux de chômage passé de 4,8% en 2001 à 8,5% fin 2011, à un point de la moyenne nationale.

«La crise a eu un fort impact dans la région. Les gros investissements des Japonais dans les années 80, comme Sony à Ribeauvillé qui donne du boulot à 400 personnes du jour au lendemain, c'est fini. Les travailleurs frontaliers en Allemagne et en Suisse qui ramènent de bons salaires ne sont plus aussi nombreux, à cause de la concurrence entre travailleurs. Notre modèle économique doit évoluer. Pour l'instant, cela se fait dans la douleur, avec des fermetures d'entreprises et délocalisations. Mais l'Alsace change, se tourne vers la technologie et peut compter sur l'esprit d'entrepreneuriat de tous ses habitants», analyse Jean-Philippe Maurer, également vice-président de l'association France-Turquie, à la sortie d'une visite à Tumsiad, une association d'entrepreneurs et d'industriels turcs implantée dans la banlieue de Strasbourg. Un des points de son programme résume tout:

«Nos ouvriers, nos employés, nos techniciens, nos cadres ont besoin de croissance! Un ministre du Redressement productif sans entrepreneurs ni investisseurs, c'est comme une tarte flambée sans oignons, ni lard, ni crème: immangeable!»

Malgré ce contexte économique en berne et les critiques sur le non-renouvellement des candidats UMP, dominés par la figure de l'homme blanc de plus de 50 ans, l'Alsace ne paraît pas encore prête à priver la plupart de ses députés de leur siège rouge.

Laure Siegel

>>Les résultats complets du premier tour des législatives et les candidats qualifiés en Alsace

 Article corrigé le 15 juin 2012 à 13h21 avec l'ajout de précisions sur le sort des entreprises en difficulté de la région.

Laure Siegel
Laure Siegel (4 articles)
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