Life

Cellules souches: l’éternité moins 17 jours

Jean-Yves Nau, mis à jour le 15.06.2012 à 7 h 05

Dix-sept jours après la mort, on trouve des cellules souches toujours bien vivantes dans les cadavres humains. Et après?

A Cuba, en 2009. REUTERS/Desmond Boylan

A Cuba, en 2009. REUTERS/Desmond Boylan

Il est des publications médicales qui pour un peu vous feraient froid dans le dos. Comme celle que signent dans la revue en ligne Nature communications un groupe de chercheurs dirigé par Shahragim Tajbakhsh et Fabrice Chrétien.

Ils travaillent dans cette Mecque de la science du vivant que demeure l’Institut Pasteur. Avec leurs collaborateurs (Mathilde Latil, Pierre Rocheteau, Laurent Châtre, Serena Sanulli, Sylvie Mémet et Miria Ricchetti), Tajbakhsh et Chrétien viennent de découvrir l’existence jusqu’ici ignorée d’un réservoir de cellules souches toujours bien vivantes présentes au sein de tissus musculaires de cadavres humains dont le cœur ne battait plus depuis dix-sept jours.

On peut, comme le fait l’institution pastorienne, ne voir là qu’un nouveau et précieux gisement de matériel cellulaire thérapeutique. Demain les cadavres humains pourraient fournir, outre des organes et des tissus destinés à être greffés sur des vivants, des cellules capables de redonner vie à des pièces dégénérées de corps vieillissants. On peut aussi, raisonnablement, soulever quelques questions complémentaires.

Comment l’équipe française a-t-elle pu en arriver là? «L'idée de ces expériences m'est venue en observant au microscope des cellules musculaires prélevées lors d'une autopsie, explique simplement, dans Le Figaro,  Fabrice Chrétien, spécialiste de neuropathologie à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches et professeur à l'université Versailles Saint-Quentin. Alors même que toutes les cellules de leur environnement étaient complètement détruites, ces cellules souches conservaient un bel aspect». Pourquoi diable une telle performance?

Comment comprendre que des cellules, fussent-elles souches, puissent survivre dans un environnement sans oxygène et très précisément aux antipodes de la vie? Un peu à la manière des mammifères entrant en hibernation. Pompe cardiaque comme désamorcée. Respiration bien en dessous de ce que l’on tient généralement pour être le minimum vital; et sommeil plus que profond donnant l’apparence de la mort. Mais le tout à l’échelon cellulaire.

On parle ici d’état de quiescence Plus précisément le spectaculaire tient au fait que ces cellules se débarrassent des mitochondries —ces organites qui, présents, en leur sein leur servent à respirer. Les chercheurs n’expliquent pas les raisons premières qui poussent ces cellules à agir de la sorte. Ils ne nous éclairent pas non plus sur la durée de cette hibernation microscopique. Pour savoir si les dix-sept jours peuvent être dépassés il leur faudrait désormais disposer de cadavres plus âgés.

De nombreux points d’interrogation demeurent quant aux usages thérapeutiques qui pourraient être faits de ces cellules. Il n’en reste pas moins que l’équipe du Pr Chrétien est d’ores et déjà parvenue  à greffer les descendantes des cellules survivantes et à obtenir leur différenciation en cellules musculaires d’une parfaite vitalité. Ceci à partir de cellules souches obtenues chez des souris mortes depuis quatorze jours.

Et à tout hasard un brevet international a été déposé protégeant les applications de cette découverte. Prélever des cellules souches sur un cadavre avant de les greffer dans un corps humain qui pourrait à son tour devenir, une fois mort, un réservoir de cellules souches ouvre à coup sûr d’assez jolies perspectives d’immortalité. Une métempsychose qui ferait l’économie de la migration des âmes vers circuits inhumains.    

Reste pour l’heure, en amont des perspectives médicales, le possible impact de cette publication quant au regard porté sur les cadavres humains. On sait que l’angoisse séculaire dans ce domaine est de déclarer comme mortes des personnes qui ne le sont pas. Il faut également compter avec la nouvelle perspective offerte par les prélèvements d’organes chez des personnes décédées mais maintenue en situation de «survie artificielle».

Longtemps fondée sur des caractéristiques externes (couleur, chaleur, rigidité, lividités) puis internes (arrêt des fonctions cardiaques, cérébrales) la définition légale de la mort (passage du statut de personne à celui de chose) a toujours troublé les juristes. Certes depuis, disons, François Marie Xavier Bichat (1771-1802) il est acquis que les cellules du corps humain vivent (plus ou moins) longtemps ensemble avant de mourir séparément. On ne manquera toutefois pas d’être (au minimum) surpris d’apprendre que des cellules humaines continuent de vivre jusqu’à dix-sept jours (au minimum) après la signature du certificat de décès et du permis d’inhumer. Ou de celui d’incinérer.

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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