Monde

Syriza, les logiques d'un vote

Mathieu Martiniere et Mehdi Zaaf, mis à jour le 20.06.2012 à 15 h 25

La coalition de gauche radicale pourrait être en mesure de former un gouvernement dimanche. Au point de provoquer un séisme politique en Europe? Pas si sûr...

Un Grec écoute le leader de Syriza, Alexis Tsipras, le 6 juin 2012. REUTERS/Yorgos Karahalis

Un Grec écoute le leader de Syriza, Alexis Tsipras, le 6 juin 2012. REUTERS/Yorgos Karahalis

Dimanche 17 juin, un nouveau parti pourrait bien accéder au pouvoir. Pas en France, où les législatives ne semblent pas passionner les Français, mais en Grèce. Syriza, la coalition de gauche radicale devenue deuxième force du pays lors du scrutin du 6 mai avec 16,8% des voix, est donnée en tête par une enquête d’opinion pour le quotidien Kathimerini à 31,5%, largement devant Nouvelle démocratie (25,5%).

Comment expliquer ce doublement des intentions de vote? Pas moins de 25 partis, en majorité de gauche, n’avaient pas réussi à obtenir le seuil requis pour entrer au Parlement, alors même qu’ils obtenaient 19,36% des suffrages exprimés. Tous ces électeurs pourraient se reporter sur Syriza le 17 juin, dans l’espoir d’un large gouvernement de gauche. Un choix anti-austérité, mais pro-européen, qui pourrait propulser à la tête du pays un parti qui ne récoltait que 4,6% des voix aux élections de 2009.

En mai déjà, en votant massivement contre les deux grands partis, Nouvelle démocratie (droite) et Pasok (Parti socialiste), les Grecs avaient rejeté 38 ans de clientélisme et de corruption. «C’est un vote de protestation, de colère, basé sur des considérations émotionnelles plus que rationnelles», analyse Dimitris Sotiropoulos, professeur de sciences politiques à l’université d’Athènes. Alors que les deux partis récoltaient 77% des suffrages exprimés aux élections de 2009, ils ne cumulaient plus que 32% des voix en mai.

Anti-austérité, mais pro-européen

Cette fois-ci, Syriza pourrait aussi attirer les électeurs de droite mécontents de la politique du mémorandum, impulsée par le Pasok, qui reste dans les esprits la force qui a trahi la confiance des Grecs. Elu sur un programme ambitieux en 2009, promettant —selon une phrase tristement célèbre— qu’il «y avait de l’argent», Georges Papandréou avait brusquement fait volte-face, en découvrant à son grand étonnement que les comptes avaient été masqués.

Ainsi commença le plan de sauvetage grec, ce fameux «mémorandum», pacte signé entre Athènes et la troïka (Commission européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne).

Décidés sans concertation populaire, les plans d’austérité se sont montrés très peu efficaces. La Grèce vit sa cinquième année de récession. Après un recul de 6,9% du PIB en 2011, la banque de Grèce table, dans son dernier rapport, sur une réduction de 5% pour 2012, une prévision pire que prévue. En parallèle, le chômage explose. 21,9% des Grecs sont aujourd’hui sans emploi, soit une augmentation de 37,8% en un an. Les jeunes sont les plus touchés, avec un taux vertigineux de 52,8%.

Cette crise sociale prend aujourd’hui des allures de crise humanitaire: on parle de suicides presque quotidiens pour raisons financières, de pénurie de médicaments, d’augmentation du nombre de SDF…

Face à ce désenchantement, Syriza a axé sa campagne sur l’illégitimité du mémorandum, et promis son annulation. Dimitris Kodelas, député de Syriza dans l’Argolide confirme:

«On ne peut pas demander au peuple grec de payer pour des choix qu’ont pris des gouvernements corrompus!»

A 38 ans, Alexis Tsipras, le leader de Syriza, jeune leader charismatique devenu l’homme à abattre à Bruxelles et Berlin, souhaite également incarner une figure intègre qui tranche radicalement avec ces longues années de corruption. Dans une conférence de presse, le 12 juin, Alexis Tispras se pose en garant de l’intégrité:

«Le nouveau parlement sera composé d’une majorité de forces non-corrompues qui chercheront les responsables des grands scandales.»

Les promesses ne manquent pas: suppression de l’immunité ministérielle, modification de la loi électorale, taxation des armateurs ou encore instauration d’une fiscalité plus juste.

Dans son programme, il donne aussi la priorité à l’amélioration des conditions de vie qui donnent froid dans le dos des bailleurs internationaux: rétablissement du Smic à 751 euros et des conventions collectives, rehaussement des minimas sociaux, abaissement de la TVA… Pour Réna Dourou, députée de Syriza à Athènes, «la priorité est de former une coalition gouvernementale de gauche afin que de “cobaye” de l’austérité, la Grèce devienne un nouvel exemple de soulèvement et d’espoir pour tous les peuples européens».

Une Grèce qui se sent humiliée

Avec un tel programme, Syriza ne pouvait que capitaliser sur les déclarations européennes des «technocrates» ou pro-austérité de Bruxelles, Berlin ou Washington.

Quand le 26 mai, la directrice du FMI Christine Lagarde recommande une nouvelle fois aux Grecs de «payer leurs impôts» et compare les citoyens à des enfants africains, plus méritants selon elle. En Grèce, le tollé est immédiat. Même Evangelos Venizelos, leader du Pasok, pourtant pro-austérité, s’indigne:

«Personne ne peut humilier le peuple grec en cette période de crise et je dis ça tout particulièrement à Mme Lagarde.»

Officiellement, ni la Commission européenne, ni la France, ne veulent commenter les élections en Grèce et évoquer le cas Syriza. A l'image de la chancellerie allemande:

«Nous ne commentons pas les affaires qui pourraient avoir une influence sur le processus électoral en Grèce.»

Pourtant, depuis le 6 mai et les dernières élections, le choix des Grecs alimentent les discours des dirigeants européens. Le 20 mai, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble, rappelle que «la solidarité européenne n’est pas une voie à sens unique». Le 4 juin, Angela Merkel, consciente de la montée de Syriza, menace de renvoyer la Grèce devant la Cour de justice européenne si elle ne respecte pas ses engagements financiers. Le même jour, le ministre français de l’Economie, Pierre Moscovici, explique que si la Grèce veut rester dans la zone euro, elle «devrait faire les choix qui le permettent». Le 21 mai, François Hollande avait déjà refusé de rencontrer Alexis Tsipras «pour des raisons de protocole».

Pour l’Allemagne, comme pour les principaux dirigeants de la zone euro, le choix est manichéen: votez Syriza et vous sortirez de la zone euro. On croit entendre, vingt ans après, la rigueur légendaire de Margaret Thatcher: «There is no alternative.»

Plus la pression monte, plus Syriza monte

Une pression que l’on retrouve dans les grands médias. La une du Spiegel, le «magazine de référence» allemand, qui a titré «Acropolis, adieu! Pourquoi la Grèce doit quitter l’euro» en mai, a renforcé une rancœur germanophobe dans les rues d’Athènes. Le 7 juin, Franz-Olivier Giesbert, dans un éditorial du Point, préconise de «rendre la Grèce à la Turquie». 

Le 17 mai, dans un éditorial du Monde, le directeur de la publication, Erik Izraelewicz, évoque un «petit pays», et demande «aux Grecs de choisir», avant de conclure:

«En espérant qu’ils feront le bon choix. Sinon, l’Europe devra en tirer les conséquences. Sans états d’âmes.»

Face aux critiques, aux menaces, le peuple grec réagit en bête blessée, touchée dans son orgueil. Plus les dirigeants et les médias européens accentuent la pression, plus Syriza monte dans les sondages. Voter Syriza, c’est faire front contre ce qui est vécu ici comme «un terrorisme médiatique de la part de certains pays européens».

La classe politique grecque joue aussi au Tous sauf Syriza. Theodoros Pangalos, ancien vice-président du gouvernement, connu pour ses sorties magistrales, a accusé la majeure partie des électeurs de Syriza d’être des «fonctionnaires qui ont eu leur emploi en fraudant ou en profitant du clientélisme», ajoutant que le parti serait «capable de tout une fois atteint 25%, à commencer par les exécutions».

Alors, le «péril rouge» brandi à demi-mot par les détracteurs de Syriza est-il aux portes de l’Acropole? Réna Dourou, députe de Syriza:

«Le problème ne trouve pas ses sources dans notre monnaie commune, l’euro, mais dans les politiques faites en son nom. Nous estimons qu’un retour à la monnaie nationale serait totalement catastrophique.»

Estimant qu’une partie de la dette contactée est injuste et profite essentiellement aux banques européennes, Syriza prône un audit de la dette. Sofia Sakorafa, députée de Syriza la mieux élue le 6 mai, dans le quotidien espagnol Lavanguardia:

«On a dit au peuple grec qu’il paie, mais personne ne sait d’où est issue la dette, ni ce que l’on paie.»

Un vote en terre inconnue

Si Syriza arrive en tête le 17 juin, les scénarios et les hypothèses sont multiples. Dans le cas où le parti obtiendrait la majorité absolue, et n’aurait besoin d’aucune alliance pour gouverner, Alexis Tsipras devrait partir au bras de fer avec l’Union européenne, et tout particulièrement avec Angela Merkel.

Si les deux camps restent sur leur position, trame très probable, la Grèce ne recevra plus d’argent de l’Europe, fera faillite, et sortira de l’euro dans les prochaines semaines. Les conséquences d’un retour à la drachme pourraient être encore plus terribles que l’austérité pour les Grecs.

En cas de majorité relative, de nombreuses incertitudes subsistent quant à la formation –ou non– d’un gouvernement au lendemain des élections. «Si l’on regarde les derniers sondages, il apparaît clair qu’il sera très difficile qu’un gouvernement soit formé», décrypte George Tzogopoulos, chercheur en sciences politiques à Athènes. Le Parti communiste grec (KKE) fait cavalier seul, refusant toute coopération, tandis que la question d’une sortie de la zone euro —que Syriza refuse— empêche toute collaboration avec les autres partis d’extrême gauche. Se pose alors la question d’une coopération avec les partis de «gauche modérée»: Pasok et Gauche démocratique.

Le Parti socialiste d’Evangelos Venizelos n’a jusque-là pas écarté la possibilité d’une coopération, tandis que la Gauche démocratique de Fotis Kouvélis appelle à la formation d’un gouvernement d’union nationale sur la base du maintien de la Grèce dans la zone euro. Quelle que soit sa nature, le nouveau gouvernement devra agir dans l’urgence. Dès le 28 juin, se tiendra le sommet de l’Union qui pourrait décider de l’avenir de l’Europe.

Le programme de Syriza a l’ambition de révolutionner le modèle économique grec et européen. Mais face à des gouvernements européens libéraux ou sociaux-démocrates, peu enclins à démanteler le capitalisme, la spéculation ou les paradis fiscaux, les doutes quant à l’application concrète et réaliste du programme, une fois Syriza au pouvoir, sont nombreux et légitimes. A commencer dans les propres rangs du parti. Iannis, jeune militant, l’admet: 

« Nous croyons savoir quelles sont les solutions pour le Grecs. Nous croyons en nos idées. Mais si nous arrivons au pouvoir, c’est terra incognita.»

Un cadre du parti à Thessalonique:

«Notre programme sera très difficilement applicable. Nous ne souhaitons pas être la force politique qui aura mené la Grèce à la catastrophe

Partout dans Athènes,  s’étale le nouveau slogan de Syriza: «Nous ouvrons la route de l’espoir.» Mais, pour George Tzogopoulos, chercheur en sciences politiques à Athènes, cet espoir reste limité.

«Très peu de personnes croient à un changement. Les gens qui voteront pour Syriza veulent surtout envoyer un message à l’Europe, affirmant leur ras-le-bol des mesures d’austérité, et leur volonté de changer de direction

Méfiant, un militant de gauche en appelle à l'histoire:

«Alexis Tsipras est plus modéré que l’était Andreas Papandreou en 1981, qui a suscité un grand espoir. Tout pourrait recommencer.»

En 1981, Andreas Papandreou avait promis «La Grèce aux Grecs!». Il ne quittera ni l’Otan, ni la CEE. Et il sera le fondateur du Pasok, le Parti socialiste grec, qui contribuera à mettre en place quarante années de système clientéliste et corruptible, le parent terrible de la crise économique actuelle.

Mehdi Zaaf et Mathieu Martiniere

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