Monde

Les cauchemars de Vladimir Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 14.06.2012 à 9 h 08

Des manifestations populaires débouchant sur un renversement des hommes au pouvoir, voilà ce qui crispe le Président russe. Dans le monde arabe ou ailleurs, mais surtout en Russie.

Manifestation à Moscou, le 12 juin 2012. Maxim Shemetov / Reuters

Manifestation à Moscou, le 12 juin 2012. Maxim Shemetov / Reuters

Il contrôle la police, les services secrets, la justice, les plus grandes entreprises, le parti majoritaire à la Douma, les gouverneurs des provinces, les médias audiovisuels…

Vladimir Poutine vient d’être réélu à la présidence de la Russie pour six ans et il espère bien en faire douze. Il porterait ainsi à vingt-quatre ans la durée de son règne au Kremlin et dans ses dépendances. Aussi bien que Staline. Et pourtant il apparait inquiet, peu sûr de son avenir, comme si ce pouvoir presque sans contrepartie était extrêmement fragile.

Son retour à la tête de l’Etat s’est traduit par une crispation immédiate de la diplomatie russe sur la scène internationale et des forces de l’ordre à l’intérieur. Sans doute les quatre ans de l’intermède Medvedev pendant lequel cette créature de Poutine avait tenté de donner le change, n’avait conduit à aucune des réformes libérales que le président par intérim faisait mine d’appeler de ses vœux.

Le ton était néanmoins différent à tel point que la Russie s’était même abstenue sur la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU qui a autorisé, en mars 2011, l’intervention de l’Otan en Libye. Mais Vladimir Poutine, de son poste de premier ministre, veillait. Il ne s’était pas privé de qualifier d’erreur la décision de s’abstenir, alors qu’il aurait pu l’empêcher s’il l’avait voulu.

Le blocage

Toujours est-il qu’il n’est plus question de montrer aucun signe de faiblesse à l’égard des Occidentaux. Ceux qui espéraient qu’une fois les échéances électorales passées, la diplomatie russe serait plus accommodante sur le dossier syrien, en sont pour leurs frais. C’est le contraire qui s’est passé.

Le précédent libyen a servi de leçon. Plus question de laisser les mains libres aux Occidentaux, a fortiori de jouer leurs auxiliaires. Alors que depuis dix ans, depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, la Russie avait regagné une partie de son influence dans les affaires internationales grâce à un simple pouvoir de nuisance, elle est bien décidée à utiliser l’affaire syrienne pour redevenir un acteur à part entière. Non seulement rien ne sera possible sans elle, mais c’est elle qui se propose de dicter les éléments d’une solution. Tel est le message qu’elle martèle depuis des mois en bloquant toute initiative commune au Conseil de sécurité des Nations unies.

Les intérêts immédiats qui lient Moscou et le régime de Bachar al-Assad sont connus. Dans le monde arabe, Damas est dernier allié de la Russie qui dispose d’une base navale dans le port méditerranée de Tartous. C’est un bon client pour les industries russes d’armement qui y envoient experts et conseillers. Les Russes ont peur d’une déstabilisation de la région qui renforcerait les groupes djihadistes dont certains opèrent déjà dans le Caucase du nord, sur le territoire de la Fédération de Russie.

En même temps, ils savent bien qu’ils ont beaucoup à perdre en apparaissant comme les derniers défenseurs d’un système dictatorial dont les chances de survie sont réduites. Il leur faut ménager l’avenir, ce qui signifie à la fois prendre leurs distances vis-à-vis de Bachar al-Assad et préserver la structure du pouvoir où les militaires formés à Moscou gardent la haute main.

Vieilles tactiques

Leur hantise est un nouvel épisode du «printemps arabe», comme en Egypte et en Tunisie, ou, surtout, comme en Libye. Un «changement de régime» qu’ils estiment télécommandé par les Américains et leurs officines de promotion de la démocratie, pour eux synonyme d’instabilité, de confusion et d’opportunités pour les fondamentalistes musulmans.

Des manifestations populaires débouchant sur un renversement des hommes au pouvoir, voilà le cauchemar de Poutine. Dans le monde arabe ou ailleurs, mais surtout en Russie. On arguera du fait que les situations ne sont pas comparables. Qu’après 70 ans de communisme et 20 ans de postsoviétisme, la Russie n’a pas grand-chose à voir avec l’Egypte de Moubarak ou la Libye de Kadhafi.

L’objection porte d’autant moins sur l’homme fort de la Russie qu’il a assisté, impuissant, à des «révolutions de couleur» dans d’anciennes républiques soviétiques, comme l’Ukraine et la Géorgie.

Dès les premières manifestations populaires de décembre 2011 contre la manipulation des élections législatives, Vladimir Poutine a dénoncé les «agents étrangers» dont les dizaines de milliers de protestataires n’auraient été que les marionnettes. Pris de court, le pouvoir a d’abord hésité à user du bâton ou de la carotte.

Les interpellations de leaders supposés de l’opposition ont alterné avec des réformes d’apparence libérale (autorisation de nouveaux partis politiques, retour à, l’élection des gouverneurs au suffrage universel, etc.), immédiatement vidées de leur sens par des conditions draconiennes.

Cette vieille tactique n’a pas suffi à briser l’ardeur des opposants qui se recrutent dans les rangs mêmes de cette nouvelle classe moyenne apparue au cours des dernières années à la faveur de la remise en ordre opérée par Poutine dans l’économie du pays. Le pouvoir a alors recourt à des méthodes plus musclées.

Les modestes objectifs des opposants

Une loi sur les manifestations a été adoptée moins d’un mois après le retour de Poutine au Kremlin. Elle punit d’une amende allant jusqu’à 7300 € (plus de vingt fois le salaire moyen) quiconque participerait à une manifestation interdite ou déborderait de l’itinéraire prévu au cours d’une manifestation autorisée.

Pour tenter de couper à la racine toute velléité de protester contre le gouvernement en place, la police a opéré des descentes dans les appartements de plusieurs opposants célèbres, à la veille de la manifestation du 12 juin: interpellations, convocation chez le juge, perquisitions, confiscation ou destruction des ordinateurs, des téléphones portables, des documents… La manifestation n’en a pas moins rassemblée plus des dizaines de milliers de personnes à Moscou et dans d’autres grandes villes.

Les manifestants savent qu’ils ne sont pas en mesure de renverser le pouvoir. Leur objectif, plus modeste, est d’obliger le gouvernement à ouvrir un dialogue qui déboucherait sur des garanties pour la liberté d’expression et de la presse, pour une justice indépendante et éventuellement sur des élections libres et honnêtes.

De toute évidence, Vladimir Poutine n’en veut pas. Sans doute sait-il lui aussi que les manifestations actuelles ne peuvent pas le chasser mais il a peur que toute amorce de réformes libérales déclenche une réaction en chaîne qui entrainerait sa chute et celle des clans qui prospèrent autour de lui. Vladimir Poutine n’est ni Moubarak ni Ben Ali, mais il ne peut s’empêcher de méditer sur leur sort.

Daniel Vernet

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Journaliste
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