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UMP/FN: La recomposition des droites, hypothèse crédible ou fantasme mariniste?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 17.06.2012 à 19 h 57

Parti patriote, axe UMP/FN, droitisation de l’UMP, droite populaire, la «recomposition de la droite», tout le monde en parle… mais de quoi parle-t-on?

Recomposition libre de la droite? (Accord bleu, 1960 - Yves Klein - A.B. ATRI via Flickr CC Licence By)

Recomposition libre de la droite? (Accord bleu, 1960 - Yves Klein - A.B. ATRI via Flickr CC Licence By)

Après la dédiabolisation, voici la recomposition. Re-com-po-si-tion. Entraînez-vous à bien le prononcer car c’est le mot compliqué qui va exploser (hum hum) à droite dans les années qui viennent. Comme tous les mots à la mode, un jour on le découvre un peu décontenancé, et trois semaines plus tard tout le monde l’emploie avec un naturel déconcertant. Comme s’il avait toujours été dans le dictionnaire au même titre que yaourt, tabouret ou… lepénisation.

Car de simples recherches Google rappellent que la recomposition est un terme, sinon émis par le FN, à tout le moins systématiquement associé à lui. Quand on dit recomposition, donc, il faut entendre stratégie du FN visant à imposer le terme recomposition… Avant peut-être de la réaliser.

Quand Chirac et VGE faisaient du Le Pen père

Prenons un peu de recul, car on s’est tellement focalisé sur la stratégie Buisson qu’on a fini par croire que les récents points de contact entre la droite dite républicaine et la droite nationaliste étaient des événements inédits.

Alors que, des municipales de Dreux en 1983 aux régionales de 1998, en passant par les appels du pied de Chirac et Pasqua aux frontistes dans l’entre-deux-tours de 1988, le «problème» FN est tout sauf nouveau à droite.

Pour Alexandre Dézé, auteur de Front national: à la conquête du pouvoir? et maître de conférences à l’université Montpellier 1, il ne se passe pas grand-chose de nouveau:

«Ces questions de rapprochement, d’explosion, se posent à chaque fois que la droite est en mauvaise posture. Sauf que c’est scénarisé et dramatisé différemment par les médias.»

Ce qu’on lit et entend ces derniers mois devrait nous rendre nostalgique du «gaullisme social du RPR», qui se tenait éloigné de l’extrême droite, maintenant un solide cordon sanitaire entre elle et lui. Une posture que Chirac a su incarner avec brio, avec un mélange de ce qui pouvait lui rester de conviction gaulliste, et sans doute une bonne dose de mauvaise foi, après son plébiscite de 2002. Car le discours des partis de la droite dite républicaine, toutes tendances confondues, étaient à l’époque très, mais alors très décomplexé. Jouons par exemple à deviner qui a déclaré:

«Le type de problèmes auxquels nous allons être confrontés n’est plus l’immigration, mais l’invasion»

«Sur l’immigration, le seuil de tolérance (était) depuis longtemps franchi» 

«L’islam n’apparaît pas conforme à nos fondements sociaux et semble incompatible avec le droit français»

Réponse. Claude Guéant, Patrick Buisson et Nicolas Sarkozy? Perdu.

Patrick Buisson dans le Figaro Magazine de la semaine dernière? Non, VGE dans un numéro de 1991...

C’est Valéry Giscard d’Estaing en 1991 dans le Figaro Magazine (dans lequel il proposait aussi de réformer le droit du sol), Jacque Chirac dans son programme législatif de 1993 et la droite RPR-UDF lors d’états généraux de l’opposition de 1990 dont Valeurs Actuelles a récemment exhumé les propositions. Un grand raout des forces de droite «républicaines» consacré à l’immigration, à côté duquel le débat sur l'islam de Copé ressemble à une réunion de section du Mrap.


1991 : Giscard et l'invasion migratoire par powellenoch

«L’opposition entre une droite chiraquienne hermétique aux thèses du FN et une droite sarkozyste perméable à celles-ci apparaît trop schématique», écrit en 2011 la spécialiste de la droite française Florence Haegel, dans un article paru dans la Revue socialiste, Radicaliser la droite «modérée» pour affaiblir la droite «radicale»?

Vers une nouvelle culture de droite majoritaire

Toutefois, note Alexandre Dézé, dans «le durcissement sur l’immigration et la sécurité, c’est l’ampleur qui est inédite».

Ça a commencé avec la promesse, tenue, d’un ministère de l’Identité nationale. Ça s’est poursuivi avec le discours de Grenoble du président sur l’échec de l’intégration des immigrés. Ça a terminé avec Claude Guéant, Brice Hortefeux et, plus généralement, la digestion couronnée de succès de certains thèmes, propositions et termes du FN. Pour Alexandre Dézé, la campagne de 2012 est allée aussi loin que possible dans cette logique:

«On a atteint les limites de ce processus, Nicolas Sarkozy a récupéré des éléments de discours et des éléments de programme, jamais on était allé aussi loin. Comme quand il évoque “les petits et les sans grades” [expression de Jean-Marie Le Pen le soir du premier tour de la présidentielle 2002, NDLR], ou quand il ne voit pas la raison d’être contre la préférence nationale alors que c’est un principe anti-constitutionnel.»

Et si la droite va entamer sa traversée du désert pour cinq à dix ans, nombreux sont les observateurs qui pensent que le pays est en phase avec les recompositions qui s’annoncent.

Gaël Brustier, auteur de Voyage au bout de la droite et proche du courant de la gauche populaire, retient pour sa part «une leçon de cette élection: on nous a expliqué que la ligne Buisson créerait un centre droit à 20% et que l’UMP imploserait. Or Nicolas Sarkozy a réalisé le score élevé de 27%, avec le discours le plus à droite depuis 20 ans».

Pour Frédéric Lowenfeld, ce sont les concepts de Maurras et de Barrès qui, remis au goût du jour et passés au filtre de la pensée buissonnière, rapprochent la campagne du président sortant d'un néo-légitimisme bien éloigné des conceptions gaulliste et démocrate-chrétienne jadis majoritaires à droite.

«Convergence idéologique» UMP-FN

Pour le think tank proche du PS Terra Nova, qui a publié un rapport intitulé L’axe UMPFN: Vers le parti patriote?, «le sarkozysme a déplacé le centre de gravité de la droite, qui était au centre-droit avec le gaullisme social du RPR et le christianisme social de l’UDF, vers une droite radicale, aux portes de l’extrême droite».

Dans son dernier livre, La catastrophe du 6 mai 2012, Jean-François Kahn estime même que la gauche, habituée à l’hégémonie culturelle et intellectuelle, a pour la première fois depuis longtemps gagné dans les urnes… tout en perdant sur le front culturel. C’est aussi le constat qu’établit Gaël Brustier dans son étude de la domination culturelle de la droite: «L’imaginaire droitier reste le plus cohérent en France», analyse-t-il.

C’est, théorise de son côté Terra Nova, «la victoire idéologique de la droite radicale», pour qui «la convergence idéologique est achevée. Les idées de l’UMP s’arriment à celles du FN. Un axe “UMPFN“ est né», avec pour ciment «l’altérophobie» (la peur de l’autre, rien à voir avec une salle de sport) dans les domaines ethnique, social, économique…

Comme à son habitude, Terra Nova diagnostique en termes culturels (le rejet de l'autre) une crispation qui prend aussi racine dans l'incapacité des élites à assurer la prospérité du pays. En cela le tournant autoritaire de Nicolas Sarkozy est sans doute lié à son incapacité à expliquer et défendre un bilan économique en période de crise économique majeure.

Or l'altérophobie tant décriée dans le rapport est peut-être aussi liée à la panique qui s'empare des électeurs, en particulier dans les classes populaires, face à la crise économique et à l'évidente absence de ligne directrice des grands partis de gouvernement.

Pour Daniel-Louis Seiler, spécialiste de la politique comparée et des partis politiques et professeur à Sciences Po Aix (1), «dans la mesure où l'Europe fonctionne mal, et où la zone euro marche avec la main insivible d'Adam Smith, les gens sont déboussolés et avec la crise, ils cherchent les sauveurs suprêmes, les réponses nationalistes». Car, explique-t-il, avec Nicolas Sarkozy c'est aussi la composante souverainiste, colbertiste du gaullisme qui a été abandonnée au profit du discours libéral sur l'Europe... Laissant une place béante au nationalisme pour un FN plus social et étatiste. «Le FN monte aussi parce que l'UMP, en se recentrant sur des positions plus libérales et moins nationalistes, a libéré un espace.» Et les envolées anti-Schengen du discours des frontières arrivaient un peu tard...

Les Parisiens de l’UMP «dans leurs bureaux dorés», les candidats de base dans le cambouis

Quelle sera la prochaine étape? Avec le second tour des législatives, UMP et FN vont pouvoir mesurer leurs forces et constater les dégâts. Interrogé avant les législatives, Joël Gombin, doctorant en science politique à l’université de Picardie-Jules Verne qui écrit une thèse sur le vote FN en Paca, nuançait déjà l'importance accordée à l'entrée de députés FN à l'Assemblée:

«L’enjeu principal n’est pas le nombre d’élus du FN, qui se comptera sur les doigts d’une main. Mais combien de députés de l’UMP ils feront battre, car plus il y en aura, plus la pression sera forte de la part des élus locaux pour faire évoluer la stratégie de l’UMP. Et mener à une scission de l’UMP.»

Car l’ex-géant électoral qu’est l’UMP est surtout une salade niçoise idéologique. «L’UMP c’est une grosse machine: son but, étant parti dominant, c’est de le rester et de battre à intervalles réguliers la machine d’en face», note Thomas Guénolé, chercheur au Cevipof et maître de conférences à Sciences Po. Mais à présent que la machine à gagner a commencé à perdre, et «qu’elle ne donne plus de postes à responsabilité, les revendications vont revenir», prévient le chercheur. Et avec elles, les courants, les sensibilités, les mouvements… Le début de la fin de l’unité?

«Si l’UMP ne peut plus fournir des bénéfices, elle va devenir un coût», poursuit Joël Gombin, selon qui les barons locaux ont perdu en autonomie depuis leur affiliation au club de la grande famille unie des droites en 2002. Plus possible d’aller faire sa petite opération de partenariat avec le frontiste du cru sans se retrouver à la une de la presse nationale… Quand on est porteur de la marque UMP, il faut se tenir correctement à table. «L’UDF était à l’époque moins centralisée», note Joël Gombin. Ce qui n’a pas empêché l’ex-parti centriste d’exploser. A cause, déjà, de la question des alliances avec le FN en 1998.

D’où les exhortations systématiques de la droite populaire en direction du QG parisien, accusé de se concentrer sur une guerre des chefs qui n’intéresse que lui quand sur le terrain, ça commence à se fissurer de toutes parts. Pour les élus de base les plus radicaux, le rapprochement UMP-FN est déjà souhaité par une majorité de sympathisants de l’ex-majorité présidentielle.

Pendant que les chefs se bagarrent à Paris pour la prise du parti en novembre, sous l’oeil gourmand des journalistes, dans un brouillard idéologique le plus total qui ne devrait guère se dissiper, les élus de base, eux, se mouillent pour la suite. Dans le Sud-Est, d’où sont issus la majorité des députés de la Droite populaire, on ne compte plus les déclarations transgressives sur des rapprochements, alliances tactiques et autres études au cas par cas de la situation locale. Concrètement, c’est une candidate qui avance l’idée d’un désistement au second tour en faveur du FN. Un autre candidat, Roland Chassain, qui passe de la promesse aux actes en se désistant en faveur du FN qui le devance aux Saintes-Marie-de-la-Mer.

Arguant d'un décalage de vision entre la base et l'état-major de l'UMP, ce dernier déclarait récemment: 

«Il faut que les "Parisiens" sortent de leurs bureaux dorés, qu'ils arpentent les rues et les quartiers... Alors ils comprendront que l'UMP et le FN sont amenés à se côtoyer pour reprendre le pouvoir!»

A l’autre bout du pays, c’est Nadine Morano qui, en Meurthe-et-Moselle, met en avant ses valeurs communes avec les électeurs frontistes pour battre la gauche… dans l’ancien journal de Patrick Buisson, qui prône justement la ligne de l’alliance UMP-FN.

Un revirement qui fait hurler Daniel-Louis Seiler, qui n'y voit que de la rhétorique politicienne et trouve absurde la thèse des valeurs communes entre droite républicaine et droite extrême nationaliste: «Nadine Morano est culturellement plus libérale, elle était même favorable à la gestation pour autrui!» La peur de la défaite électorale pousse certains à une fuite en avant de très court terme, dans lequel toutes les simplifications sont autorisées: «C'est aberrant que NKM compare Mélenchon, qui vient du PS, avec Lutte ouvrière et le NPA.»

Nadine Morano. De la gestation pour autrui à la une de Minute

Droite populaire et Rassemblement bleu marine, convergents ou concurrents?

Reprenons. Selon Terra Nova, agence d'influence du PS, la convergence idéologique est achevée, tout comme Moscovici a affirmé que «la droite républicaine n'existait plus». La convergence humaine, à travers l’influence à l’UMP de transfuges de l’extrême droite comme Guillaume Peltier, conseiller UMP passé par le FN Jeunesse et De Villiers, Patrick Buisson, qu'on ne présente plus ou encore Yves Roucaute, inspirateur du discours de Guéant sur les civilisations, est bien avancée. Reste la convergence institutionnelle –l’incarnation en partis, accords, rapprochements ou entités mixtes qui feraient le lien– pour l’instant limitée à quelques coups de pouce isolés.

Est-elle crédible? Terra Nova a beau citer le S.I.E.L. du souverainiste Paul-Marie Coûteaux, ancien du MPF, parti qui se «propose de “former avec le Front national et les partis qui le voudront un pôle de rassemblement à vocation majoritaire”», les prises du Rassemblement bleu marine se limitent à un avocat marseillais en manque de médiatisation et quelques ex-souverainistes grincheux à la dérive… On est encore très loin de la grande convergence.

Quant à la fameuse théorie de la recomposition, qui verrait une UMP imploser et le FN devenir majoritaire à droite, reste à savoir de quoi on parle: est-ce le fantasme des stratèges qui entourent Marine Le Pen ou un scénario plausible pour l’avenir?

«Je n’y crois pas du tout, les partis politiques n’éclatent jamais. Ils se font dépasser par une autre force», analyse Thomas Guénolé. Joël Gombin, lui, juge la scission «plausible, oui. Probable? Je ne sais pas. Mais les relations vont devenir tellement clivantes que le parti pourrait connaître soit une scission nette, soit une désagrégation».

La Droite pop', simple «canot de sauvetage»?

En résumé, ne vous attendez pas forcément à l’explosition de la droite, un grand boum! qui retentirait un beau matin au siège de l’UMP, avec une Marine Le Pen accourant pour ramasser les bons morceaux. Le processus, enclenché, pourrait être long, se faire par à-coups et ne pas connaître de moment de basculement clé.

Car de même que Marine Le Pen garde un pouvoir de nuisance limité sur l’UMP, n’en fait-on pas un peu trop autour de cette droite populaire, qui manie aussi bien la provoc’ et les coups que la présidente du FN? Cette petite clique est minoritaire à droite —elle rassemble 42 députés de la majorité sortante, sur 342— mais a su habilement imposer son agenda en truffant le quinquennat de Nicolas Sarkozy de propositions de loi transgressives au potentiel suffisamment clivant pour attirer toute la lumière sur elle. «La droite populaire, ça n’est pas un collectif idéologique, souligne Gaël Brustier. C’est un pur collectif d’individualités, un canot de sauvetage» pour des députés directement menacés sur leur territoire par la montée du FN.

Selon ses leaders, la Droite pop’ serait la pire ennemie du FN, puisqu’elle a pour objectif de dissuader les électeurs UMP radicalisés de partir chez le concurrent d’en face en leur donnant des gages de fidélité. Avec un label droitier siglé Droite populaire, l’UMP pourrait-elle s’épargner l’alliance, symboliquement dévastatrice pour son unité, avec le FN, tout en chargeant certains de ses membres d’en développer le programme? On connaît la réplique à ce genre d’argument: quand une copie sort sur le marché, l'électeur préfère toujours l’original.

Jean-Laurent Cassely

Dernier ouvrage paru, La méthode comparative en science politique, Armand Colin. Retourner à l'article.

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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