Culture

A-t-on perdu Sufjan Stevens?

Marcel Ramirez, mis à jour le 20.06.2012 à 18 h 02

De l'abandon de son «projet des 50 Etats» à sa reprise autotunée de Judy Garland, l'ancien petit prince du folk américain désoriente ses fans de la première heure. Dérive complaisante ou recherche artistique passionnante?

Sufjan Stevens (Dennis Renshaw)

Sufjan Stevens (Dennis Renshaw)

Pour le fan lambda de Sufjan Stevens, la journée était des plus paisibles quand l'annonce de nouvelles notes de musique fraîchement libérées par le pape de l'indie-pop branchouille mit Internet en émoi: oui, en ce 30 mai 2012, au Vivid Festival de Sidney, le songwriter américain avait choisi de reprendre, en guise de rappel, la légendaire Somewhere Over The Rainbow, initialement chantée par Judy Garland dans Le Magicien d'Oz.

Dès les premières mesures, cela saute aux oreilles: la voix de Sufjan est trafiquée. Le garçon use ENCORE de l'autotune ou d'un vocoder, donnant cet effet spatial et robotique qui en agace plus d'un.

Le malaise point, et pour beaucoup, c'en est trop: pourtant accoutumés aux ambitieuses mais souvent surprenantes expérimentations du natif de Détroit, ses aficionados semblent aujourd'hui divisés comme rarement. A tel point que l'on est en droit de s'interroger: est-on sur le point de perdre l'un des plus grands orfèvres de l'histoire de la musique pop?

Le début des désillusions pour les fans

Nombreux sont ceux qui n'ont jamais entendu parler du songwriter américain (ou ceux qui se demandent encore si oui ou non il est le fils de Yussuf Islam alias Cat Stevens); pourtant, Sufjan fait partie de ces artistes qui peuvent se targuer de remplir l'Olympia en quelques jours à peine.

Car s'il aime à s'aventurer dans les contrées musicales les plus surprenantes, sans tenir compte de quelque avis ou impératif commercial que ce soit, il n'en est pas moins traqué par une solide base d'admirateurs que l'on peut, sans exagérer, qualifier de fans hardcore voués à en voir de toutes les couleurs.

Avec Michigan, en 2003, il débute ce qui aurait pu (dû?) être son grand oeuvre: «The 50 States Project». En composant ce concept-album (presque chacun de ses disques en est un)  sur l'Etat qui l'a vu naître, puis dans la foulée, Illinoise, sur l'Etat voisin de l'Illinois, en 2005, il prétend alors s'être lancé dans cette entreprise folle, vaine et désespérée de produire un album pour chacun des Etats des Etats-Unis d'Amérique.

Partout, on crie au génie, d'autant que les albums sont d'une beauté fulgurante. Avec le plus abouti des deux, Illinoise, il touche un public plus vaste, et son folk baroque («chiant» diront certains...) devient une référence, un modèle. Canonisé petit prince du folk du XXIe siècle, il devient, bien aidé par sa gueule d'ange, l'icône de la pop indépendante.

Malgré les rumeurs persistantes annonçant la sortie prochaine d'un album nommé California, il concède, en 2006, alors qu'il est en tournée pour Illinoise, que cette histoire de projet des 50 Etats n'était en fait qu'une sorte de «gimmick marketing».

Ses scénographies farfelues et ses choristes déguisées en cheerleaders championnes de hoola-hoop n'y feront rien: la déception est immense pour les fans, et encore aujourd'hui, beaucoup lui en veulent d'avoir abandonné l'érection de cette cathédrale en allumettes pop.

Certains tenteront bien de le raisonner à coups d'articles de blog, ou de vaines lettres à son attention —l'excellente Blogothèque, elle, ira jusqu'à le forcer à chanter, uniquement armé de son sacro-saint banjo, sur le toit d'un édifice désaffecté par grand vent... Mais rien n'y fait: Soof (son surnom sur certains sites américains) s'entête à se foutre de tout, et ne s'abaisse à aucun sacrifice.

En 2009, alors que tout le monde attend un nouvel album (au sens «normal» du terme), voilà qu'il se lance, contre toute attente, dans un nouveau projet délirant: composer, à la demande de la Brooklyn Academy of Music, une symphonie sur une portion d'autoroute new-yorkaise (?!). Cela donne The BQE: trois représentations à New-York, un disque, un film, du graphisme, de la photo, du texte, et même une BD pour les heureux acquéreurs du disque vinyle de l'exploit!

Le commencement de la fin?

Et que dire lorsque, sans prévenir, et après une mystérieuse maladie, il revient et exécute dans le cadre de la promo de son nouvel album The Age Of Adz cette improbable prestation au Late Show de Jimmy Fallon.

Les réactions choquées et moqueuses ne tardent pas, d'autant que l'album en question –un hommage à l'outsider-artist Royal Robertson— est bien loin de reprendre la formule magique de Michigan et d'Illinoise (folk au banjo + choeurs angéliques + orchestrations baroques). Il convoque plutôt une électro-pop ambitieuse mais pas franchement facile d'accès.

Sur l'ultime plage de l'album, Impossible Soul (un morceau dantesque de 25 minutes), Sufjan s'essaie pour la première fois à l'autotune, ce logiciel modulant la voix, précédemment popularisé par le 808s & Heartbreak de Kanye West, et dont nombre de ses fans, un brin énervés, ne vont pas tarder à faire leur cheval de bataille.

La tournée qui suit est un show dingo, hallucinant, et forcément déroutant. Malgré sa teneur en émotions multiples et variées, il en dégoûtera plus d'un... D'autres bien sûr, s'accrocheront, et finiront par adorer.

Autotune über alles

Tel David Lynch ne jurant depuis Inland Empire que par la caméra numérique, Sufjan semble lui, s'être amouraché de l'autotune, et paraît décidé à user ad libtum de ce logiciel diabolique. Ainsi, il y a peu, Sufie a formé un nouveau groupe nommé S / S / S (pour Son Lux, Seregenti et donc Stevens, ses trois membres), pour un résultat plutôt catastrophique dans son ensemble (jugez par vous-même).

Dans la foulée, il s'est fendu d'une contribution au fameux Record Store Day, avec l'une de ses collaboratrices régulières, Rosie Thomas. L'intention est louable, mais certains sont sont plus qu'excédés par ce gadget singeant la voix d'un «robot qui pleure» (dixit Chilly Gonzales).

Mais revenons-en à l'objet supposé du crime, la reprise de Somewhere Over The Rainbow.

On peut comprendre qu'elle puisse effrayer: il s'agit d'un standard à la My Way,  accessoirement élue «chanson du XXe siècle» par les Américains.

Mais concernant l'usage du vocoder (dispositif électronique pouvant générer plus ou moins les mêmes sons que l'autotune) dans ce cas précis, on ne peut objectivement omettre de rappeler qu'il intervient à la fin d'un concert du show Planetarium, projet collectif impliquant Sufjan, Nico Mulhy (compositeur de musique contemporaine ayant notamment collaboré avec Philip Glass ou Björk), Bryce Dessner (guitariste du groupe The National), et un orchestre à cordes, consistant en un «cycle de chansons» apparemment plutôt impressionnantes (et bientôt jouées en live à la Salle Pleyel, dans le cadre du Festival Days Off), ayant donc pour thème les planètes de notre système solaire. Une voix robotique, aussi laide soit-elle,  n'est-elle pas justifiée ici?

Oh bien sûr, certains –sûrement atteints du fameux syndrome de Stockholm, car depuis bien longtemps pris en otage par les prodiges du Sufjan première époque— parviennent à lui pardonner. Mais les insultes à base de parties intimes de chats ne cessent malgré tout de pleuvoir sur Twitter, et  d'autres ne cessent de menacer de kidnapper à leur tour le pauvre Sufjan, pour lui rappeler le mode d'emploi de son banjo, censé, selon eux, constituer le prolongement de son corps...

Plutôt que de se formaliser pour un gadget, et d'exiger vainement que Sufjan Stevens, à l'image d'un Wes Anderson, explore indéfiniment son petit monde familier, peut-être devrions-nous nous réjouir de faire partie de la bande de veinards ayant la chance de pouvoir assister aux pérégrinations artistiques d'un réel génie, dussions-nous en passer par sa période bleue, cubiste ou autotune/vocoder... Marcel Duchamp avait sans doute raison: «Le grand ennemi de l'art, c'est le bon goût.»

Marcel Ramirez

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