Life

Doit-on obliger un père à assumer un enfant non voulu?

Katie Roiphe, mis à jour le 17.06.2012 à 9 h 20

Grossesse non désirée, moralité et loi.

Pregnant woman/Harinaivoteza via Flickr CC License by

Pregnant woman/Harinaivoteza via Flickr CC License by

Alors qu’approche la fête des pères (17 juin), il est peut-être temps de repenser la question de leurs droits et de leurs responsabilités, et de prendre certaines des devises que nous chérissons, celles auxquelles nous réfléchissons le moins, pour nous demander si elles sont justes (perspective risquée: si nous les chérissons et choisissons de ne pas y réfléchir, il y a forcément une raison). Prenez par exemple l’idée du «droit des femmes à choisir.» Je crois absolument qu’une femme doit avoir le droit de décider d’interrompre ou de poursuivre sa grossesse. L’opinion de l’homme n’est que secondaire, et s’il y a conflit, entièrement négligeable.

Le droit de l'homme à choisir

Mais est-ce juste? Le spécialiste des sciences sociales Dalton Conley a écrit un éditorial des plus provocants, «A Man’s Right to Choose» [le droit de l’homme à choisir] dans le New York Times sur le sujet il y a quelques années. Il y écrit:

«Mais quand les hommes et les femmes s’engagent dans des relations sexuelles, les deux parties reconnaissent la potentialité de créer une vie. Si les deux parties sont d’accord pour y participer, alors les deux ne devraient-elles pas avoir leur mot à dire sur l’éventualité de garder un bébé qui pourrait en résulter?»

Son raisonnement semble cohérent, mais la question pratique de la chose à faire en cas de désaccord violent, semble nécessiter une possibilité de réponse plus concrète, et c’est sur ce sujet que nous avons eu une conversation la semaine dernière, autour d’un café. Dans le cadre d’une expérience de pensée, j’ai tenté d’imaginer que j’avais un conflit insoluble avec un homme au sujet d’une grossesse accidentelle. J’ai dit à Conley que je ne voyais pas de compromis possible: le choix doit revenir à la femme.

Il a répondu: «Alors l’homme ne devrait pas avoir de responsabilité vis-à-vis du bébé.»

Un peu avant, Conley m’avait confié être attiré par les tabous, aimer pousser les gens à remettre en question les idées reçues. J’ai réfléchi un peu plus à ce bébé hypothétique.«Ce que vous demandez aux gens, ce n’est pas de repenser les choses, mais de changer leur ressenti

«Eh bien, je demande aux gens de mettre de côté leurs sentiments et de penser de façon plus rationnelle.»répond Conley

Voici une autre façon de délimiter le problème: légalement, une femme doit avoir un droit de choisir, mais moralement, le terrain est plus confus. Est-ce qu’un homme ne doit absolument rien avoir à dire, sur la possibilité qu’une nuit au lit avec quelqu’un puisse déboucher sur un enfant?

Le paradis post-pillule

Nous pourrions peut-être affirmer que la femme devrait avoir l’ultime droit légal à choisir tout en admettant que ce droit est très compliqué, émotionnellement et moralement chargé, que faire un choix contre la volonté de l’homme impliqué est un acte comportant un certain degré d’injustice; ce peut être un acte nécessaire mais pas totalement dépourvu d’équivoque.

Nous avons tendance à accorder à la femme enceinte la supériorité morale, quel que soit son choix, mais il peut exister une interprétation plus honnête et rigoureuse qui n’implique pas de supériorité morale mais plutôt l’obscurité ambiguë dans laquelle se déroule la plus grande partie du reste de nos vies.

Le problème isolé par Conley dans le caractère absolu de la devise «Le droit des femmes à choisir» est dans le ton, dans une certaine autosatisfaction générale, une certitude politiquement chargée, un manque de tolérance pour le caractère épineux et les défis moraux contenus dans la phrase.

(Dans une explication et une modification apportées plus tard dans un article du Huffington Post, Conley abandonne les parties plus concrètes et prescriptives de son argument, comme ce passage de son éditorial du Times:

«Si un père désire s’engager légalement à élever un enfant sans aide de la mère, il devrait pouvoir obtenir une injonction contre l’avortement du fœtus qu’il a contribué à créer

Ce point faisait venir à l’esprit des images de femmes enchaînées à leur lit et contraintes de poursuivre leur grossesse contre leur volonté, et ce n’était pas son intention. Il écrivait sur le terrain polémique glissant de la provocation, qui consiste à créer de toutes pièces un débat là où il n’y en a pas).

Dans un certain sens, tout cela était bien plus simple à l’époque où un bébé était simplement un risque admis de l’acte sexuel—quand tout le monde savait, comprenait et acceptait qu’en couchant avec quelqu’un, il était possible qu’un bébé soit conçu (ou, si vous viviez en 1890, qu’éventuellement vous alliez mourir en couches).

Mais aujourd’hui, dans ce qu’Updike qualifia un jour de «paradis post-pilule,» la plupart des jeunes progressistes n’acceptent plus cette idée, et estiment qu’après un ou deux verres de vin, il doit être possible de rentrer passer la nuit avec quelqu’un sans pour autant se retrouver avec le financement de 18 ans de couches, de baby-sitters et de Lego ninjas sur les bras.

L’une des solutions les plus fantaisistes de Conley à cette impasse, lors de la conversation que nous avons eue sur le sujet, était que les gens téléchargent une application, un genre de contrat avant de faire l’amour, dans lequel ils se mettent d’accord sur ce qu’ils feraient en cas de grossesse. Ce qui paraît peu commode, autant qu’anti-romantique et anti-aphrodisiaque. Il y a certaines choses qu’il vaut mieux taire, et ce que l’on ferait dans le cas où un enfant serait conçu par accident semble bien être l’une d’entre elles.

La responsabilité financière 

Cependant, difficile de réfuter entièrement l’argument de Conley, basé, comme il le dit, sur des idées des Lumières faisant le lien entre droit et responsabilité, et selon lequel si l’homme n’a pas le moindre mot à dire dans la décision de faire venir le bébé au monde ou non, alors il ne devrait pas avoir à verser de pension alimentaire. C’est là une nouvelle idée qui s’oppose à un absolu auquel nombre d’entre nous auraient bien du mal à renoncer: à savoir qu’un homme est financièrement responsable de son enfant. Mais est-ce vrai tout le temps et dans toutes les situations?

Dans le monde réel, comment appliquer l’idée qu’un homme qui n’a pas vraiment voulu un enfant n’en est pas responsable? Combien de pères mauvais payeurs se serviraient alors de leur réticence, de leur ambivalence, pour échapper à leurs responsabilités? Il est très difficile d’imaginer comment transformer en loi cet argument «mais-moi-je-n’en-voulais-pas», sans qu’on assiste à des abus à grande échelle et qu’en pâtissent les enfants impliqués.

De l’autre côté, on peut raisonnablement reconnaître qu’il y a là une certaine injustice. Envisager la possibilité qu’une femme qui a un bébé contre la volonté d’un homme doive, dans un univers moral, à défaut de légal, en assumer la responsabilité financière, n’est pas exclu.

A présent que, dans la vie réelle, la majorité des mères de moins de 30 ans sont célibataires, les corollaires de ces abstractions vont se présenter de plus en plus souvent. À mesure que les circonstances complexes ou embrouillées se banalisent, les questions qui en découlent, même si elles ne peuvent pas forcément obtenir de réponse, doivent au moins être posées.

Katie Roiphe

Traduit par Bérengère Viennot

Katie Roiphe
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